samedi 11 décembre 2010

Vers d’autres rivages ?


Situation figée – drame – évolutions récentes
Après m’être interrogé sur la difficile sortie – aussi bien à l’Ouest qu’en Russie – du film d’Andrzej Wajda sur le massacre de Katyń, confié au NKVD aux débuts de la Seconde guerre mondiale (billets du 28 septembre 2008 puis du 11 avril 2009), j’ai relaté ici quelques impressions, à l’occasion de deux voyages effectués cette année 2010 à Varsovie – en avril puis en septembre. Le premier était plus marqué par le tragique de l’actualité puisqu’il coïncidait avec la catastrophe de Smolensk. Le second avait davantage trait à l’actualité théâtrale du moment.

Le constat sur l’ensemble de cette période de deux ans est que bien des choses ont évolué – et dans les attitudes et en bonne partie dans les faits. Faisant écho à une analyse publiée par Bernard Guetta dans le quotidien suisse Le Temps, j’y avais décelé
quelques unes des raisons qui poussaient la Russie à aménager des relations moins tendues avec la Pologne… et à une partie des représentants de celle-ci à entrer dans ce jeu.

Y compris et pour commencer à un niveau symbolique, Vladimir Poutine organisant sur place avec le Premier ministre polonais, plutôt libéral, Donald Tusk, un hommage commun aux victimes de Katyń. La disparition, peu de temps après, du Président polonais, plus franchement conservateur, et d’une partie de son entourage de haut rang, qui l’accompagnait pour rendre à ces mêmes victimes un hommage à caractère plus national, lorsque leur avion s’est écrasé à Smolensk, a ouvert la voie à ce que d’autres pas puissent être entrepris dans la même direction.

Le Président russe à Varsovie
Les élections anticipées qui ont suivi ayant donné au pays un Président plus ouvert que le précédent à ces perspectives, on ne s’étonnera pas qu’une visite ait pu être organisée ces derniers jours, le Président russe, Dmitri Medvedev, se déplaçant depuis Moscou vers Varsovie, afin de s’entretenir avec son homologue polonais, Bronisław Komorowski. De nouveau sur le plan symbolique et s’agissant de Katyń, le film de Wajda avait entre-temps eu droit à une relativement large diffusion en Russie et, au parlement russe, la Douma en était venue à reconnaître qu’un tel massacre ne se résumait pas à un "abus de pouvoir" (ce qui était largement insuffisant aux yeux des Polonais) mais devait être avant tout qualifié de "meurtre".

A propos de cette rencontre, mon attention a été attirée par deux articles : l’un publié par l’agence de presse internationale de l’État russe – RIA Novosti ; l’autre par Gazeta Wyborcza et présenté dans Presseurop. Le contraste n’est pas violent, le quotidien polonais s’étant affiché du même bord que l’actuel pouvoir en place. Il faut reconnaître qu'en faisant ce choix, j’ai ici cédé à une certaine facilité, une synthèse en français étant disponible. Mais on aura eu une idée assez nette de ce que pense l’opposition polonaise dans la description qui en est faite à travers des yeux russes.

Ce n’est pas tout. Car la démarche russe ne doit pas être réduite à ses relations avec la Pologne : celles-ci s’inscrivent dans celles avec l’Union européenne dans son ensemble – et même dans une perspective plus globale… ce qui suscite des réactions à un autre niveau, notamment dans les pays de cette Europe que, faute de mieux, on appelle "centrale". C’est à ce thème élargi que la lecture de deux autres journaux polonais (Przekrój et Rzeczpospolita) et un tchèque (Lidové Noviny) apportent leur éclairage.

Un point de vue russe
Mis en ligne au moment de la visite de Dmitri Medvedev à Varsovie, l’article paru dans la version française de l’agence de presse russe bénéficie d’un statut un peu spécial. Il est signé – on l’annonce tout au début : "par Dmitri Babitch, RIA Novosti". Mais on ajoute, sans ciller, à la fin : "Ce texte n’engage pas la responsabilité de RIA Novosti". Et – m’y suis-je pris trop tard d’attendre 48 heures ? – même mes recherches rétroactives dans les versions anglaise, allemande et espagnole ne m’ont pas permis de l’y retrouver.
(Version française : http://fr.rian.ru/discussion/20101207/188058808.html)

En résumant un peu :
...- Cette visite n’est pas passée inaperçue à Varsovie, ne serait-ce qu’en raison de l’importance de la délégation russe. Notamment pour être en mesure d’apporter des réponses à ceux qui – surtout en raison des affirmations de l’opposition en Pologne – continuent de s’interroger sur la catastrophe de Smolensk (un développement y est consacré). Mais aussi pour aborder le volet économique (sous-entendu, de l’énergie).
...- Elle est un signal que, dans les relations entre les deux pays, une période s’achève qui avait non seulement vu l’entrée de la Pologne dans l’Union européenne (UE) mais aussi l’action de ce pays pour mettre des bâtons dans les roues en matière de rapports entre la Russie et l’UE. L’état d’esprit n’est désormais plus celui d’une situation de crise, alimentée par certains, aussi bien dans l’un des pays que dans l’autre et dont le caractère est plus psychologique (le terme "psychiatrique" est même avancé au détour d’une phrase) que fondé.
...- Et, jouant entre les modes interrogatif et affirmatif, l’auteur aborde le volet économique. Évoquant la carte que la Pologne aurait pu jouer autrement, comme pays par où transitent les énergies russes à destination de l’UE, il estime qu’il n’y a pas d’aspiration à un "diktat énergétique" mais une simple préoccupation que cette fourniture se fasse de façon fiable ainsi que l’alimentation en retour des caisses de l’État russe.
...- Se félicitant enfin que la législation polonaise fasse bénéficier les sociétés étrangères qui réinvestissent leurs gains sur place, d’exonérations fiscales, il s’étonne que – face à des centaines d’entreprises allemandes, par exemple – on ne trouve aucune compagnie russe. Ce qu’il met en partie sur le dos du comportement de certains fonctionnaires ou de chasses aux sorcières russes dans les médias.

Ce qui s’écrit à mi-chemin vers l’Ouest
Si on jette un œil dans Presseurop
(www.presseurop.fr/eu), on recense les articles suivants parmi ceux parus dans ladite Europe centrale, entre le 1er et le 8 décembre :
(PL) Gazeta Wyborcza (01-12) : La Pologne ne connaît pas la crise.
(CS) Respekt (02-12) : La voie est libre pour des routes chinoises.
(PL) Dziennik Gazeta Prawna (03-02) : Les pirates de la route poursuivis dans toute l’UE.
(SK) Revue Politika (06-12) : Les fumeurs fulminent contre Bruxelles.
(RO) Gandul (07-12) : Austérité aussi pour les congés maternité.
(PL) Gazeta Wyborcza (07-12) : Russie-UE, le réchauffement continue.
(PL) Przekrój (08-12 : L’eurocratie profite de la crise.
(CS) Lidové Noviny (08-12) : L’Europe centrale a besoin de nouveaux amis.

Presseurop n’est pas tout à fait le RIA Novosti de Bruxelles. Créé l’an dernier avec le soutien financier de la Commission européenne par un regroupement de quatre (*) magazines spécialisés dans la presse internationale, il publie chaque jour une sélection d’articles, en donne une traduction (souvent condensée) en une dizaine de langues et permet l’accès à l’article original.
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(*) Courrier International (F – lié au Monde), Courrier Internacional (P – lié à Expresso), Internazionale (I) et Forum (PL – lié à Polityka – "A gauche, s’il vous plaît, mais sans exagérer", a-t-on pu lire à propos de Polityka). Même s’il est affirmé qu’une telle équipe "jouit d’une indépendance éditoriale totale", on remarquera que sur les 6 derniers mois, Libération, Le Monde et Le Figaro trustent les deux tiers des articles qui ont été choisis et que, pour la presse polonaise, il suffit de deux quotidiens – Gazeta Wyborcza et Gazeta Dziennik Prawna pour parvenir à ce score. Le premier (fondé par Adam Michnik au moment de la chute du communisme, et qui se veut informatif et laïc) a plutôt soutenu l’équipe actuellement au pouvoir, face aux conservateurs, lors des récentes élections ; le second résulte de la fusion de Dziennik, lancé par le groupe allemand Axel Springer et d’un quotidien jusqu’alors bien diffusé dans le monde des affaires et chez les hauts fonctionnaires.
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J’ai d’abord retenu, l’article du 7 décembre de Gazeta Wyborcza, qui part lui aussi de la visite de la délégation venue de Russie à Varsovie mais l’ouvre en même temps aux relations entre ce pays et l’Union européenne. Ce qui permet de s’intéresser également à ce que l’on peut lire dans Lidové Noviny ainsi que, en Pologne, dans Przekrój (qui s’adresse principalement à l’intelligentsia) et dans Rzeczpospolita (dont, à la différence de Gazeta Wyborcza, la ligne politique est proche de l’ancienne équipe conservatrice au pouvoir).
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Un point de vue polonais
(http://wyborcza.pl/0,0.html)
Après avoir titré que la Russie venait de faire un pas vers la Pologne, et sans par ailleurs se faire trop d’illusions sur l’obtention de résultats concrets après la visite du Président russe, Gazeta Wyborcza se félicite de ce que le dégel des relations polono-russes ait transformé les relations étrangères en un domaine d’intérêt national.

Le quotidien estime, de plus, que ce rapprochement pourrait déboucher sur une coopération plus étroite entre l’UE et la Russie : à l’occasion de leur rencontre ce 7 décembre, l’UE devait s’engager à lever plusieurs de ses objections à ce que la Russie adhère à l’Organisation mondiale du Commerce (OMC).

Ça se réchauffe ou ça risque de fondre ?

Tandis que certains affichent leur satisfaction, d’autres expriment des inquiétudes et se demandent sur quelles cases il leur faudra poser leurs pions.

Déficit démocratique (http://www.przekroj.pl/)
Przekrój – mot qui veut dire "A découper", car il fallait en ouvrir les pages au coupe-papier – se fait un point d’honneur de ne pas s’enfermer dans l’actualité au jour le jour. Sous la plume Łukasz Wójcik, il s’inquiète ces temps-ci de ce que la crise soit l’occasion de reprendre certains pouvoirs souverains à des pays considérés comme "faibles". En fait, pense-t-il, c’est le projet européen qui a révélé ses faiblesses : tant que la zone euro se développait, les prêteurs mettaient tout le monde sur le même plan.

Avec l’arrivée de la crise, ils ont soulevé de capot et découvert qu’il n’y avait aucun moteur commun européen dessous. Conséquence : mise en place d’une "tour de contrôle européenne" qui surveille la politique économique et indique les mesures budgétaires et fiscales à prendre. Décision prise dans l’urgence, ce qui a permis de s’affranchir d’une quelconque concertation citoyenne – autant dire : une démocratie dirigée couplée à un déficit démocratique.

Aussi efficaces qu’ils soient, le fait que les eurocrates se mettent à confisquer le processus décisionnel porte le risque que les citoyens en arrivent à rejeter les institutions européennes. La Commission a récemment proposé d’instaurer un impôt européen qui alimenterait le budget commun : les contributions venant directement des chaque État-membre en seraient réduites… et l’exécutif européen en deviendrait d’autant plus indépendant. Cette proposition vient de se heurter à un rejet du Parlement européen, entrainant avec lui un report l’examen du projet de budget en son entier.

A la recherche de nouveaux amis (http://www.lidovky.cz/)
Autre organe de presse dont le lectorat regroupe nombre d’intellectuels – mais cette fois à PragueLidové Noviny (Le Journal Populaire) examine l’hypothèse selon laquelle il faudrait faire une croix sur l’UE et l’OTAN et resituer les pays de cette Europe que certains ont baptisé "médiane" entre – retournons à nos classiques – l’Allemagne et la Russie. C’est signé Luboš Palata.

L’UE est économiquement en crise et ses perspectives justifient un réel pessimisme. Ne risque-t-elle pas de disparaître ? Les États-Unis perdent leur statut de superpuissance et rien ne garantit qu’ils pourront / voudront continuer de protéger l’Europe. Que vont devenir les pays placés entre l’Allemagne et la Russie ? Voisine de la Tchéquie, la Pologne vient successivement de recevoir la visite du Président allemand (qui s’est recueilli devant le mémorial du ghetto juif de Varsovie) et du Président russe (qui cherche à ce que son pays parvienne à atténuer les tensions nées du massacre de Katyń).

Profitons de ce que l’UE et l’OTAN sont encore debouts pour – à l’exemple de ce qui vient d’être cité – chercher à surmonter les traumatismes et aplanir des interprétations divergentes à propos du passé, et en venir à commémorer ensemble, et non pas chacun de son côté, les évènements tragiques qui ont marqué l’histoire des différents pays. Ce sont là des pas préalables et nécessaires pour – au cas où ces deux piliers s'effondreraient – préparer une suite mieux vivable.

In cauda, un principe de précaution… (http://www.economist.com/)
Au moment où je boucle ce billet, Till arrive, comme toujours au bon moment - cette fois avec ce que The Economist (du 11 décembre) appelle un "Briefing". On y estime que l’actuel système qui prévaut en Russie s’est écarté d’un État de droit et tolère la corruption et la violence, notamment sous la coupe de bureaucrates entrepreneurs dont la fortune dépend en premier lieu de leur pouvoir administratif. Ce qui rapproche davantage l’économie (basée avant tout sur l’énergie) de l’ex-système soviétique que d’avancées vers la modernisation.

The Economist estime aussi que, du côté occidental, il ne faudrait pas s’interdire d’exprimer de nécessaires critiques à cet égard (ce qui ne veut pas dire couper les ponts) : les représentants russes pourraient y être d’autant plus sensibles qu’ils cherchent à se faire reconnaître ou entrer dans les G8, G20, Conseil de l’Europe, OSCE, OCDE, OMC… ; qu’ils placent leur argent, se déplacent volontiers et envoient leurs enfants étudier à l’Ouest… ; qu’à la différence de la Chine, ils se réfèrent à des normes occidentales.

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vendredi 19 novembre 2010

Entre les deux… (14)


Nous abordons un troisième grand chapitre qui s’intitule : Langage, vérité et musique. Le premier avait attiré notre attention sur cette asymétrie entre les deux hémisphères, qui caractérise notre cerveau. Celui que nous venons de quitter était consacré à ce que la pratique neuropsychologique nous apprend sur ce que font chacun de ces hémisphères. Celui que nous entamons maintenant reprend les mêmes thèmes, mais sous un angle différent : il ne s’agit plus de s’attacher à un certain nombre de faits et de les mettre en ordre de façon analytique, mais de montrer en quoi nous avons affaire à deux aspects du monde – à la fois cohérents individuellement, mais incompatibles aussi.

Les sous-chapitres qui vont baliser ce parcours traiteront des notions de nouveauté et de familiarité, combinées à deux modes de connaissance / de ce que le langage nous apprend à propos des hémisphères / des origines du langage / de savoir qui, du langage et de la musique, est arrivé en premier / d’une communication qui ne fait pas appel au langage / … et d’une pensée qui n’y fait pas non plus appel / du langage et de la la main / … et du langage et de la manipulation / de la métaphore / du langage enraciné dans le corps / et, pour terminer, de l’expansion frontale droite.

Le nouveau et le familier – face à deux modes de connaissance
L’apport de certains chercheurs pousserait à décrire ainsi ce qui ce passe : ce qui est expérience nouvelle engagerait a priori notre hémisphère droit. Et lorsque cela devient familier, ce dernier se désengagerait : cela deviendrait une affaire d’hémisphère gauche.

Ne nous précipitons pas pour faire appel à un schéma du type traitement de l’information selon lequel le droit passerait la balle au gauche. Cherchons plutôt à distinguer deux types de connaissance :

Le premier résulte de la rencontre. Nous faisons connaissance, nous connaissons ainsi quelqu’un quand nous en faisons l’expérience, quand nous le rencontrons comme une personne bien unique. La connaissance que nous en avons nous est propre – nous avons d’ailleurs du mal à l’évoquer à l’aide de termes précis (ce qui n’empêche éventuellement pas qu’un consensus puisse se dégager à son sujet, entre plusieurs personnes qui la connaissent).

Il existe une autre forme de connaissance qui se base sur des faits (date de naissance, taille, couleur des cheveux, etc.) et nous permet de situer quelqu’un, sans même avoir eu besoin de le rencontrer. Elle est du même ordre que la description d’un objet inanimé – on peut l’étendre à un horaire des chemins de fer ou à une succession de dates historiques. Le contexte n’a pas ici grande importance. Mais si, enfin, on ne parvient pas à l’idée d’un tout, on n’en a pas moins une certaine capacité d’en opérer une reconstruction partielle, et de bénéficier d’un degré plus grand de certitude.

Il se trouve que, en anglais, ce soit le même verbe (to know) qui soit utilisé dans les deux cas. En revanche, on a cognoscere et sapere en latin ; connaître et savoir en français ; kennen et wissen en allemand… Le cas d’un morceau de musique est intéressant : il relève du kennen que l’on emploie habituellement à propos des personnes (kennenlernen), de préférence au wissen que l’on applique plutôt au monde inanimé.

Tout ceci nous amène à moduler le schéma initialement proposé par nos chercheurs. Le kennen va à ce que nous n'en connaîtrons jamais parfaitement l'objet, dans la mesure où il est évolutif et changeant – ce qui ne l’empêche pourtant pas de nous devenir familier. Tandis que le wissen va à ce qui et répétitif : on peut donc également le qualifier de familier mais dans un sens autre que celui que nous venions juste d’évoquer.

Prendre connaissance veut aussi dire pouvoir distinguer du reste – ce qui sous-entend : faire des comparaisons – mais avec quoi ? Avec l’objet même, tel qu’il était auparavant ? Par rapport à des éléments de son contexte ? En faisant appel à des métaphores ? Le point important est que le choix de ce sur quoi va porter cette comparaison va influencer, voire déterminer, ce à quoi nous allons parvenir.

Si nous prenons ainsi pour référence un univers mécanique, nous aboutirons à une connaissance du même ordre : Pour qui tient un marteau, tout lui semble être un clou [citation que l’on attribue au psychologue Abraham Maslow (1908-1970])… modèle qui plaît bien à l’hémisphère gauche.

Mais si l’on pense que la conscience (quel que soit ce que l’on entend par ce terme) résulte essentiellement de la complexité d’une activité neuronale auto-interconnectée, pourquoi chacun de nos hémisphères (qui répondent bien à ce schéma) n’aurait-il pas une capacité de conscience qui lui soit propre ? Or c’est ce que l’on découvre chez des patients chez qui ce qui sert de jonction entre les deux hémisphères a été sectionnée. Et il semble en aller de même pour l’inconscient (au sens freudien), dont on constate d’ailleurs qu’il est préférentiellement ancré dans l’hémisphère droit. Une telle approche nous éloigne du schéma mécaniste précédent.

Ce que le langage nous apprend sur les deux hémisphères
Commençons par déblayer un peu le terrain – ce qui va vous faire déboucher sur une question.

Oui, il est vrai qu’il y a une asymétrie spatiale entre les deux hémisphères – plutôt en faveur du gauche. Oui aussi, le langage est en bonne partie associé à ce même hémisphère – à preuve qu’une personne chez qui il a été détérioré n’arrive plus à parler de façon cohérente. Pourtant, l’autre hémisphère, le droit, joue un rôle déterminant en matière de langage : compréhension de la signification d’une phrase toute entière, du positionnement dans son contexte, avec le ton, le sens de l’humour ou de l’ironie, l’usage de métaphores, etc. Pour faire image : c’est dans l’hémisphère gauche que se trouve la boite de peinture ; c’est dans le droit que s’exécute le tableau.

De plus, la corrélation entre l’avantage d’asymétrie en faveur de l’hémisphère gauche et l’aire du langage qui s’y trouve, n’est pas aussi claire que ça : ainsi, les primates qui nous précèdent dans l’évolution et n’ont pas les mêmes facultés de langage que nous, présentent déjà cette asymétrie. D’autres hypothèses ont été avancées, qui ne sont guère plus convaincantes. Ne serait-pas, plutôt, un développement inhibé du côté droit ? Ne serait-ce pas dû à notre plus grande habileté à saisir et manier des outils, de la partie (droite) de notre corps, commandée par l’hémisphère gauche – et qui serait plus ou moins liée à un langage justement utilitaire ?

Faute de convictions sur ce qui précède, quoi donc alors ? C’est ce qui va être abordé dans la suite de ce chapitre.
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The Master and his Emissary – The divided brain and the making of the Western world – Iain McGilchrist – Yale University Press – 2009 – 597 pages....
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Le présent billet fait suite à celui du 14 novembre. Il fait partie d’une séquence sur le Cerveau commencée le 4 juin 2010 (voir la liste des thèmes dans la marge de droite). Il n'est pas exclu qu'au cours de la traduction et en cherchant à condenser, il y ait eu des erreurs ou une mauvaise compréhension : se référer directement à l'ouvrage mentionné ci-dessus.

dimanche 14 novembre 2010

Entre les deux… (13)


Le soi
La conscience de soi arrive assez tard dans l’évolution : les singes ne se reconnaissent pas dans un miroir, les orangs outang, si. Pour cette reconnaissance de soi (la face ou la voix), c’est la région préfrontale droite qui est déterminante. S’y associe, chez les humains, l’emploi approprié du je et du moi (aptitude faisant défaut dans l’autisme).

Pourtant, le soi ne relève pas que du seul hémisphère droit – c’est beaucoup plus complexe. Il est vrai que c’est de cet hémisphère que dépend un soi qui est en relation avec un monde où il se trouve, foncièrement et de façon empathique, en relation avec les autres, et que l’on éprouve comme une continuité. Il y a, en revanche, un volet associé à l’hémisphère gauche : un soi objectivé et comme expression d’une volonté (à noter : la volonté mise en œuvre à un moment où nous agissons pour notre propre compte, renvoie à l’hémisphère droit). Une reconnaissance de soi emprunte d’objectivité met alors en jeu les deux hémisphères.

Il n’est pas trop étonnant que le soi s’enracine dans l’hémisphère droit, dans la mesure où il se manifeste en interaction avec d’autres soi, et non comme un atome isolé. Le cortex orbito-frontal droit est en train de se développer à l’époque où l’enfant est en relation ludique avec sa mère (entre 6 et 24 mois). Cette maturation est plus rapide du côté droit que du côté gauche. Elle participe au développement de l’ensemble des fonctions mentales au cours de la petite enfance, ainsi qu’au soi d’un être social et empathique – ceci, indépendamment du développement lié au langage. [A cet endroit, l’auteur renvoie à ce qu’il a déjà évoqué à propos de la théorie de l’esprit et l’empathie – voir plus haut : Entre les deux… (8)]

Associé à l’émotion, l’hémisphère droit sert de liant qui maintient le sens d’une continuité cohérente, ainsi que celui de l’unité du soi. Il joue un rôle important quand il traite des images du soi, alors qu’elles ne parviennent pas encore à la conscience, et lorsqu’il s’agit de distinguer son soi personnel de celui des autres. Ainsi, la non-perception ou une perception erronée des mains, des pieds ou d’autres parties du corps sont systématiquement liées à des déficiences permanentes ou temporaires de l’hémisphère droit – et pratiquement jamais du gauche.

Il y a des philosophes qui ont consacré beaucoup de temps à observer et à analyser des processus mentaux dont le caractère a priori est d’être implicites, inconscients ou intuitifs. Mais c’est comme s’ils s’étaient intéressés à la vie de l’hémisphère droit en se plaçant du point de vue de l’hémisphère gauche. Qui s’étonnera alors que le liant du soi s’y désagrège ? Notons qu’il en va de même de la part des schizophrènes qui ont un problème avec le sens du soi – ils manquent en même temps de ce qui est typique de l’hémisphère droit : d’humour et d’empathie ; et ils font des confusions quant aux limites entre eux-mêmes et les autres.

Voici une expérience qui met en regard cette reconnaissance de soi à laquelle parvient l’hémisphère droit, tandis que le gauche tend à y préférer une connaissance publiquement reconnue, plutôt que personnelle. Il existe des programmes d’ordinateur (morphing) qui permettent de glisser progressivement de l’image du visage d’une personne à celle d’une autre. On présente à deux catégories de personnes un visage qui est à mi-chemin entre leur propre visage et celui d’un personnage que tout le monde connaît. Chez certains sujets on a anesthésié provisoirement l’hémisphère gauche, chez les autres, le droit. L’effet de l’anesthésie une fois dissipé, on leur met les deux photos sous les yeux et on leur demande à qui ressemblait le visage qu’ils avaient vu auparavant : dans 9 cas sur 10, ceux dont c’était l’hémisphère droit qui avait été le seul à fonctionner ont opté pour leur propre image. Le contraire pour ceux qui ne l’avaient perçue qu’avec le gauche.

Attention ! Que ce qui précède ne fasse pas oublier que, dans ce domaine ici encore, nous mettons bien en jeu nos deux hémisphères – même si leurs approchent s’avèrent différentes, voire conflictuelles.

Retour au problème de l’avant / arrière
Nous nous sommes principalement intéressés aux lobes frontaux du cerveau : revenons à la question de la relation qui s’établit depuis ces derniers et ce qui se trouve plus en arrière dans chaque hémisphère. On leur reconnaît généralement une fonction inhibitrice – il faudrait plutôt dire de modulation en ce qui concerne l’hémisphère droit, à savoir : une résistance, une mise à distance, un décalage temporel… mais pas une annihilation – et cela peut permettre à quelque chose de nouveau d’apparaître.

On peut également utiliser une description dialectique de ce genre (ni négation, ni complémentarité) pour ce produit entre les deux hémisphères. Ainsi, le détachement du corps qui caractérise l’hémisphère gauche peut être une invite à la méditation et à l’expérience mystique… qui se croise avec la participation de la région arrière temporo-pariétale droite à l’expérience religieuse, comme l’attestent plusieurs observations.

Conclusion sur «Que font les deux hémisphères ?»
Nous arrivons à la fin du grand chapitre qui, sous ce titre [son début correspond au billet : Entre les deux… (6)], s’avère l’un des plus conséquents de l’ouvrage.

L’auteur souligne que, néanmoins, la somme des connaissances dans ce domaine étant relativement importante, ce chapitre n’a rien d’exhaustif. Il a essayé de dépasser la vision commune selon laquelle l’hémisphère droit ne faisait qu’apporter une touche de couleur à la vie, tandis que c’était au gauche de s’atteler au travail sérieux. Il a cherché à faire partager sa conviction qu’il ne fallait pas considérer le droit comme un hémisphère mineur et silencieux.

Car, pour lui, les neurosciences conventionnelles s’attachent prioritairement au quoi plutôt qu’au comment – ce qui les fait passer à côté de bien des choses. Il ajoute que chacun des deux hémisphères illustre une façon différente d’être au monde : y être présent (le droit) et se le représenter (le gauche). L’hémisphère droit porte attention à autrui et se trouve en profonde relation avec lui. Le gauche s’occupe d’un monde virtuel qu’il a créé – mais qui reste déconnecté d’autrui.

Mais, alors qu’il se consacre à réhabiliter l’hémisphère droit, l’auteur reconnaît entièrement l’indispensable apport du gauche qui a notamment permis à la civilisation de parvenir à des hauteurs indéniables. C’est pourquoi il s’opposerait passionnément à qui préconiserait de jeter la clarté et la précision aux oubliettes – bref, de conduire cet hémisphère gauche sur une voie de garage.


Dans l'illustration, l'autoportrait (dit : Le Désespéré, 1843-45) de Gustave Courbet ( Exposition 2007-2008 au Grand Palais : http://www.rmn.fr/gustavecourbet/)
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The Master and his Emissary – The divided brain and the making of the Western world – Iain McGilchrist – Yale University Press – 2009 – 597 pages...
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Le présent billet fait suite à celui du 13 novembre. Il fait partie d’une séquence sur le Cerveau commencée le 4 juin 2010 (voir la liste des thèmes dans la marge de droite). Il n'est pas exclu qu'au cours de la traduction et en cherchant à condenser, il y ait eu des erreurs ou une mauvaise compréhension : se référer directement à l'ouvrage mentionné ci-dessus.
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samedi 13 novembre 2010

Entre les deux… (12)


Certitudes
L’hémisphère gauche aime bien ce qui a été fabriqué par l’homme : c’est plus certain, ça risque moins de se modifier ou d’échapper à notre capacité de l’avoir bien en main, à la différence des êtres vivants qui, eux, sont difficiles à répertorier dans une banque de données. Le contraste entre les deux hémisphères vient de ce que le droit admet l’ambigüité, tandis que, jusqu’à en être déraisonnable et têtu, le gauche préfère se croire dans le vrai.

Illustration à partir du cas d’un patient dont l’interconnexion entre les deux hémisphères est sectionnée. Après lui avoir projeté une scène qui se passe en période de neige, on lui demande de choisir parmi plusieurs images celle qui y correspond le mieux dans différentes situations :

1- La scène ayant été projetée à l’hémisphère droit (celui qui ne maîtrise pas la parole), la main gauche qu’il commande désigne spontanément une pelle – ce qui est un bon choix.
2- Projetée à l’hémisphère gauche (qui perçoit mal les significations), la main droite qu’il commande désigne une carte tout à fait au hasard.
3- Projection de la scène de neige de nouveau à l’hémisphère droit et, en plus, une image de patte de poulet avec des doigts en forme de serres à destination de l’hémisphère gauche. La main gauche désigne de nouveau la pelle mais le sujet, qui dit avoir vu la patte de poulet, raconte que la pelle est là pour chasser cette patte… tandis que sa main gauche désigne alors l’image d’un poulet.


Ce qui précède est à rapprocher de ce que l’on appelle la confabulation qui survient avec certaines lésions – mais aussi dans la vie courante, vu la tendance verbale, propre à l’hémisphère gauche, à vouloir occuper le devant de la scène. Plutôt que d’admettre ne pas savoir, cet hémisphère fait formuler par le sujet une explication fausse (même s’il lui donne un tour plausible). L’hémisphère gauche a ainsi besoin de certitudes, ainsi que d’avoir raison et de s’accrocher aux explications qu’il fournit.

Face à quoi, le droit est capable d’admettre des interprétations ambigües. On en revient à cette affinité du gauche en faveur de ce qu’il a mis en place à une étape antérieure – et du droit en faveur de ce qui est nouveau et inconnu.

A noter à cette occasion que la fovéa, qui se trouve au centre de la rétine, a une résolution 100 fois supérieure à celle de la périphérie, mais que son angle de vision n’est que de 1° (celui d’une vision correcte ne dépasse pas 3°). Ce qui donne une idée de ce sur quoi se focalise l’hémisphère gauche par rapport au reste.


Conscience de soi et timbre émotionnel
[C’est self awareness que j’ai traduit par conscience de soi]
Dans sa manière d’être en relation avec le monde en général, l’hémisphère droit est plus réaliste, moins grandiloquent et plus conscient de soi que le gauche. Ce dernier se veut en permanence optimiste, alors qu’il manque de réalisme face aux erreurs qu’il commet. Quand l’hémisphère droit n’est pas là pour faire contrepoids, il peut accepter des défis impossibles et se trouver déconcerté par la pauvreté des résultats obtenus.

Chez les gens déprimés, on observe une prépondérance de l’hémisphère droit et d’attitudes plus réalistes. Et si cet hémisphère est atteint, on a tendance à nier pouvoir être malade. Il ne s’agit pas d’une incapacité mais d’un refus délibéré de voir dans quel état on est, pouvant s’accompagner d’euphorie et de jovialité. La dénégation est d’ailleurs une spécialité de l’hémisphère gauche qui croit avoir raison à tous les coups.

La tendance que l’hémisphère droit manifeste pour la mélancolie (voire, la dépression) tient à la relation qu’il établit avec ce qui se passe et, plus encore, au fait de s’intéresser aux autres. Tristesse et empathie vont de paire et ne sont pas éloignées des sentiments de faute, de honte et de responsabilité… sentiments que ceux des psychopathes qui ont des déficiences dans le lobe frontal droit n’éprouvent pas.


Le sens moral
Si on recourt à une analyse introspective conduite sous la baguette de l’hémisphère droit, la nature de la morale nous échappe. Car notre expérience des valeurs morales ne saurait être réductible à quoi que ce soit d’autre (en ce sens, l’auteur se rapproche de Kant, pour qui Dieu dérive de ces valeurs morales et non point la morale de l’existence de Dieu).

Intuitif, le jugement moral n’est pas le produit d’une délibération : il est lié à notre sensibilité émotionnelle aux autres – et, par là même, à l’empathie. On observe notamment une grande richesse d’interconnexion dans le lobe frontal droit, faute de quoi le sujet devient impulsif et se dégage d’une relation émotionnelle avec autrui. Il en va également de notre sens de la justice et de la capacité de percevoir le point de vue de son vis-à-vis. On a, à l’opposé, des conduites égoïstes.

Se référant de préférence à lui-même (comme dans un palais des glaces), l’hémisphère gauche a tendance à rejouer ce qu’il connaît déjà. Le droit dispose, lui, d’une perception élargie – y compris de ce qui lui vient de l’hémisphère gauche mais, bien entendu aussi, de ce qui vient de l’extérieur et des autres.

On peut raisonner ici en termes de feedback. On connaît le feedback négatif qui, à l’image du thermostat qui ramène la température à un niveau donné, permet de réguler le système où on le met en œuvre. Et il y a le feedback positif qui, poussant à chaque fois le bouchon plus loin, rend le système instable dans un effet boule de neige. Comme bien des systèmes biologiques, l’hémisphère droit privilégie la régulation, tandis que, sûr de lui et doté d’une forte capacité de dénégation au sujet de ce qui en résulte, l’hémisphère gauche pousse à ce que l’on en redemande (analogie avec les grands buveurs, toxicomanes, joueurs invétérés).
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The Master and his Emissary – The divided brain and the making of the Western world – Iain McGilchrist – Yale University Press – 2009 – 597 pages...
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Le présent billet fait suite à celui du 11 octobre. Il fait partie d’une séquence sur le Cerveau commencée le 4 juin 2010 (voir la liste des thèmes dans la marge de droite). Il n'est pas exclu qu'au cours de la traduction et en cherchant à condenser, il y ait eu des erreurs ou une mauvaise compréhension : se référer directement à l'ouvrage mentionné ci-dessus.
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mardi 9 novembre 2010

La mort sous quelques angles


Fin d’année et traditions
Fin octobre, le passage de l’heure d’été à l’heure d’hiver confirme que l’automne qui avait officiellement commencé vers le 20 septembre, est bien entamé. Avec ces 5 ou 6 semaines de répit, nous ne sommes pas loin d’être en phase avec la météo telle qu’on la vit : octobre ne garde-t-il pas la douceur et les couleurs de l’été indien ? Et, dans six mois, n'aurons nous pas de nouveau un bon mois d'attente après l’équinoxe de mars, avant de retrouver l’heure d’été ? En avril, est-il prudent de se découvrir d’un fil ?

Remarquons que si l’heure d’été nous avait alignés sur l’heure solaire de Kiev, celle d’hiver ne nous a guère ramenés qu’entre Vienne et Salzbourg, et qu’il nous faut encore attendre une heure à l'horloge de l’après-midi légal pour que le soleil soit au plus haut. Quoi qu'il en soit, la nuit l’a emporté en durée sur le jour et, sans nous y plonger complètement comme c’est le cas au fur et à mesure que l’on se rapproche du cercle polaire, sa progression va se poursuivre jusqu’à Noël, moment où la situation pourra s’inverser.

Se succèdent d'ici là plusieurs manifestations traditionnelles dont certaines ont été christianisées ou, plus récemment, prises en main par le complexe médiatico-mercantique. A commencer par la commémoration des personnes disparues – Jour des Morts), qui est précédée (version chrétienne) par celle de Tous les Saints ou encore (plus en sorcellerie) par Halloween. Viendra, quelques semaines plus tard, le moment de coiffer les Catherinettes qui n’ont pas encore trouvé mari à 25 ans… A moins de repousser de quelques jours l’occasion de se soucier du choix d’un futur : au 30 novembre, à la saint André. Les Andrzejki, en Pologne, c’est la fête des filles : on prépare et on décore une pièce. Dans la pénombre flotte de petits nuages de fumées au léger parfum de cire. La soirée est consacrée à plusieurs types de séances divinatoires. Tout le monde attend aussi l'arrivée des esprits qui prédiront notre avenir. (http://www.beskid.com/View.php?Article ID=1047)

Plusieurs modalités, donc – mais un même fil directeur est conservé : d'abord un regard tourné vers la mort et le passé, puis vers le couple et le futur et, comme on va enfin l’évoquer, vers le présent, la naissance et l’enfance. En revanche, selon les régions considérées, on note un relatif grand écart entre la saint Nicolas (6 décembre) et Noël (le 25). Est-ce dans cet esprit que, parmi les enfants que l’on cherche à faire patienter en leur offrant des calendriers de l’Avent, certains n’hésitent pas à jouer sur les deux tableaux ? Au lieu d’ouvrir comme se doit la petite porte qui marque chaque jour en attendant Noël et en extraire quelque bonbon, on découvre que, dès la saint Nicolas, toutes les portes ont été ouvertes et que l’ensemble des chocolats et sucreries a été ingurgité.

"Halloween" et "Jour des Morts".
Tenons-nous en à fin octobre / début novembre. C’est surtout dans le monde anglo-saxon que l’on célèbre Halloween. Quelques tentatives d’expansion aux beaux jours de la globalisation ont certes laissé leurs traces au-delà de cette sphère mais les enthousiasmes initiaux semblent s’être rafraichis. Accalmie partiellement due à quelques contre-attaques à motivation religieuse (à ce paganisme, opposer l’institution que représente la Toussaint, qui tombe justement le lendemain). Notons à ce propos que si certains font remonter Halloween à des cérémonies druidiques liées à la transition d’une année sur l’autre, l’arrivée du christianisme y avait déjà mis fin dès le 5ème siècle… mais que la Toussaint avait cependant attendu quatre siècles encore avant d’être instituée.
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C’est dans la nuit du 31 octobre au 1er novembre que des enfants se déguisent en fantômes, sorcières, monstres ou vampires et vont sonner aux portes pour demander des bonbons (on y revient), des fruits ou de l'argent. Qu’on lui donne un caractère religieux (pour les catholiques, il s’agit de la commémoration des fidèles défunts) ou qu’on le fasse remonter à des traditions plus anciennes, le Jour des Morts se célèbre dans nos contrées le 2 novembre.

Dans les deux cas, attention : la mort se nourrirait-elle elle-même ? En Pologne, où l’on n’hésite pas à faire des centaines de kilomètres pour aller fleurir et se recueillir sur la tombe de proches et, à une époque qui voit souvent tomber les premières neiges, les responsables de la circulation lancent des cris d’alarme : recueillement et prière, oui ; cohue sur les routes, prudence (Wszystkich Świętych i Dzień Zaduszny to czas wyciszenia i modlitwy, ale także czas wzmożonego ruchu na drogach –
www.polskieradio.pl). Et cela fait longtemps qu’au Canada, on rappelle à la télévision les règles à suivre pour courir l'Halloween, la nuit, en toute sécurité (http://archives.radio-canada.ca/societe/celebrations/clips/1917/). Il est ainsi recommandé de porter des maquillages au lieu de masques afin de ne pas obstruer la vue, et de traverser aux passages protégés.

Dans les pays imprégnés par le bouddhisme, cette date est généralement plus en avance (août / septembre) : on y évoque éventuellement des esprits orphelins et fantômes sauvages dont on espère qu’ils pourront être délivrés – ce qui nous rapproche des fantômes d’Halloween ainsi que de traditions d’Europe orientale, telles celles décrites au début des Aïeux d’Adam Mickiewicz. En Chine, on distingue ce jour d’un autre où, début avril cette fois, on se consacre à la visite et au nettoyage des tombes familiales.

Au Mexique, ce sont les morts qui viennent à vous
Il est bien connu qu’au Mexique les apports du catholicisme espagnol se sont mélangés aux traditions précolombiennes. C’est ce que nous précise Joaquim Ibarz, qui est depuis près de 30 ans le correspondant pour l’Amérique latine du quotidien barcelonais La Vanguardia et qui tient un blog : Diario de America Latina. De façon condensée, voici ce qu’il en avait relaté, il y a un an (México celebra festivamente el Día de los Muertos :

Dans ce pays, El Día de Muertos, c’est la tradition par excellence – même si une certaine exploitation touristique et commerciale tend à la vider de son contenu spirituel, avec le risque d’en détériorer la fonction de cohésion et d’identité sociales. Ce ne sont pas tant les vivants qui se rendent sur les tombes des morts, que les morts qui reviennent rendre visite à leur famille et partager ces jours-là nourriture et quelques instants de vie. Ce n’est pas une célébration qui engendre la peur mais l’occasion de garder présents ceux que l'on a aimés et de se rappeler que la véritable mort, c’est l’oubli. Ce sont des jours de fête et non pas de deuil.

Si ce sont les morts qui reprennent le chemin qui les ramène auprès des leurs, cela ne veut pas dire que ces derniers ne se rendent pas du tout dans les cimetières : ils y apportent aliments, boissons, bougies, fleurs, etc. pour manger, bavarder et chanter avec les défunts. Mais ils font aussi ce qu’il faut pour faire venir ces derniers dans leur maison où ils ont dressé un autel à leur mémoire, avec tout le nécessaire pour leur faire plaisir. Et divers moyens sont mis en œuvre pour leur faire retrouver leur chemin plus facilement. Les carillonneurs des clochers y mettent du leur, on utilise de la résine d’encens pour qu’ils se repèrent à l’odeur, des pétales de fleurs balisent le trajet entre le cimetière et la maison…

Avant la conquête espagnole, la fête du Jour des Morts avait lieu à l’occasion du changement de saison : elle servait à rétribuer les dieux et à leur rendre grâce pour la pluie et pour les récoltes. C’était aussi l’occasion d’une rencontre à caractère spirituel avec des parents disparus. Progressivement, les offrandes se sont adressées à ces derniers, ce qui fait qu’à l’arrivée des missionnaires, le rapprochement s’est opéré avec la commémoration catholique des fidèles défunts. Cependant, la mort n’avait pas, pour les indigènes, les connotations de ciel et d’enfer : plus que le comportement durant la vie, c’étaient plutôt des conditions dans lesquelles on était mort qui déterminaient la direction empruntée par les âmes. Tout le cérémonial qui entoure les manifestations du 1er et du 2 novembre contient une grande richesse symbolique et constitue un chant à la vie.

Venus de Suisse, les Cafés mortels
Repassons l’Atlantique et dirigeons nous vers la Suisse. Il y a plusieurs années, le conservateur du Musée ethnographique de GenèveBernard Crettaz – organise une exposition qui a beaucoup de succès : La mort à vivre. Qui plus est, des visiteurs demandent à revenir le soir pour échanger sur ce sujet, comme dans un bistrot… Il se trouve que se disent alors des secrets monstrueux liés à la mort. C’est le point de départ, en 2004, des Cafés mortels – il en a animé depuis une cinquantaine, en Suisse bien sûr, mais aussi en Belgique, à Bordeaux, à Paris… Ce n’est jamais lui qui invite : les organisateurs trouvent eux-mêmes le bistrot pour accueillir les participants – de tous les milieux, hommes et femmes, jeunes et vieux. Il y a des infirmières, des médecins, des bénévoles de l’accompagnement en fin de vie… des endeuillés et tous ceux que tyrannisent des secrets depuis un mois ou 60 ans.

On a un aperçu de ce phénomène, notamment, dans le quotidien Le Temps (
http://www.letemps.ch) et via une analyse d’Isabelle FalconnierMonsieur Café mortel livre le mode d’emploi, Bernard Crettaz en ayant tiré un livre : Cafés mortels. Sortir la mort du silence (Labor et Fides) :
http://www.hebdo.ch/monsieur_cafe_mortel_livre_le_mode_demploi_44920_.html du 21 avril 2010.

Avant d’être sociologue, l'auteur était très imprégné de traditions pagano-catholiques. Gamin, tous les morts du village, je suis allé les voir. Au bistrot, les vieux ne racontaient que des histoires de morts […] Maintenant, comme à cette époque, le bistrot est un lieu accessible à tout le monde […]. On n’est obligé à rien, du coup l’on peut beaucoup se permettre. On peut y affronter directement la mort sans recourir à la philosophie, la religion, la culture, la psychanalyse ou tout système de référence. Il permet l’aveu du plus indicible et du plus intime dans la futilité apparente des propos de café de commerce.

Tout y passe: suicides, morts d’enfant, de conjoints, de parents, les morts cachés par les familles, les enterrements ratés, les avortements, les agonies de proches, les testaments qui fâchent […] A un moment donné, il faut accepter l’idée que je ne sais rien sur le moment où l’on meurt. Et qu’il faut dire au revoir au vivant qui va mourir. Peut-être les Cafés mortels aident-ils à réhabiliter le rite de l’adieu […] Il est important de lier ce travail sur la mort à notre puissance de rire. La mort se fout de nous. Elle introduit dans notre vie une puissance de dérision phénoménale. Un enterrement où on ne pique pas une crise de fou rire est pathologique.
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Dans l'illustration de ce billet : une citrouille Halloween, une image d'un spectacle de Anne Cuneo sur la Vallée de Joux (http://www.cuk.ch/articles/4305), un aperçu du Dia de Muertos, et l'inoubliable danse macabre du Septième sceau d'Ingmar Bergman.
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jeudi 28 octobre 2010

A huit ans


Nous avions quitté Émile à la veille des vacances. Les bénévoles qui le suivent depuis deux ans maintenant (Émile vient de fêter ses huit ans) se retrouvent au début d’une nouvelle année qui devrait être de transition. Où en étions-nous ? Quel écho nous donnent ses parents sur ce qui a été vécu au cours de cet été ? Que peut-on dire des premières semaines de la reprise de contact ? Quelles sont les perspectives ?

Où en étions-nous ?
Une manière parlante de se situer est de se référer à la progression habituelle depuis la plus tendre enfance. Ce qui s’était dit début juillet est qu’Émile en était au niveau de développement, de langage, de conscience d’un enfant petit qui commence à tenir un crayon. Par le biais de l’imaginaire et du faire-semblant notamment, il exprimait plus spontanément ses colères, ses angoisses (dont enfermement – parkings, ascenseurs…) ou des inquiétudes. Il avait commencé certains apprentissages (lire, écrire, compter) : le bilan était déjà positif. Il était alors convenu qu’à la rentrée, on poursuivrait l’éveil par le jeu et la détente – mais vers plus d’activités physiques, de mises en relation avec son âge, et en intensifiant les apprentissages.

Au cours de l’été
Pour la période passée exclusivement avec parents ou proches, ceux-ci notent qu’Émile est maintenant conscient du monde qui l’entoure (ce qui n’exclut pas qu’il puisse exprimer des peurs à cet égard), que l’éventail de ses sensations corporelles s’est élargi (piqûres de moustiques, dent qui bouge)… mais avec ses limites (échardes ignorées sous la plante des pieds), et que la propreté est acquise (jour et nuit, ce qui est une nouvelle étape franchie). Davantage d’autonomie aussi, mais besoin d’être contenu, qu’on lui pose des limites – ce qui d’ailleurs le rassure : dans l’appartement à la montagne où il se trouvait, il disposait ainsi d’un plan des environs immédiats, dessiné par sa grande sœur, indiquant où il pouvait ou ne devait pas aller.

Reprise de contact
Une compréhension et un langage en progrès ; une pensée plus structurée et des sentiments qu’il était en mesure d’exprimer ; plus à l’aise dans son corps qu’il ressentait mieux : en même temps, le retour des bénévoles était impatiemment attendu. Lors du tour de table, effectué quelques semaines après la rentrée, ceux-ci confirment les évolutions qui viennent d’être évoquées.

On note qu’il se plaît à jouer avec les intonations de la voix, qu’il a pu confier qu’il était content d’arriver à dire ce qu’il avait à l’intérieur. Il a tendance à se montrer important, à vouloir gagner lors de jeux, à placer l’autre en spectateur. Il semble désormais que le je / tu ne pose plus de problème. L’éventail des sensations du corps s’élargit : massages – du bout de ses doigts ou de tout le corps, par l’autre ou par lui-même – être cogné, pincé...

Au-delà des confrontations parfois agressives (frapper avec une épée, bagarres), l’activité physique se diversifie. Émile peut y consacrer des séances entières, il lance aussi des objets (ballons, gros dés). Mais surtout, la salle de jeux où s’était développée l’interaction et la communication avec les bénévoles, et sa propre structuration, commence à faire sentir ses limites : le temps n’est-il pas venu de se dépenser davantage à l’extérieur ? Un consensus se dégage pour qu’une heure d’activités physiques par jour y soit consacrée, en plus du mercredi après-midi et du samedi / dimanche…

Petite digression ici sur le vélo : c’est une activité qui demande attention, équilibre et coordination – entre l’œil les mains et les pieds – ainsi que de la sensibilité, en surface comme en profondeur. Comme il en est à se concentrer sur les mouvements à faire et pour garder son équilibre, il en arrive à foncer sans trop regarder devant lui.

Outre le cognitif (les apprentissages), et le physique comme on vient de le voir, Émile explore volontiers l’imitation (il adore de plus être imité), le faire semblant, l’imaginaire, une certaine expression artistique, voire des dimensions plus spirituelles.

Ce qu’en dit la personne – musicothérapeute de formation, qui a orienté leur relation dans cette direction – illustre ce qui se passe : Émile semble m’avoir positionnée comme une oreille spectatrice de choses importantes qu’il a à me dire et met en scène par des figurines que j’apporte. Parole et expression ont pris le relais de l’apprentissage musical et sensoriel : il n’est plus question de sensations archaïques comme chez un nourrisson qui découvre son corps mais d’émotions et de ressentis d’un petit garçon qui grandit. Il s’agit de lui permettre d’exprimer des émotions longtemps enfouies et qu’il vit parfois avec violence (tambourins, punching-ball, hurler…) et de lui apprendre à les nommer, les comprendre, les contenir, et vivre avec.

Perspectives
Les apprentissages : une séance sur cinq leur est désormais consacrée. Car c’est une année de transition qui démarre ; Émile intègrera peu à peu l’école, dès qu’il sera prêt. Dès à présent, il semble lire couramment, décrire des images, poser des questions, effectuer sans problèmes les opérations sur les chiffres jusqu’à 5, maîtriser les notions de plus grand et de plus petit. Et l’écriture s’améliore.

On remarque que, si à ce qui précède, on ajoute les activités physiques programmées et les suivis spécialisés (orthophonie, psy- et ergothérapie), du lundi au vendredi, la présence, toujours essentielle, des bénévoles a été ramenée à 50-60%.

Pour la mise en relation avec des enfants de son âge, il est notamment envisagé la fréquentation d'un club de lecture, ouvert aux enfants et à leurs parents, et qui favorise des rencontres informelles dans le sens souhaité.

Par ailleurs…
Émile n’est pas le seul pour lequel ses parents ont opté pour cette méthode dont, depuis deux ans, les billets de ce bloc-notes donnent un écho. Dans plus d’une centaine de familles, on a réussi à installer une salle de jeu et à rassembler des bénévoles (au total, on arrive à plus de 4000) qui s’y succèdent pour communiquer, échanger de l’affection, jouer bien sûr, pour accompagner un(e) jeune autiste dans un développement qui avait connu des trop et des pas assez au cours de sa plus tendre enfance.

Lors d’une rencontre entre ces familles, à la veille des vacances, on a pu glaner les éléments suivants :
- S’agissant, entre autres choses, de l’organisation de la circuiterie cérébrale, il y a autant d’autismes qu’il y a d’autistes : il faut donner du temps pour que la plasticité du cerveau permette à chacun de progresser à sa manière.

- Parmi les enfants suivis au cours des 4 dernières années, 15% ne sont qu’aux débuts de cette manière de faire, 18% ont soit arrêté, soit ne manifestent que des progrès très lents, 12% progressent de façon lente mais continue, et 60% confirment qu’ils sont sortis de leur bulle ou en en train d’en sortir (ils sont devenus présents, ils imitent, le langage est acquis, ils sont désormais scolarisables).

- Environ 25 témoignages ont été retranscrits dans le compte rendu. Eh bien ! Ils ne concernent pas uniquement des enfants relativement jeunes : certes, la moitié a moins de 6 ans, mais 20% ont entre 15 et 28 ans. Parmi ces derniers, plusieurs, avaient fréquenté un institut médico-éducatif pendant quelques années (ces établissements accueillent – en demi-pension ou en internat - des enfants et adolescents atteints de déficience mentale présentant une prédominance intellectuelle liée à des troubles neuropsychiatriques : troubles de la personnalité, moteurs et sensoriels, de la communication). Ce qui est souligné depuis qu’on a tenté de créer autour d’eux un univers similaire à celui que nous avons eu l’occasion de décrire pour Émile, c’est le véritable virage qui a été pris, débouchant sur un comportement plus calme, enjoué, communicatif, concentré, capable de faire des projets, des choix et de mener une vie plus sociable.
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Ce billet fait partie d’une série qui permet de suivre l’évolution d’Émile (ce n’est pas son vrai prénom) depuis septembre 2008 : on y accède directement en cliquant sur le thème Autisme dans la marge de droite.
D’autres articles sont voisins, notamment ceux sous le thème du Cerveau, ainsi que ceux des 15 et 16 juin 2009 (Chiffres, langues… et Savants vs neurotypiques, qui figurent aussi sous le thème de l’Autisme), ou du 27 juin 2009 (Mémoire photographique)
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jeudi 21 octobre 2010

Télescopages


L’actualité pour prétexte
Ce n’est ni la motivation ni l’objet de ce bloc-notes que de disserter politique. Ce n’est pourtant pas faute, en ces temps de manifestations à propos du report de deux ans de l’âge de la retraite, d’en percevoir les échos. Visuels (banderoles) et auditifs (tambours, slogans, mégaphones… et klaxons d'automobilistes piégés dans le dispositif). Virtuels, sous forme de power-points démonstratifs qu'on se passe de mail en mail : de l’argent il y en a où puiser et ainsi garder la retraite à 60 ans. Médiatiques pour qui veut s’y abreuver.

Le déclic est venu, cette fois, d’une phrase dont l’accent trahissait quelqu'ailleurs, échappée dans un bus (qui marchait et qui avait trouvé un itinéraire de détournement) : Des poules mouillées…. Plus porté à évoquer les stéréotypes du béret, de la baguette ou du coq gaulois, un anglo-saxon aurait sans doute fait référence à notre Chantecler, plutôt qu’à ses poules blanche, grise, faisane ou de Houdan. En écho, une voix plus autochtone (et renseignée) a grommelé dans son coin : D’autant qu’on a d’abord mis dans les défilés ceux qui sont à l’abri dans les services publics… ou ceux qui pourraient en profiter plus tard – les jeunes. Bref, que ce soit sur le pavé ou que ce soit dans le bus, les deux bords avaient eu l’occasion de s’exprimer.

Et, en matière de presse, à franchir les frontières de l'hexagone, on décèle, au-delà des analyses classiques, une évocation de 68 (pas si idiot : 1968, ce sont les 20 ans des baby-boomers… qui, partant justement ces temps-ci à la retraite et lâchant de ce fait les leviers de commande, laissent à leurs successeurs l’opportunité d’être enfin en première ligne)…

Cela s’accompagne d’une série d’incompréhensions ou d’étonnements : Les Français sont un peuple étrange. (Tagesspiegel, allemand de centre-gauche). La grève est carrément inscrite dans leurs gènes. (De Morgen, flamand). La France d'aujourd'hui semble un pays hors du temps lancé dans une bataille idéologique rétrograde. (Corriere della Serra, italien)…

Thèmes voisins
Au même moment, me passent sous les yeux deux articles qui n’ont, a priori, pas grand-chose à voir avec ce qui précède. Et pourtant.

L’un adopte un point de vue surtout psychologique. Remarquons néanmoins qu’il reste implicitement inséré dans un Monde occidental qui peut se payer assez aisément le luxe d’une telle approche. Il s’intéresse au couple plaisir / déplaisir comme manifestation d’une liberté typique de la condition humaine.

Le second est extrait d'un commentaire fait par l’auteur du film Biutiful sur le degré auquel sont parvenues ces mêmes sociétés occidentales à échapper à la douleur – la contrepartie pouvant être que la joie n’y est plus au rendez-vous.

Liberté humaine entre plaisir et déplaisir
Les deux rives d’un même fleuve est un entretien, signé par Anna Lietti dans le journal suisse Le Temps de lundi dernier, avec les auteurs d’un ouvrage (Les énigmes du plaisir) paru chez Odile Jacob.

Entrée en matière avec le ballet du faisan avec notre poule faisane, mentionnée plus haut, et dont, nous humains, ne semblons pas avoir l’équivalent, dans la mesure où nous sommes biologiquement programmés pour être libres – au point de souvent choisir le malheur. Cette liberté qui nous ouvre à l’inattendu peut s’avérer créatrice mais aussi destructrice (envers les autres ou nous-mêmes). Ce qui nous pousse à l’action s’appuie sur des expériences qui ont laissé en nous des traces, ce qui nourrit des anticipations qui régissent, et nos décisions conscientes, et nos pulsions inconscientes.

Ainsi, le nouveau-né humain, le plus inachevé des êtres vivants, est notamment envahi par des sensations désagréables auquel il ne sait pas quel sens donner, avant d’obtenir réconfort de la part d’autrui – expérience qui poussera par la suite à recréer des états de détresse afin de revivre l’issue que l’on se sent en droit d’attendre.

A cette explication de l’analyste, le neurobiologiste ajoute que l’exemple des toxicomanes montre que – deux systèmes s’activant simultanément dans le cerveau, celui de récompense et son contraire – la recherche du plaisir passe, chez eux, derrière celle de la fin du déplaisir.

Échapper à la douleur, est-ce échapper à la joie ?
C’est à l’époque où on a appris que le film Biutiful avait été sélectionné par le Mexique pour représenter ce pays en vue de l’Oscar 2011 du meilleur film étranger (donc au printemps prochain), que Manuel Cuéllar a rendu compte dans El Pais du 3 août dernier de l’entretien qu’il venait d’avoir avec le réalisateur, Alejandro González Iñárritu. Il se trouve que ce film sort cette semaine à Paris.

C’est à la dérobée, dans les quartiers populaires d’une Barcelone loin de ce que nous en a livré récemment Woody Allen, que la caméra nous emmène, au cœur des ateliers chinois clandestins ou des appartements où se regroupent sénégalais ou pakistanais. Trafiquant de main d’œuvre immigrée, avance Uxbal (joué par Javier Bardem qui a reçu, à Cannes en mai, le prix d'interprétation masculine pour ce film – à droite sur l'illustration de ce billet), émigrant sur sa propre terre, qui porte en lui cette foule silencieuse des exilés et que sa quête d’une rédemption fera cheminer vers la lumière.

Le passage ci-après – dont j’ai préféré ne pas donner en français une version mot à mot maladroite, même au regard d’une traduction automatisée – aborde lui-aussi le thème de la joie et du plaisir. Mais il en décèle l’absence car, dans les sociétés aujourd’hui riches, on en est venu à craindre la douleur et à trouver des traitements pour y échapper. Nous échappent de plus mille petites choses très intenses de la vie de tous les jours, tant nous nous croyons éternels.

Conclusion paradoxale : malgré les apparences, du fait qu’il contient une dose de douleur, il s’agit pour son auteur d’un film vital, classiquement tragique, dont le côté extrême provoque une poussée d’adrénaline et, pour autant, divertissant :

En las sociedades occidentales al tratar de evitar el dolor constantemente también se está negando la posibilidad de la alegría y del placer. Le tenemos tanto miedo al dolor que negamos la posibilidad del placer. A mí las películas que contienen una dosis de dolor me gustan, porque me parecen más vitales. Hay muchas cosas que tenemos todos los días, pequeñas cosas muy intensas y no somos capaces de vivirlas con cierta importancia porque nos creemos eternos. En ese sentido, y aunque parezca increíble, me parece que es una película divertida. Si tuviera que etiquetar la película en un género, este sería el de la tragedia clásica. Es la caída libre de un hombre. Hay gente a la que le divierten esos juegos extremos y a mí me divierten. Me enganchan y me llenan de adrenalina.