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vendredi 20 décembre 2013
Révolution = classe moyenne qui se soulève
CONDENSÉ
La presse en ligne est abondante.
Ce qu’on y trouve est inégal.
Je n’y ai sélectionné que quelques titres
et repéré quelques articles.
Ce qui suit est le condensé de l’un
d’entre eux.
(WPROST, magazine polonais, via PRESSEUROP –10 avril 2013 – Marcin Król, traduit par Lucyna Haaso-Bastin)
Thèse : Ce sont les leaders de la
classe moyenne que l’on trouve à l’origine des révolutions.
Cas exemplaire : la Révolution
française.
(Contre-exemple très spécifique :
la révolution d’Octobre 1917).
Et aujourd’hui ? On y est
presque.
Dans le cas de la Révolution
française, le rôle d'avant-garde a été joué par des avocats, des entrepreneurs,
des employés de l'administration publique de l'époque et par une partie des
officiers de l'armée.
Le facteur économique était important,
mais pas primordial. Il s’agissait avant tout pour eux d’une absence
d’ouverture dans la vie publique et l'impossibilité de la promotion sociale – c’est
parce qu’elle tentait alors de limiter à tout prix l'influence des avocats et
des hommes d'affaires, que l’aristocratie les a incités à la révolution.
Les révolutions se dressent aussi
contre la barrière générationnelle – la domination des vieillards. Les
dirigeants de la Révolution française avaient environ 30 ans. Au cours des
décennies suivantes la vague des révolutions s’est étendue à l’Europe… Or il
est notoire que l'âge moyen des décideurs présents au Congrès de Vienne (1815)
qui a rétabli l'ordre conservateur en Europe, était de plus de 60 ans.
Qu’en est-il aujourd’hui ? Ceux
qui gagnent les élections en Europe, qui se révèlent souvent populaires, voire efficaces,
sont des leaders de la classe moyenne. On les traite au passage d’irresponsables :
ils n'appartiennent pas à la gériatrique classe politique traditionnelle.
Ce n’est certes plus l’aristocratie
qu’ils ont en face d’eux mais des banquiers, des spéculateurs et certains managers :
la classe moyenne et ses leaders se voient écartés du processus décisionnel et
subit de sévères conséquences de la politique menée. Celle-ci est en quelque
sorte confortée par les bénéficiaires de l’emploi public qui ont la sécurité de
l’emploi, alors que de jeunes diplômés sont laissés sur le bord de la route du
marché du travail (sans parles des artistes, des journalistes et autres…).
Les dirigeants européens actuels ont
majoritairement entre cinquante et soixante ans, mais compte tenu des avancées
de la médecine, il y a fort à parier que dans 20 ans, Mme Merkel et MM.
Cameron, Tusk [1er Ministre polonais] et Hollande seront encore aux
affaires. Sauf s’ils sont balayés avant.
En résumé : les voies
d'avancement de l'actuelle classe moyenne, majoritairement jeune, sont bouchées
soit par le monde de l’argent, soit par des vieux, ou par ceux qui paraissent
tels à une personne de 25 ans. Ce n’est pas l’idée d’actuels responsables
politiques, de revenir à la stabilité « comme avant » qui va les
calmer.
Une révolution ne se fait pas au nom
d'une mesure particulière (par exemple, une supervision bancaire plus stricte),
mais au nom du fait qu'il n'est plus possible de vivre ainsi. Une révolution n'emploie
pas de langage politique – elle est souvent désordonnée mais elle ne manque pas
d’être audible.
Libellés :
* Pologne,
Anticipation,
Histoire et politique
mardi 10 décembre 2013
Se faire naturaliser Polonais
CONDENSÉ
La
presse en ligne est abondante.
Ce
qu’on y trouve est inégal.
Je
n’y ai sélectionné que quelques titres et repéré quelques articles.
Ce
qui suit est le condensé de l’un d’entre eux.
(RZECZPOSPOLITA, quotidien polonais, via PRESSEUROP
–13 février 2013 – Pawel Różyński, traduit par Lucyna Haaso-Bastin)
http://www.archiwum.rp.pl [Recherche payante en polonais dans les archives
du journal – pour l’équivalent d’environ 2,50 €. Accès gratuit à la traduction en
français, et d’autres langues, sur le site de PRESSEUROP.]
Quand le propriétaire de la compagnie aérienne AVIANCA, un milliardaire, a voulu acquérir la compagnie portugaise TAP en 2012, il s‘est heurté
à la législation européenne : tout achat d'une telle compagnie au-delà de
49 % des parts est interdit à un investisseur originaire d'un pays extérieur à
l'UE.
Réponse de l'entrepreneur : Ma demande de nationalisation
polonaise est en cours. Je peux le faire parce que mes parents étaient Polonais – le 5 décembre dernier, il recevait son passeport polonais… Il
était né en Bolivie dans une famille de
juifs polonais qui ont quitté la Pologne juste après la guerre, a toujours
souligné que ses parents étaient fiers de leurs racines polonaises. Ce sur quoi,
les autorités portugaises ont subitement renoncé à la vente de TAP faute, selon
elles, de garanties financières suffisantes.
[Un
an plus tard, il semble que les discussions aient repris et que cet obstacle
pourrait être levé. De plus, indépendamment, les deux compagnies AVIANCA et TAP
font partie de la confédération aérienne STAR ALLIANCE (LUFTHANSA, UNITED AIRLINES…
et notamment la LOT polonaise), concurrente de SKYTEAM (AIR FRANCE/KLM, DELTA
AIRLINES…) et de ONEWORLD (BRITISH AIRWAYS, AMERICAN AIRLINES…)]
Depuis l’adhésion de
la Pologne à l’UE les demandes de naturalisation se sont multipliées. Le plus
simple est de passer par le chef de d’une voïvodie (l’équivalent d’un préfet).
Les exemples les plus fameux se trouvent dans le monde du sport – à commencer
par le football.
La motivation
la plus fréquente relève du pur pragmatisme : le pays est en expansion,
les personnes audacieuses peuvent s’y frayer un chemin. La Pologne est par
ailleurs jugée sympathique et attirante. Cela étant, il ne faut pas s’exagérer
l’importance de ces demandes : quelques milliers de personnes par an,
alors que l’on estime entre 500 000 et 1 million le nombre d’étrangers qui
y séjournent.
Ce sont surtout
les Ukrainiens qui dominent parmi les immigrés. Ils se font employer dans l'agriculture, dans les secteurs de la construction
et pour la garde d'enfants ou de personnes âgées. Mais ils viennent travailler, gagner de l'argent, puis ils repartiront chez
eux.
Cas intéressant,
celui des Vietnamiens : la
Pologne en compte plusieurs dizaines de milliers. Les parents de nombre d'entre eux y ont étudié dans les
années 60 et 70, parlent polonais et en transmettent une image quelque peu
idéalisée. Comme l’explique l’un d’entre eux : les Vietnamiens, eux, restent quoi qu'il arrive. Nous nous
enracinons ici, nous songeons à ce que nous allons faire dans les dix ou vingt
prochaines années, à ce qui attend nos enfants, s'ils disposeront d'une
formation solide ou d'un poste dans une bonne entreprise ou dans une banque.
On trouve aussi des
Africains – et pas seulement dans des équipes sportives : l’un d’entre
eux, originaire du Niger, gère trois pharmacies à Varsovie. Il y en a même un,
un Nigérian, qui a été élu député.
dimanche 3 juin 2012
Europe – vision en relief ?
.
.
Nous avions commencé avec un historien allemand, selon qui l’année
et demi passée par Montesquieu
à travers l’Empire germanique lui avait donné à un avant-goût de ce que
pourrait être une Europe fédérale (billets des 30 et 31 mai).
.
Suivi d’un autre historien, britannique, ayant un faible
suffisant pour l’Allemagne au point d’imaginer que si on l’avait laissée gagner
rapidement la 1ère Guerre mondiale l’Europe en serait sortie
prospère et n’aurait pas été tentée par le fascisme ni par le communisme… et
qui a livré récemment un autre scénario où, d’ici une dizaine d’années, cette
même Allemagne serait au cœur d’États-Unis d’Europe – dont les Britanniques et
les Scandinaves se seraient volontairement exclus (billet du 1er
juin).
.
Notre 3ème historien est un Polonais, Marek Cichocki,
spécialiste de l’intégration européenne et de l’Allemagne : un entretien
auquel il s’est prêté, pour Gazeta Wyborcza (*) laisse à
penser qu’il considérait alors avec un relatif intérêt le rôle que ce pays voisin de la Pologne assumait ces temps-ci dans
le difficile concert européen.
.
Conservateur ? Comme il a été conseiller diplomatique
du président défunt Lech
Kaczynski, ce qui correspond à la réponse spontanée serait : oui –
d’autant que l’article ici présenté date de début novembre 2006. (**) Nuance
pourtant : ledit article est paru dans Tygodnik Powszechny
(L’Hebdomadaire universel – ou général),
considéré d’excellente tenue et qualifié de catholique libéral (***) – et qui pour
cette raison, il s’attire d’ailleurs régulièrement les foudres des catholiques
conservateurs auxquels s’est progressivement ralliée une bonne partie du monde
ecclésiastique polonais.
.
(*) On peut lire une traduction en
français de cet entretion, réalisé quelques semaines après le decès tragique de
Lech Kaczynski et de la
centaine de personnes qui l’accompagnaient lorsque l’avion présidentiel s’est
écrasé près de Smolensk – voir le lien suivant :
.
(**) Comme on peut le constater dans
sa version polonaise d’origine, c’est un assez long article (http://tygodnik2003-2007.onet.pl/3229,12763,1370596,tematy.html).
La traduction en français d’extraits, qu’en a faite Courrier
International le mois
suivant, correspond à une réduction en volume d’environ la moitié.
.
(***) Créé en 1945, cet hebdomadaire
a réussi à traverser toute la période communiste, à l’exception des années
1953-56 : à la mort de Staline, il avait refusé d’en publier une nécrologie.
.
Quelle est la teneur du propos de Marek Cichocki ?
.
Pourquoi
l’UE ? Hier et aujourd’hui
Il rappelle les motivations qui ont conduit à créer la
Communauté européenne, puis de quelle façon elles ont évolué au fur et à mesure
de son élargissement – surtout avec l’arrivée des pays d’Europe centrale et
orientale.
.
Pour Robert
Schuman, il s’agissait d’abord de de réconciliation franco-allemande, de
paix, de stabilité et de croissance écnomique. Pour le premier président de la
Commission, l’Allemand Walter
Hallstein, (****)
il fallait se fonder sur la raison et non
sur les émotions… sur le savoir et non sur les mythes.
.
(****) Walter Hallstein avait par
ailleurs préconisé une organisation fédérale pour l’Europe – il se vit aussitôt
opposer un veto sur ce point par le général de Gaulle.
.
Or, d’une part, les nouveaux États-membres d’Europe centrale
ou orientale n’ont aucune raison de réduire la raison d’être d’une Europe unie
et pacifique à la seule réconciliation franco-allemende et, d’autre part, il
semble que depuis longtemps dans les propos des dirigeants européens les
émotions ont pris le dessus sur la raison – au point que, le préambule du Traité constitutionnel évoque une
communauté de destin et une expérience historique comme étant les liens qui
unissent, et les États-membres ainsi que leurs citoyens. L’auteur remarque que
ce socle en arrive à servir de critère à l’Union européenne (EU) pour juger –
de manière parfois autoritaire – du comportement de ses États-membres, ainsi
que des relations entre eux ou avec des pays tiers.
.
Se référer à la
paix de Westphalie ?
On sait que cette paix avait mis fin à la Guerre de 30 ans qui
avait ravagé le centre de l’Europe au cours de la première moitié du 17ème
siècle. Plusieurs princes allemands s’étant rangés du côté de la Réforme
protestante, (*****)
le reste du Saint Empire romain germanique,
mené par les Habsbourg,
a voulu les ramener dans le droit chemin.
.
(*****) Ils ont été notamment soutenus
par les Suédois qui étaiens luthériens, et par les Français pour une tout autre
raison : bien que cherchant à mater les protestants sur le territoire
national, Richelieu souhaitait, en Allemagne, contrer les Habsbourg dont il
craignait les visées hégémoniques. Plus tard dans le siècle, Louis XIV fera de
même en ne s’opposant pas à l’Empire ottoman – il fut
particulièrement chagriné que Jean Sobieski, dont il
avait pourtant soutenu la candidature pour devenir roi de Pologne, soit accouru,
en 1683, libérer Vienne qui était
assiégée par les armées turques.
.
Conclusion de ce long et tragique épisode, la paix de Westphalie sonne
la fin d’une logique fondée sur la religion et fait entrer l’Europe dans une
nouvelle période : des États souverains, dotés d’un centre de pouvoir et
d’un terrritoire bien définis. L’État-nation ayant failli au 20ème
siècle, on a pu considérer cette période comme intermédiaire, avant d’en
arriver à une UE post-souveraine et supranationale.
.
C’est une manière de voir que les Polonais se sentent en
droit de ne pas approuver. A la même époque, ils ont vécu dans une république nobiliaire :
les nobles avaient leur parlement/diète, et élisaient le roi – qui n’était donc
pas héréditaire. La coopération des Polonais avec les Ruthènes, Ukrainiens
Lituaniens… était fondée sur une fédération pacifique entre les peuples et sur
une conception multi-ethnique de la citoyenneté, en symbiose avec la religion,
dans la vie publique.
.
Cette situation a duré pendant environ deux siècles jusqu’au
partage de leur pays entre les empires russe, prussien et autrichien en 1795.
Or, si la paix de Westphalie a
instauré une coupure entre l’Église et la politique, on voit ici qu’elle a
conduit à ce que les plus forts se mettent à phagocyter les plus faibles.
.
Le partage de la Pologne a duré plus d’un siècle et elle n’a
joui de son indépendance recouvrée en 1918 que pendant une vingtaine d’années,
avant de se retrouver sous la coupe des nazis puis des communistes pour un
demi-siècle. Tout ce qui précède laisse supposer que, vue par les Polonais, la
question de la faillite de l’État-nation ne correspond pas à l’histoire directe
de leur pays.
.
Se référer aux
Lumières ?
Les effets de la paix de Westphalie
digérés, on aborde le siècle des Lumières. Il va
de soi que celles-ci peuvent être considérées comme constituant un des
principaux éléments de l’identité européenne. Mais on met trop souvent sous le
boisseau qu’il y a Lumières et Lumières : celles des Français, guidées par la raison,
ne sont ni celles des Britanniques (par la vertu sociale), ni celles des
Américains (par la liberté politique), ni celles des Polonais qui, les premiers
en Europe, sont parvenus à se donner une constitution (en 1791) à forte
composante de républicanisme politique.
.
On voit les effets de la cécité sur les différences ici
rappelées : dans le préambule du Traité
constitutionnel de l’Europe, l’absence de références à des valeurs
chrétiennes correspond bien aux Lumières françaises
mais se trouve en contradiction avec les autres.
.
Se référer à la 2nde
Guerre mondiale ?
Dans l’histoire de l’Europe, la 2nde
Guerre mondiale succède à une
longue série de conflits – elle apparaît comme la pire, comme suscitée par une
idéologie aberrante, et se caractérise par des destructions massives et par
l’Holocauste. L’intégration européenne est, à cet égard, une réponse
institionnalisée pour en empêcher le retour.
.
Mais qu’en est-il pour les pays qui ont vécu, plusieurs
décennies durant, l’expérience du communisme et qui, depuis, rejoignent l’UE.
Évoquer cette expérience donne parfois l’impresssion d’enfreindre un tabou. (******)
.
(******) L’auteur pointe certaines
réactions négatives exprimées dans la presse allemande, quand a été évoqué un
projet d’interdire le symbole de la faucille et du marteau au même titre que celui la croix gammée – au motif que ce n’était pas
comparable. Notons incidemment que ce symbole figure dans les armoiries de
l’Autriche, dont l’aigle tient, bien verticalement chacun d’entre-eux entre ses
griffes. Aller au lien :
.
L’illustration de ce billet
se compose d’ailleurs d’armoiries de 12 des 27 pays de l’un – de gauche à
droite et de haut en bas :
GB - DK - S - PL
F - NL - D - A
P - E - I - GR.
GB - DK - S - PL
F - NL - D - A
P - E - I - GR.
.
.
Ces pays sont-ils tenus de réciter comme un credo que l’UE
ne peut se justifier que dans l’optique d’une réconciliation
franco-allemande ? Qu’elle apporte une sécurité contre le retour du
nazisme mais qu’il faut se taire, s’agissant de l’idéologie et des pratiques de
l’ère communiste ? Qu’il faut la considérer comme une étape qui prolonge
la dynamique de la paix de Wesphalie ?
Qu’elle n’est héritière que de la seule version à la française des Lumières ?
.
Ne vaudrait-il pas mieux remettre en perspective l’acquis
historique communautaire ? Et, peut-être plus difficile encore, reprendre
la réflexion sur les différentes philoophies de l’organisation de l’espace
européen commun, quand on prend conscience que chacune de celles jusqu’ici avancées,
si elle puise dans l’Histoire, cherche aussi à y trouver sa propre
légitimité ?
.
dimanche 12 juin 2011
Dérive ? Anticipation ?
Rat des médias écrits, Till épluche une partie de la presse internationale et me fait part de ses trouvailles, lorsque nous nous rencontrons. Il a cette fois le sentiment de crouler sous les archives qu’il s’est constitué au fil du temps et propose de s’en dessaisir en ma faveur – avec le secret espoir que j’en extrairai quelques bonnes feuilles pour mon bloc-notes. Forte présence, dans le lot, de son The Economist chéri Sensibilisé par la récente lecture des textes de Frédéric Brun autour de ses origines juives polonaises, par Lisbeth qui nous avait justement accompagnés en Pologne, voici deux mois (voir son billet du 15 mai sur le blog ami Seine & Vistule : http://seine.vistule.blogspot.com/)… j’ai sélectionné deux articles dans le gros paquet tous azimuts que l’on venait de me remettre : un d’il y a quatre ans, un autre tout récent… et j’en fais, un peu plus loin, la synthèse.
Puis je ressors quelques photos et retrouve des notes prises en avril à Varsovie sur le tournage d’un film sur lequel j’étais tombé par hasard, portant sur un Mouvement (réel ? fictif ?) de renaissance juive en Pologne. Cela fait le troisième volet du présent billet. Ne nous trompons pas : on ne trouvera pas dans ce collage l’unité de temps (un jour), ni celle du lieu, ni d’action, chères au théâtre classique. Dommage – et en même temps pas si étonnant dans un monde devenu à la fois instantané, en différé, de flash-back et de projection dans l’avenir, où l’espace prend très vite les dimensions du globe, où les proximités relationnelles se substituent à celles de la géographie. Quant à l’action…
Economist 13-01-2007 – Second thoughts about the Promised Land
Aux lendemains de l’extermination entreprise par le Nazis, la création de l’État d’Israël en 1948 répondait en partie au souhait de disposer d’un lieu où se rendre si les choses devaient de nouveau tourner mal. Au-delà du ciment religieux, culturel et communautaire de leurs grands-parents, les nouveaux venus y trouvaient aussi un pays qui soit le leur.
Mais quid pour les Juifs qui n’en n’avaient pas pris le chemin ? S’assimiler dans leur pays de résidence ou s’identifier au nouvel État, même sans y résider ? Autre point : en Israël, ce sont les orthodoxes qui sont finalement parvenus à détenir l’autorité en matière de religion – comment se situer en tant que Juif de la diaspora, lorsque sa foi prend une forme nettement plus libérale ? Se pose enfin à eux le problème l’image que projette une puissance militaire considérable pratiquant une oppression qui ne manque pas d’être critiquée. Depuis le soutien sans faille, jusqu’à la mise en cause explicite, l’éventail des attitudes est large.
Certains parlent en termes de hiérarchie entre Israël et la diaspora…dans la mesure d’ailleurs où ce terme d’origine grecque (dispersion) n’est pas remplacé par celui, hébreu de gola (exil forcé) : aliyah – option de venir s’installe en Israël – ne veut-il pas dire : montée ? S’appuyant sur le fait qu’il y a autant de Juifs aux États-Unis qu’en Israël *, mais qu’à peine un sur six s’y considère comme sioniste, le constat est que les autres ont une attitude complètement différente – ce qui ne veut pas dire que le soutien américain à l’État d’Israël ni que le lobby en sa faveur soient tièdes – au contraire.
* Sur un total mondial alors estimé à 13 millions – Amérique du Nord : 42% millions – Israël : 40% – Europe : 11% – Amérique latine : 3% - Ex-URSS : 3% – Afrique, Asie et Océanie : 2%.
Mais chez lez jeunes (ceux qui l’étaient trop pour se souvenir de la Guerre des six jours – donc 40 ans avant que cet article ne soit écrit), le fossé d’avec leurs cousins de Tel-Aviv ou Jérusalem s’est singulièrement élargi. Le fait que des mariages mixtes (et conversions) soient reconnus par certains rabbins, mais pas chez les orthodoxes, n’arrange pas les choses. Prenant du champ par rapport à un style de vie communautaire, le fait d’être Juif n’est plus qu’une des facettes de leur identité.
Même des initiatives a priori efficaces comme celle de favoriser des séjours de jeunes en Israël, ne vont pas forcément dans le sens escompté : certes, ce sont des séjours qui marquent l’intéressé mais, à son retour, il aurait plutôt tendance à s’engager dans des services sociaux à la juive, tout en désapprouvant les prises de positions pro-Israël trop marquées de l’ancienne génération encore à la barre.
Même tendance en Grande-Bretagne, même si l’ancrage à Israël semble plus net. Sur l’espace européen, un Juif sur deux réside en France. Ils viennent principalement d’Afrique du Nord et leurs liens avec l’Hexagone en sont amoindris – si le support à Israël est fort, la tentation d’aller y résider n’est cependant pas évidente.
En Russie, plus d’un million de Juifs s’en sont allés en Israël depuis 1990 puis 100 mille en sont revenus… qui font affaire dans un marché qu’ils connaissent et 20 fois plus important qu’Israël même… et tissent des liens entre les deux contrées. Si on ajoute ceux qui n’avaient pas quitté la Russie, cela ferait près de 400 mille. Parmi les quelques 100 mille Juifs qui se trouvent en Allemagne, une bonne part vient de l’ex-bloc soviétique : leur problème est d’abord de s’intégrer – le sionisme n’est pas la priorité.
Russie, Allemagne… on assiste peut-être à un certain renouveau culturel juif en Europe dite centrale : musique, films, festivals, s’exprimer en yiddish… certains estiment que, d’ici une décennie, des fondations juives américaines consacreront plus d’argent à y envoyer des jeunes Juifs, plutôt qu’en Israël.
Economist 28-05-2011 – Lexington – The kosherest nosh ever (America’s mighty pro-Israel lobby may be less durable than it looks)
Situé dans le Massachussetts, c‘est à Lexington qu’eut lieu une des premières batailles de la Guerre d’Indépendance américaine. C’est sous cet anonymat qu’un journaliste de The Economist signe chaque semaine une page qui conclut la rubrique United States. Le sujet abordé allait de soi : quelques jours auparavant, le 24, le Premier ministre israélien avait fait un tabac au Congrès, à Washington – alors que le Président américain s’était envolé pour Londres… et que le Premier ministre palestinien se faisait soigner en cardiologie dans un hôpital du Texas.
L’évènement devait beaucoup à un intense lobbying Et cela venait après la prise de position, contestée – ne serait-ce sur la forme plus que sur le fond – de Barack Obama sur les frontières de 1967. Les Républicains en auraient bien fait une arme de campagne dans la perspective des présidentielles de 2012… mais, selon Lexington, les choses ne sont pas si simples.
Sans même compter le soutien financier, militaire et diplomatique (ex. : les sanctions contre l’Iran) que la Maison Blanche a constamment apporté à Israël, les élus Démocrates ne sont pas à la traîne derrière les Républicains dans ce domaine. De plus, les Juifs américains votent majoritairement pour les Démocrates et continueront en dépit de l’attitude du Président – et même si c’est lui qui se présente pour 2012… d’autant que les options des Républicains sur d’autres sujets sont loin de les enthousiasmer.
Par ailleurs, de plus, on constate – les orthodoxes mis à part – chez les jeunes Juifs une tiédeur plus marquée vis-à-vis d’Israël. Le lobbying qui s’aligne systématiquement sur les positions des dirigeants israéliens actuels, un conservatisme qui choque leurs convictions plus libérales, et un sionisme qui ressasse une position victimaire sans montrer par ailleurs d’empathie envers les Palestiniens… tout cela contribue à cet éloignement. L’évolution en cours peut déboucher sur des changements significatifs que même l’alliance tactique avec les Évangélistes américains à propos d’Israël ne pourra entraver.
Varsovie – avril 2011 – The Jewish Renaissance Movement in Poland
Les photos qui illustrent ce billet ont été prises début avril 2011 sur la place Piłsudski à Varsovie où je me trouvais pour peu de temps, celle où se déroulent habituellement des cérémonies officielles et militaires. Il est vrai qu’elle sert parfois de lieu de rassemblement à d’autres types de manifestations : je me souviens – quelques mois auparavant – y être tombé sur des syndicats Solidarność de policiers qui actionnaient de lugubres sirènes pour appuyer des revendications pour leur retraite. Elle est sinon entièrement dégagée, laissant la voie libre à ceux qui viennent se recueillir auprès de la Tombe du Soldat inconnu, et aux touristes.
Ce à quoi je m’attendais, cette fois, était que quelques attroupements spontanés y prendraient naissance pour marquer le premier anniversaire de la catastrophe de Smolensk qui a vu disparaître le précédent Président polonais : les partisans de ce dernier ont en effet mal digéré que son successeur vienne d’un autre bord. Aussi n’ai-je pas été étonné de voir quelque chose prendre corps dans les tous premiers jours d’avril – mais c’étaient des tentes qui avaient été montées, abritant un service d’information sur la béatification de Jean-Paul II (prévue pour le 1er mai).
Ces tentes ont été repliées au bout de deux jours… pour donner place à d’autres ainsi qu’à l’estrade que l’on voit en photo. Je l’ai pris pour une manifestation d’un nouveau genre… mais cela semble avoir servi au tournage d’un film et a duré trois jours. Nous allons y revenir. Quant au souvenir de la catastrophe de Smolensk, elle a bien fait l’objet d’une journée particulière (le 10 avril) mais de façon relativement ordonnée et encadrée par les autorités, s’étendant à toute cette partie environnante et symbolique de la capitale, sans focalisation particulière sur la place Piłsudski.
Le premier montage photographique se focalise sur l’estrade. On peut y voir le nom du mouvement The Jewish Renaissance Movement in Poland (les initiales JRMIP apparaissent via des pancartes, dans le second montage), ainsi qu’un slogan : We shall be strong in our weakness. L’estrade apparaît tantôt vide, tantôt occupée avec un léger cordon policier placé devant. Quelques manifestants (ils sont pour, mais ce n’est pas évident d’emblée). Sur l’emblème rouge, l’étoile de David se combine à l’aigle polonais. En arrière-plan, trois drapeaux : celui du JRMIP, un polonais, et celui de l’Union européenne. La croix n’est pas un élément du tournage – elle est à demeure dans ce coin de la place Piłsudski.
Sur la droite une imposante statue en buste de quelqu’un dénommé Sławomir Sierakowski, avec une plaque à son nom et une phrase indiquant, en anglais, que 3,3 millions de Juifs peuvent changer la vie de 40 millions de Polonais. Ces 3,3 millions représentent sensiblement le nombre estimé de Juifs vivant en Pologne à la veille de la 2nde Guerre mondiale (la population totale du pays étant aux alentours de 35 millions) et 40 millions est un chiffre arrondi par excès de la population polonaise actuelle (une estimation complémentaire est que 6 millions de personnes – surtout des civils – ont été tués pendant la guerre, dont la moitié étaient Juifs).
Le deuxième montage montre des manifestants, filmés face à l’estrade pendant le tournage. Ceux qui portent les pancartes JRMIP ont des masques neutres. Sur d’autres pancartes, la photo du leader, ici avec la phrase : With one culture we cannot feel. Je suis revenu à deux ou trois autres reprises (un mini-service d’ordre bloquait le passage vers la zone de tournage, rendant difficile la prise de photos plus rapprochées) : les slogans et les langues utilisées variaient un peu – essentiellement anglais et hébreu, un petit peu de polonais. Je n’en ai pas vu en yiddish. En arrière-plan, sur la façade du théâtre national, une affiche pour Lorenzaccio (en polonais, mis en scène par Jacques Lassalle).
Ce sont les langues utilisées (ou sous-utilisées) qui m’ont intrigué. Nous étions bien à Varsovie qui servait ne serait-ce que de toile de fond à ce tournage. On y parlait bien de Juifs aussi bien que de Polonais : le nom donné au Mouvement, l’étoile et l’aigle du drapeau, l’évocation, cette fois quantifiée, de Juifs et Polonais sur la plaque de marbre, sous la statue du leader au nom polonais… tout allait dans le même sens. Mais ce dont on parlait, on en parlait – ainsi que je l’ai rappelé plus haut – pratiquement qu’en anglais et un peu en hébreu. Parfois en polonais mais de façon accessoire. Même pas en yiddish. Un doublage n’y ferait rien. Un sous-titrage, très peu. Une renaissance ? Peut-être, mais faisant singulièrement table rase du passé culturel (pastichons : With one culture, may we feel ?), éventuellement dans un sens privilégié (Jews can change the life of Poles).
Au même moment, dans le supplément Wysokie obcasy (Hauts talons) de Gazeta Wyborcza du 9 avril, on trouve un entretien avec Yael Bartana qui est à l’origine de ce film. Une partie de la famille de son grand-père paternel, qui était de Bialystok, a quitté la Pologne dans les années ’20. Elle-même est née en Israël il y a une quarantaine d’années, et y a été éduquée. Cette période encore de construction, en partie en kibboutz, l’a fortement marquée. Étudiante en Arts, elle ne s’est pas sentie à l’aise dans un Israël devenu oppresseur de son environnement : elle est partie aux États-Unis et dit y avoir viré sa cuti. Fréquemment en Pologne à partir de 2006 (son domicile européen est à Amsterdam depuis une dizaine d’années), son sentiment d’identité juive a évolué. Elle représente cette année la Pologne à la Biennale de Venise.
Son film est une trilogie ** : Un leader de la jeune gauche polonaise, sensible au fait qu’historiquement la Pologne a su vivre à travers les siècles avec bon nombre de minorités, et porteur également d’un certain sentiment de faute à racheter, veut faire venir 3 millions de Juifs en Pologne. Cela se fait : un kibboutz – à l’image de ceux de la construction d’Israël – se monte à Varsovie. Le leader polonais est assassiné, on ne sait par qui. Ses funérailles sont l’occasion d’échanges polono-israéliens à assez haut niveau, qui laissent espérer une évolution significative des relations entre les deux pays, ainsi que de la présence et de l’apport juifs en Pologne.
** Le cauchemar de Marie – Mur et tour - Attentat,
Bien qu’axé sur les deux pays, le film s’adresse aussi aux ressortissants d’autres pays d’Europe, qui deviennent frileux ou rejettent les immigrants, et où se développent des partis nationalistes tendant vers l’extrême. Même si l’objet est de faire venir de Juifs dans une Pologne, qui avait comme oublié son passé de cohabitation entre populations d’origines différentes, le film s’adresse tout autant à un Israël où le refus de l’autre va grandissant. Il s’agit, par ailleurs, de deux pays, chacun marqué par un messianisme (depuis son partage au 19e siècle, la Pologne se dit volontiers Christ des Nations). La mort du leader prend alors un sens plus particulier – prise de conscience et anticipation d’une rédemption ?
Sławomir Sierakowski n’est pas seulement un des principaux personnages du film, c’est un être réel. D’une trentaine d’années, il est sociologue de formation, fondateur du magazine Krytyka Polityczna dont des journaux publient fréquemment les articles, et leader d’un Mouvement politique de gauche en Pologne. Sa collaboration avec Yael Bartana remonte à 2008, lors du tournage de la première partie du film, où il lance son appel pour faire venir 3 millions de Juifs en Pologne.
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dimanche 29 mai 2011
Jeune Pologne au quotidien
Ce billet fait partie d’une série. Un album a été édité pour l’exposition consacrée à Gabriela Zapolska, en ce printemps 2011 à Varsovie. L’intention est d’en donner une idée. Il s’agit de synthèses des articles qu’on y trouve – essentiellement à partir de la version en français. On pourra déceler quelques maladresses ou des oublis : je ne saurais trop engager le lecteur à se référer aux textes originaux.
Préambule très schématique à mon billet sur l’article de Henryk Izydor Rogacki : afin de mieux situer le contexte à propos de cette Jeune Pologne qui figure dans le titre et qui mérite un détour. C’est une période que l’on fait habituellement courir depuis 1890 et qui se prolonge jusqu’à la fin de la 1ère Guerre mondiale, donc jusqu’à l’indépendance recouvrée de la Pologne. Sur l’ensemble de l’Europe, on entre dans la modernité et on s’éloigne d’un optimisme lié à la science et au progrès – le monde se désenchante.
Dans la Pologne du partage, c’est le début de la production industrielle. Au cours d’une première phase (qui coïncide d’ailleurs avec le séjour parisien de Zapolska puis à son retour au pays), c’est le pessimisme qui prévaut. Les Positivistes sont encore très présents, et il ne se passe pas grand-chose. Ce n’est qu’à partir de 1905 – les romans de Zapolska analysés par l’auteur de l’article datent précisément de 1904 et de 1907 – qu’un regain se produit. Si l’influence européenne s’y fait sentir, la sève polonaise y est très présente.
Alors que la pression prussienne ou russe reste très forte dans leurs zones d’occupation respectives, il en va tout autrement à Cracovie dont les artistes, cultivés et cosmopolites, sont en permanence en contact avec Paris, Vienne, Munich, Berlin… Une des figures majeures est Stanisław Wyspiański, à la fois peintre et dramaturge (ses Noces – d’ailleurs évoquées en 1904 dans le roman ici cité de Zapolska – datent de 1901). Mais il mourra en 1907, avant même avoir atteint la quarantaine. Bien qu'il ait séjourné à Paris entre 1891 et 1894, donc alors que Gabriela Zapolska s’y trouvait, il n’a pas été mentionné dans la correspondance ni dans les chroniques journalistiques parisiennes de cette dernière. Il allait pourtant voir des pièces de théâtre (plutôt classiques) et avait fréquenté Gauguin au point de visiter avec lui des musées de la capitale.
Outre son activité au Musée théâtral de Varsovie, Henryk Izydor Rogacki enseigne à l’Académie de Théâtre (ex-PWST). Son choix a porté sur L’Amour d’une Saison, roman écrit par Zapolska, et sur La Fille de Touchka qui en est la suite. Dans un cas à Cracovie, dans l’autre à Varsovie, il s’agit de personnages qui – même s’ils sont relativement en marge, reflètent le style, le modèle culturel et la vie familiale de la société polonaise de l’époque – ils se considèrent par ailleurs comme appartenant à l’intelligentsia.
Place de l’homme
Mû par le désir ou par l’obligation même, non pas de vivre mais simplement de survivre et de faire passer la vie, l’homme est l’instigateur et le moteur initial de la famille. Il bûche dur dans sa jeunesse afin de faire partie des gens honnêtes. Cédant à la tentation de se stabiliser, il se marie et se trouve ainsi attelé à vie à une brouette : il ne doit désormais jamais cesser de faire des efforts pour que son épouse ait tout ce à quoi elle est habituée … il doit gagner pour les enfants, les gendres, les petits enfants … il s’emmure vivant dans son travail – et atteint les sommet du ridicule quand sa propre femme et l’amant de celle-ci disent de lui : notre homme.
Voilà pour le béotien. Et l’artiste ? Plus que par les femmes, il est modelé par sa propre vanité. Il évite le mariage, séduit les épouses d’autrui, ou des femmes libérées.
Place de la femme
Elle a été éduquée et intensément dressée pour briller un jour en tant que ménagère, femme du monde et esprit indépendant. Obligation pour une femme du monde, le mariage reste son but suprême et si, en tout elle s’adapte à son mari, elle peut déclarer que c’est bien son idée du féminisme.
Et les comédiennes ? Elles se satisfont de l’amour d’une saison.
Et les comédiennes ? Elles se satisfont de l’amour d’une saison.
Il n’y a pas de juge plus sévère pour une femme qu’une autre femme – juger est une activité instinctive et inconditionnelle. De la vanité découle un penchant féminin pour le faire semblant – prétention qui conduit très souvent la femme du monde, qui a attendu un nombre incalculable d’années de connaître une gloire et une admiration publique dont elle était pourtant si follement assoiffée, au théâtre amateur et à de multiples formes de l’imitation du vrai.
Quant à la comédienne, elle sort si épuisée du jeu qu’elle a tenu sur scène qu’elle retourne chez elle pour se reposer.
Quant à la comédienne, elle sort si épuisée du jeu qu’elle a tenu sur scène qu’elle retourne chez elle pour se reposer.
Le foyer, la famille, le couple
Sur le mode du paraître, l’appartement situé dans un immeuble imite le manoir ou la demeure seigneuriale – avec porte barricadée en façade, tandis que celle de service reste largement ouverte à l’arrière. A l’intérieur, pas de véritable coin à soi. Au cœur, un salon toujours vide, avec un meuble vitré, et peuplé de babioles. La chambre conjugale… Passons.
Économie. Hygiène et sens moral pour devise. Sans oublier les convenances – même les tout jeunes sont comme de petits vieux. La tendresse, rationnée. Des scènes qui éclatent, alors que le soleil brille. L’attractivité sexuelle s’estompe après la conception du petit dernier – elle aura duré une décennie environ. Vient alors le temps du dénigrement et du laisser-aller. Les ruses menant à l’infidélité sont réservées aux hommes, dans la mesure où, bien plus que la vertu individuelle ou la religion, la perspective d’une rupture est, pour la femme, l’écroulement de l’édifice économique et financier familial sur lequel elle se repose.
On repère néanmoins des exceptions : une dimension éthique du couple dans certaines bonnes familles, ou une aisance matérielle qui permet des solutions évitant la dépravation.
Le second roman, qui se passe à Varsovie, insiste – plus que sur l’occupation, l’esclavage ou la confrontation – sur la coexistence entre Polonais et Russes. L’un et l’autre ouvrages sont certes truffés de pointes d’humour – ce qui n’empêche la Mort de s’inviter à la fin : une jeune fille, une balle perdue, le tragique, le trivial du quotidien.
L’album est richement illustré (on y relève près de 90 portraits et tableaux, photos de personnes ou d’objets, affiches ou dessins…). En pleine page, certaines illustrations ont, en légende, un court extrait, de la plume de Gabriela Zapolska. Voici ce que l’on trouve, inséré dans le présent article :
Je n’aspire pas à être considérée comme un écrivain européen, mais comme un écrivain polonais. Cela me suffit car je sais qu’une telle reconnaissance a des bases plus solides. (Autobiographie)
Le talent doit accompagner l’évolution et le progrès, refléter comme dans un miroir tout ce qui préoccupe l’esprit humain universel, dispersé à travers des milliers de particules. (Les Nouvelles Tendances dans l’Art – 1894)
samedi 28 mai 2011
Lettres parisiennes sur l’art
Ce billet fait partie d’une série. Un album a été édité pour l’exposition consacrée à Gabriela Zapolska, en ce printemps 2011 à Varsovie. L’intention est d’en donner une idée. Il s’agit de synthèses des articles qu’on y trouve – essentiellement à partir de la version en français. On pourra déceler quelques maladresses ou des oublis : je ne saurais trop engager le lecteur à se référer aux textes originaux.
C’est à la fin de ce mois de mai qu’Iwona Danielewicz fait un exposé sur la Collection des tableaux que Gabriela Zapolska a ramenés en Pologne après son séjour parisien. Et ce n’est pas d’hier que cette conservatrice du Musée National de Varsovie s’y intéresse : il y a une bonne douzaine d’années, elle avait notamment signé une étude sur ce sujet, qu’elle avait présentée lors d’une conférence faite devant l’Association des Historiens d’Art, à Varsovie.
L’article qu’elle fait paraître dans l’album de l’actuelle exposition au Musée de la Littérature, est à la fois proche et légèrement différent, puisqu’il s’appuie sur les chroniques que Zapolska faisait parvenir à Varsovie depuis Paris, ainsi que sur sa correspondance. Sur la peinture, bien sûr.
Rappel préalable du rôle de foyer culturel pour l’Europe, joué par Paris dès le 18e siècle. Et des Salons dont chacun, avec les prix qu’on y distribuait et l’abondance des commentaires et critiques de la part des plus grandes plumes, était considéré comme un évènement artistique et social prestigieux. En réaction aux deux Salons qui coexistaient depuis 1880, était né en 1884 un Salon des Indépendants.
Pas très portée dans cette direction lors de ses débuts parisiens, Zapolska y fut incitée par Maria Szeliga-Loevy, forma progressivement son goût au cours de la relation qu’elle entretint avec Stefan Laurysiewicz et le développa surtout, à l’occasion de la vie qu’elle partagea avec le peintre nabi, en même temps que théoricien de l’art, Paul Sérusier.
On la voit ainsi initialement très réticente vis-à-vis de la peinture académique (elle ne se départira pas de cette opinion), de Puvis de Chavannes (elle revient ensuite sur son jugement pour en faire un précurseur), mais aussi de la peinture moderne. Au début, Zapolska trouve par exemple monstrueux les tableaux pointillistes de Seurat ou de Van de Velde – mais adopte une attitude plus favorable dès l’année suivante.
L’intérêt qu’Antoine, le directeur du Théâtre Libre où elle joue, porte à ce domaine, la conduit à davantage fréquenter des peintres. L’obligation que son métier de journaliste lui fait d’être en permanence en contact, et de près, avec la vie sociale et mondaine parisienne, aiguise son sens de l’observation. Mais c’est, lors d'un séjour en Bretagne, sa rencontre avec Paul Sérusier qui sera – on l’a évoqué – décisive.
Au cours de cette relation, Zapolska en est arrivée à constituer une magnifique collection d’œuvres d’art, recueillies ou rachetées auprès d’impressionnistes ou de nabis – collection qu’elle emmena avec elle en Pologne. Deux expositions furent organisées de son vivant, pour les montrer au public : à Lvov en 1906 et à Cracovie en 1910. Elle vendit quelques tableaux (un Gauguin, un Van Gogh et un Seurat notamment). Après sa mort (en 1921), ce fut sa sœur qui en hérita. La collection fut ensuite dispersée. Plusieurs peintures de Sérusier se trouvent désormais au Musée National de Varsovie : la plupart d’entre elles illustrent l’article que nous analysons dans cet album.
Parmi les textes de Zapolska sur la peinture, il faut tout spécialement mentionner Les Nouvelles Tendances dans l’Art *, paru en 1894 et qui s’adresse à un public pour qui les œuvres de Gauguin ou de Van Gogh, par exemple – qui n’étaient d’ailleurs pas encore si populaires que ça en France – sont alors complètement inconnues en Pologne. Expositions de peintres polonais rentrés de France, articles sur le sujet et, bien sûr, celui de Zapolska : autant d’objets de débats ou polémiques.
* Le lecteur de ce bloc-notes retrouvera dans le précédent billet (La Carrière d’actrice) comment prendre directement connaissance d’extraits du texte même de Zapolska, en migrant vers le blog voisin (Seine & Vistule) – soit en polonais (Paryskie wędrówki Zapolskiej, dans le billet du 15 février), soit dans une traduction en français (Promenades parisiennes, dans celui du 25 mars).
Iwona Danielewicz va à la recherche de sources où ces tendances sont annoncées ou évoquées. Elle en trouve datant d’avant l’arrivée de Zapolska en France (Moréas, Zola, Kahn en 1886), puis plus récentes (Laurysiewicz, Stanisław Witkiewicz, de Gourmont…). Elle rappelle que Zapolska avait revendiqué auprès du rédacteur de la revue Przegląd Tygodniowy, l’entière responsabilité de ses affirmations. Avec quelques remaniements, elle a repris ce même article douze ans plus tard, à l’occasion de l’exposition de sa collection de tableaux à Lvov.
Dans celui de 1894, Zapolska souligne ce que les idées novatrices sur l’art et l’esthétisme doivent à Manet, fait notamment une leçon sur le pointillisme et reste très pédagogique pour décortiquer l’enchainement des mouvements alors à l’œuvre. Elle ne manque surtout pas de s’attarder sur Gauguin, Van Gogh – et Sérusier.
N.B. : Parmi les illustrations qui accompagnent le texte publié dans l’album, on trouve une affiche (celle conservée à la Bibliothèque Jagellonne) que Toulouse-Lautrec a réalisée pour une pièce jouée au Théâtre Libre, L’Argent. A cette époque, il s’agissait d’un format proche de celui d’un programme : les spectateurs l’achetaient et souvent le pliaient et le mettaient dans leur poche. On lit nettement le nom de Zapolska dans la distribution. Deux personnages y sont représentés de dos : un homme et une femme, celle-ci au premier plan.
Or, pour l’auteure de l’article, ce serait Zapolska. On peut légitimement s’interroger car la pièce tourne autour de M. Reynard (joué par Alexandre-Charles Arquillière) et Mme Reynard (Henriette Henriot). On pourrait ainsi s’attendre à ce que ce soit Henriette Henriot, et non Zapolska, qui soit ici représentée. C’est l’affirmation qui ressort de l’information fournie à l’occasion de la mise en vente d’autres exemplaires de ce programme, notamment par la Poster Auctions International de New York, et par la William Weston Gallery de Londres.
http://www.artfact.com/catalog/searchLots.cfm»scp=m&catalogRef=&shw=50&ord=2&ad=DESC&img=0&alF=1&houseRef=&houseLetter=A&artistRef=L2OWOGBUF0&areaID=&countryID=®ionID=&stateID=&fdt=0&tdt=0&fr=0&to=0&wa=&wp=&wo=&nw=&upcoming=0&rp=&hi=&rem=FALSE&cs=0&row=101
http://www.williamweston.co.uk/pages/catalogues/single/1283/55/1.html
http://www.artfact.com/catalog/searchLots.cfm»scp=m&catalogRef=&shw=50&ord=2&ad=DESC&img=0&alF=1&houseRef=&houseLetter=A&artistRef=L2OWOGBUF0&areaID=&countryID=®ionID=&stateID=&fdt=0&tdt=0&fr=0&to=0&wa=&wp=&wo=&nw=&upcoming=0&rp=&hi=&rem=FALSE&cs=0&row=101
http://www.williamweston.co.uk/pages/catalogues/single/1283/55/1.html
Les deux femmes sont nées la même année, en 1857 : elles ont donc alors 38 ans (Henriette Henriot a vécu une bonne vingtaine d’année que Zapolska. Encore toute jeune, à 17-20 ans, à l’époque où Zapolska se mariait, elle avait servi de modèle à Pierre-Auguste Renoir (dont le tableau La Parisienne, 1874, toute de bleu vêtue). Jeanne Samary, dont il est par ailleurs question dans la correspondance de Zapolska, avait pris la relève comme modèle de Renoir, peu après. Henriette Henriot ne doit pas être confondue avec Jane Henriot, tragiquement décédée à 22 ans dans un incendie à la Comédie-Française en 1900.
L’album est richement illustré (on y relève près de 90 portraits et tableaux, photos de personnes ou d’objets, affiches ou dessins…). En pleine page, certaines illustrations ont, en légende, un court extrait, de la plume de Gabriela Zapolska. Voici ce que l’on trouve, inséré dans le présent article :
Mon appartement se transforme en musée. J’ai des Van Gogh, Gauguin, Denis, Vuillard, Anquetin, des sculptures de Lacombe, Riotto et d’autres. (Lettre à Stefan Laurysiewicz – 1894)
Les peintres synthétistes bretons créent lentement et en toute indépendance. Leurs tableaux coulent comme un chant, se tissent simplement comme un conte. Ces peintres ne sont qu’une poignée, mais représentent une grande force dans la peinture française. Leurs noms : Gauguin, Sérusier, Vuillard, Ranson, Denis, Bonnard, Anquetin et d’autres. (Dans les bruyères roses et dans les brumes opalines)
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