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vendredi 8 février 2019

Tous les 9 du mois, une messe pour Johnny



J’ai sélectionné ici une vidéo dont j’avais cru au début qu’elle avait été montée de toutes pièces.
Et même qu’on aurait fait venir des figurants, heureux de percevoir un “cacheton” qui mette du beurre dans leurs épinards et leur donne accès aux prestations sociales propres aux intermittents.

Eh bien non : il s’agit de personnes venues spontanément pour cette messe-hommage. Certes, il y a eu un montage a posteriori dont les effets me semblent être :
. de donner une vue d’ensemble et de l’ambiance de l’événement chez les participants ;
. de monter aussi en épingle quelques réactions émotionnelles et néanmoins relativement authentiques ;
. de faire comprendre l’organisation, notamment des chants ;
. de donner la parole au curé de la Madeleine pour qu’il précise ses motivations, et pourquoi et comment il s’y prend ;
. d’accompagner l’image par un sous-titrage, en particulier sur ce que les gens disent.


Cette vidéo dure 5 minutes.

Si on se réfère aux annonces du calendrier des messes, il s’agit de celle du 9 janvier 2019 - cette vidéo est d’ailleurs apparue vers fin janvier.

    

    

    

    

    


Cette vidéo a été tournée pour Konbini - on la retrouve dans les pages de Konbini sur Facebook (la version ci-dessus a été choisie sur YouTube afin que ceux qui ne sont pas inscrits sur Facebook puissent y accéder).

Konbini est un média d'info-divertissement fondé à Paris en 2008. Le nom du site est une référence au konbini japonais, magasins de proximité ouvert 24 h / 24. Sa stratégie passe par une présence importante sur les réseaux sociaux et cible les jeunes âgés de 18 à 30 ans.




mercredi 19 septembre 2018

Que sont devenus les péchés capitaux ?



À la veille des vacances d'été, le quotidien de Suisse romande, LE TEMPS, a rendu compte d'un essai du philosophe Christophe Godin sur la réhabilitation et la médicalisation des biens connus "péchés capitaux". Ce qui suit est un condensé de l'article.

Énoncée à la fin du VIe siècle par le pape Grégoire le Grand (auquel on doit le chant grégorien), stabilisée au XIIIe siècle (celui de Thomas d’Aquin), la liste des sept péchés capitaux a été sujette à d’innombrables discussions et interprétations théologiques, prolongées dans une riche tradition iconographique.

La liste, la voici : l’avarice, la paresse, la gourmandise, la colère, la luxure, l’envie, l’orgueil. Pourquoi le meurtre, le viol ou le parjure n’y figurent-ils pas ? C’est que capital ne signifie pas le plus grand mal, mais plutôt ce qui est au principe de tous les maux. Ainsi, la luxure engendre le mensonge, la ruse, le vol, jusqu’au meurtre.

Que sont donc devenus les péchés capitaux ? Telle est la question que pose Christian Godin (il est notamment l’auteur de La philosophie pour les nuls, ouvrage remarquable que peu de philosophes professionnels auraient été capables de rédiger) dans son dernier essai : Ce que sont devenus les péchés capitaux (Le Cerf, 216 p.).

Globalement, Christian Godin voit une double évolution :

Premièrement, un mouvement général de réhabilitation, dans la mesure où ils vont bien avec le libéralisme capitaliste de notre époque. Ainsi, par exemple, l’avidité et la cupidité, qui sont des dimensions de l’avarice, sont cultivées comme jamais car elles constituent des dynamiques psychiques éminemment favorables à l’entretien de la machinerie techno-économique actuelle. De même, sous la forme de l’émulation, de la rivalité et de la concurrence […] l’envie passe pour une vertu.

Deuxième évolution dans la réinterprétation contemporaine des péchés: leur médicalisation. La paresse est devenue dépression. La gourmandise, sévèrement condamnée au Moyen Âge, est disculpée par l’économie de la consommation sous la figure du gourmet (C’est tellement bon que c’est un péché !). Simultanément, la boulimie a été médicalisée, ce qui permet en retour de valoriser la bonne gourmandise dont le marché a besoin.

Le chapitre conclusif sur l’orgueil, que la morale chrétienne opposait à l’humilité, est l’occasion d’une réflexion sur le triomphe de la volonté comme trait majeur de notre époque, comme on le voit dans l’apologie sociale de l’ambition, ou dans les délires prométhéens d’immortalité.

Source : Quotidien suisse LE TEMPS (22 juin 2018)


mardi 9 août 2011

A mi-2011 – Art & Culture


Ce billet résulte d’une relecture sélective de ce qui a été publié au cours du 1er semestre 2011 dans le blog Les mauvaises fréquentationsThierry Savatier cherche à faire partager des impressions sur des livres, des expositions ou l’actualité. En ce sens, il fait suite à des billets similaires portant sur l’année 2009, puis sur chacun des deux semestres de 2010. La sélection pourra paraître arbitraire et le compactage – pour rester dans un volume acceptable – en donne parfois une vision déformée : pour revenir si besoin aux textes originaux, utiliser les adresses de sites mentionnées.

S’agissant de l’histoire des idées, j’ai sélectionné deux billets : l’un du 2 février sur la notion de Liberté ; l’autre du 14 février, sur la question du Mal et de la Providence, objet de positions antagonistes entre Voltaire et Rousseau, suite au tremblement de terre de Lisbonne. Dans l’un et l’autre cas, le point de départ est un ouvrage (éventuellement cosigné avec Éric Oudin) de Cyril Morana, professeur de philosophie dans un lycée francilien

La Liberté, d’Épicure à Sartre, est un essai paru chez Eyrolles. Cela tourne autour de la controverse jamais épuisée entre les partisans du déterminisme et ceux du libre arbitre. A un bout (pur déterminisme), l’individu n’est plus responsables de ses actes – mais la contrepartie est, qu’à titre personnel, il se trouve enfermé dans une sorte de prison dont il peine à se libérer. A l’autre extrémité (pur libre arbitre), il a à répondre de tous ses comportements – les circonstances, tout comme un hypothétique déterminisme culturel, ne pouvant servir d’excuse : autant dire que c’est un enfer et que cela nourrit un sentiment de culpabilité (coup de patte au passage : le Christianisme cultive volontiers le thème du libre arbitre.

Qu’a-t-on fait avec cette notion de Liberté à travers les âges ? Épicure fait la théorie d’un libre arbitre, modulé dans le bon sens par la pratique de la philosophie. Épictète prône une coopération confiante avec le Destin. Descartes cherche à concilier une libre volonté avec une sorte de déterminisme divin. Pour Spinoza, le libre arbitre n’est pas loin d’être une illusion – ce qui n’empêche de chercher à se libérer du déterminisme par la connaissance. L’auteur du blog a une faiblesse pour Nietzsche, en ce qu’il dénonce la vision morale et culpabilisante du recours au libre arbitre (voir plus haut). L’ouvrage est préfacé par André Comte-Sponville qui y voit proposée une alternative entre philosophies du libre arbitre et celles de la libération – à chacun de choisir ce qui lui paraît alors être la vérité.

On sait que le quart de la population de la capitale portugaise a péri lors du tremblement de terre [suivi d’un raz-de-marée, ce qui nous rapproche d’évènements très contemporains] qui a frappé Lisbonne le jour de la Toussaint 1755. Suite à quoi, Voltaire a rédigé un Poème sur le désastre de Lisbonne, auquel Rousseau a répondu sous la forme d’une Lettre à M. de Voltaire. Signe d’une rupture entre les deux philosophes – certes, mais cela semble anecdotique si on en croit les annotations et la postface qui accompagnent la réédition de ces deux textes (Querelle sur le mal et la providence, aux éditions des Mille et une nuits) et nous ramènent sur le terrain des idées.

Voltaire [qui a 60 ans vient de se rapprocher de Genève, après s’être brouillé avec Frédéric II de Prusse qui l’avait accueilli plusieurs années à Berlin] s’indigne et se révolte contre ceux qui y voient une punition divine – et contre l’idée que ce mal puisse s’inclure dans un plan tout aussi divin, visant le bien général.

En conclusion de sa réplique, Rousseau [une quinzaine d’année de moins, et qui vient de faire paraître son Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité entre les hommes – ce qui lui a valu une critique immédiate de Voltaire mais aussi une condamnation religieuse, dans la mesure où il niait le péché originel] exprime un vibrant credo en la Providence bienfaisante, comme si ce mal n’était, finalement que l’ombre du bien.

N’ayant pas eu en main cet ouvrage mentionné par l’auteur du blog, je ne sais si c’est à lui qu’il faut attribuer ce qui suit ou s’il l’a trouvé en le lisant. Il souligne en effet que cette querelle est désormais alimentée par des religieux extrémistes, en général issus des monothéismes et qui exploitent les malheurs qui frappent leurs fidèles, en vue de les effrayer. Il cite ainsi certains Juifs haredim pour qui la Shoah aurait été une punition divine contre les Juifs européens qui se seraient écartés du respect de l’orthodoxie ; des chrétiens américains voyant dans le 11 septembre un châtiment contre New-York où proliféraient homosexuels, avorteurs et féministes ; et – cumul d’interprétations après le cyclone qui a dévasté la Nouvelle-Orléans : la Gay pride devait s’y dérouler (un télévangéliste), Georges W. Bush venait d’apporter son appui au démantèlement des colonies juives israéliennes (un rabbin) ; les États-Unis poursuivaient leur politique de soutien à Israël (sites musulmans intégristes).


Bienvenue dans le cyber-totalitarisme 
1984 de George Orwell, ce n’était qu’un roman. Total Recall de Gordon Bell et Jim Gemmel (Flammarion), c’est un projet industriel qui débouchera au cours de la décennie. Les auteurs travaillent, pour le compte de Microsoft, à un logiciel destiné à conserver et à traiter toutes les notes, photos, pages Internet visitées, données médicales (y compris via capteurs biométriques), déplacements grâce à un GPS…. Par lesquels nous enregistrons nos instants de vie, faits et gestes quotidiens – votre vie accessible en un clic.

Argumentaire : une telle démarche n’est-elle pas utile ? Pour remédier à notre mémoire défaillante… transmettre notre savoir… mieux apprendre… améliorer notre productivité… sauver notre vie, le cas échéant (données médicales) et, mieux encore, atteindre l’immortalité numérique. La plupart des outils existent déjà (PC, mobiles, photo numérique, GPS…), se perfectionnent et se miniaturisent. Il ne manquait que le logiciel actuellement en projet – qui permettra d’ailleurs de comprendre comment fonctionne votre esprit… et qui apprendra à devenir comme vous.

Des dangers ? Que nenni ! Des souvenirs qu’on aimerait oublier ? Mieux vaut en contrôler soi-même l’accès et déterminer à quel point on est capable de regarder la vérité en face. Risque que quelqu’un vienne fureter dans votre banque suisse informatique ? Passé sous silence. Que peuvent tirer votre entreprise, une société d’assurances (la perspective de transmettre vos données médicales angéliquement de façon anonyme pour des études sur la santé publique est préconisée), un État (sous prétexte de lutte contre le terrorisme ou la pédophilie, par exemple)… d’un tel programme d’auto-surveillance largement diffusé dans la population ? Déjà que les caméras de vidéosurveillance permettent de dresser à distance des PV pour stationnement en double file (même si c’est pour aller chercher votre grand-mère dans son appartement – il faut payer d’abord et contester ensuite).

Ambiance – selon les dires mêmes des auteurs de l’ouvrage : Cela peut nous inciter à mieux nous conduire. Commentaire de celui du blog : Hannah Arendt avait défini le totalitarisme par cette particularité que l’Etat se charge de contrôler la société et tous les individus qui la composent jusque dans leur vie privée, jusqu’à l’intérieur de leur foyer. Total Recall sera l’outil idéal pour atteindre ce but

[Les propos tenus par les responsables de grands réseaux sociaux vont – avec d’autres motivations – dans le même sens. Microsoft n’a pas a se sentir seul.]


Plus récemment, en juin, Thierry Savatier a signalé deux ouvrages qui rejoignent ses préoccupations majeures : L’Art face à la censure de Thomas Schlesser, paru chez Beaux Arts éditions – en ce qu’il rejoint le titre même de son blog Les mauvaises fréquentations ; et le Théophile Gautier de Stéphane Guégan (chez Gallimard) – n’est-il pas particulièrement ferré sur le 19ème siècle ?

A propos du premier, relatif à la censure dans l’art, il nous fait remarquer que selon les périodes de l’Histoire, les régimes, les latitudes, les motivations diffèrent, mais les redoutables ciseaux d’Anastasie poursuivent leur œuvre prédatrice : empêcher un créateur de s’exprimer ou, ce qui revient au même, l’obliger à l’autocensure, se fera donc toujours au nom du bien commun, d’une haute conception de l’art, de la préservation de la paix sociale, du respect prétendument dû au sacré ou – cet alibi est désormais devenu le plus efficace de tous – de la protection des mineurs. Et d’énumérer : le protectionnisme corporatiste des artistes de la Renaissance, les normes académiques érigées en loi, le bûcher des vanités du dominicain Savonarole, l’iconoclasme protestant, le puritanisme antisexuel, la persécution des oppositions politiques, l’art dégénéré honni des Nazis, les répressions staliniennes…

La postface invite les artistes à ne pas jouer les subversifs de salon et les provocateurs officiels mais l’ouvrage cité n’est pas resté muet sur la censure à l’époque actuelle, a rappelé qu’au cours des précédentes décennies le cinéma a été la cible de bien des actions dans ce sens et estime que, reflétant fidèlement une société dont les tabous se renouvelle, elle cherche à frapper – ici et ailleurs (Chine, Russie, États-Unis…) – ce qui lui paraît les transgresser en matière de dignité humaine, évocation de la mort, représentation des mineurs, contestation des icônes religieuses ou laïques…

Pour l’auteur du blog, le Théophile Gautier de Stéphane Guégan est particulièrement passionnant, érudit et documenté. Il prend sa place parmi les ouvrages fondamentaux qui permettent autant de connaître les auteurs littéraires et les artistes du 19ème siècle que de comprendre l’époque féconde et foisonnante dans laquelle ils évoluaient. C’est pour lui une réhabilitation de ce trublion de génie.

Née de la capitulation de 1870 face à l’Allemagne prussienne, la IIIe République avait désigné le Second Empire et la dépravation des mœurs comme la source de tous les maux. Théophile Gautier avait ainsi été marginalisé – et comme associé à ce régime et comme poète paganiste et railleur de la pudibonderie ambiante. Nous disposons ici sur lui d’une fresque biographique qui relie la vie de l’homme à son œuvre. Les géants reconnus de la littérature de l’époque (Hugo, Balzac, Baudelaire, Dumas, Flaubert…) ne cachaient pas leur admiration , le considérant comme un maître ou un pair. Chasseur de mots rares, styliste hors norme, d’une culture encyclopédique, on peut aussi le considérer comme un précurseur de la modernité littéraire.


D’un précurseur à l’autre – mais cette fois dans le domaine de la peinture, venons-en à l’exposition consacrée à Odilon Redon, Prince du Rêve, au Grand Palais (billet daté d’avril). Né en 1840, comme Monet et un an après Cézanne, il est, comme eux, un peintre majeur à classer parmi les plus grands passeurs de son temps. Cézanne ouvrant la voie au cubisme (ce qu’a reconnu Picasso), Monet tissant un lien vers l’abstraction (avant de prendre de la distance, observons les détails de ses Nymphéas). Résistant aux classifications, Redon fait preuve d’une singularité tout à fait étrangère à son époque et, jusqu’au début du 20ème siècle puise ses sources dans un onirisme sombre et littéraire – ne s’attachant ni au réel, ni aux scènes de genre, niaux sujets académiques – une œuvre au noir qui annonce clairement [si on peut dire] le surréalisme. La dernière époque du peintre perd de la fascination qu’exerçaient les travaux de sa première période.


Remontons dans le temps, revenons à la littérature et terminons sur une note apaisée, en relisant le Voyage en Italie, de Goethe (chez Bartillat – préface et notes de Jean Lacoste). Dans ce billet publié en juin, Thierry Savatier nous rappelle qu’il s’agit d’un séjour qui aura duré presque deux ans (1786-88). Pour les écrivains européens des 18ème et 19ème siècles c’était une sorte de passage obligé, motivé par une recherche de racines culturelles artistiques et historiques, puisant dans l’Antiquité et dans la Renaissance. Par contraste, on venait à Paris pour côtoyer les derniers courants intellectuels et artistiques.

Il ne s’agit pas de tourisme comme on l’entend désormais : au-delà des monuments, des églises et des musées, la découverte englobe les paysages et les habitants – dans toute leur diversité. Observateur, prenant des notes, faisant table rase des préjugés : J’apprends à voyager, écrit-il. Est-ce que j’apprends à vivre ? Il se fera plus tard la remarque : de Weimar à Palerme, il s’est fait en moi bien du changement. Il y aura donc eu un avant et un après l’Italie.



dimanche 22 mai 2011

Bienheureux placebo ?


Dans la rubrique Science & Technology de sa livraison du 19 mai, le magazine The Economist nous invite à réfléchir sur l’effet placebo : Alternative medicine - Think yourself better.

Médecines parallèles
On y trouve des ordres de grandeur : ainsi, en Grande-Bretagne, un adulte sur cinq ferait appel aux médecines parallèles (dont : acupuncture, cristaux qui soulagent, herbes médicinales, homéopathie, réflexologie, Reiki japonais…) et cela représenterait un marché de 210 millions de livres. Quant au marché mondial, il tournerait autour de 60 milliards de dollars. (N.B. : un douteux calcul de coin de table me conduit à 60 euros par adulte britannique consentant, et à 1% des dépenses mondiales de santé, dans la mesure où on les estime à 10% du PIB mondial ? Pas énorme...)

Commentaire au passage : alors que les médicaments officiels doivent avoir été testés afin d’être admis à la vente, il en va rarement de même pour les produits à vocation thérapeutique utilisés dans le cas des médecines alternatives.

Plus qualitativement, l’article cite les conclusions auxquelles est parvenu le Dr Edzard Ernst qui a consacré près de deux décennies à des recherches sur le sujet. Ce n’est pas rien : il n’y a que dans 5% des cas que l’on peut déceler un effet qui puisse être meilleur que le célèbre effet placebo. Et encore… ce n'est pas une certitude mais souvent l'indication qu’il s’est passé quelque chose d’intéressant, ce qui mériterait des études complémentaires.

L’effet placebo
On sait maintenant assez bien en quoi consiste l’effet placebo : au lieu d’administrer le traitement médical normal au patient, on lui donne, une pilule qui n’est que du sucre, on lui fait une injection inoffensive, ou encore une opération chirurgicale bidon. Le patient n’est pas averti de cette substitution. Et si l’on constate une amélioration pour ce dont il souffre, on l’appelle effet thérapeutique placebo (Remarque : le patient en arrive aussi parfois à subir les mêmes effets secondaires négatifs associés au médicament normal).

Les pseudo-traitements ou pseudo-médicaments ont notamment été utilisés comme base de comparaison, dans les laboratoires de recherche où l’on teste les futurs médicaments. Mais ce fameux effet placebo nécessite d’être prudent quant aux conclusions : puisqu’il existe, c'est qu'on n’est pas en train de faire, comme on le croyait initialement, une comparaison avec un produit neutre !

Sortons maintenant des laboratoires pour nous intéresser à l’effet placebo dans la vie courante. Il semble bien que les effets soient les plus marquant pour les troubles où c’est le mental et le subjectif qui prédominent (l’exemple donné dans l’article laisse entendre que les antidépresseurs de la dernière génération ne font guère mieux que des pilules placebo).

Domaine proche, celui de la douleur : ce qui est ici souligné est que l’importance de l’effet dépend de ce à quoi le patient s’attend : il sera nettement plus soulagé de sa douleur si on lui dit que la pilule (qui n’est en fait que du sucre) contient de la morphine plutôt que de l’aspirine. L’imagerie médicale montre que le cerveau se met alors à produire par lui-même des éléments chimiques qui contrent la sensation de douleur. On a aussi observé que des traitements placebo pouvaient en fin de compte influer sur le rythme cardiaque, la pression sanguine, la digestion…

La dramatisation y joue son rôle : une injection se révèlera plus efficace qu’une pilule, et la pseudo-chirurgie encore mieux. A cet égard, il y a les praticiens des médecines alternatives dignes de tous les éloges : ils prennent leur temps et créent une atmosphère détendue au moment de la consultation, ils croient dur comme fer dans le traitement qu’ils prescrivent, et ils n’oublient pas d’entourer l’énonciation de leur prescription de tout l’apparat nécessaire.

Guérisons inexpliquées
Il se trouve qu’à peine une semaine avant, le quotidien suisse Le Temps faisait paraître un article d’Anna Lietti sous le titre : C’est un miracle ! :

Le thème est celui des guérisons inexpliquées et la motivation sous-jacente est qu’une guérison de ce genre a été un élément déterminant lorsqu’il s’est agi pour le Vatican de se prononcer sur la béatification de Jean-Paul II.

Telle n’est pas ma préoccupation ici, même si, à la lecture de l’article, j’ai été frappé par l’importance considérable que donne l’Église catholique à des évènements qu’elle authentifie comme miraculeux. Pierre Delooz, un sociologue belge, aurait épluché le dossier de toutes les béatifications et canonisations depuis quatre siècles, et recensé 1200 évènements de ce type, dont un millier de guérisons. Ma réflexion, sans beaucoup de recul il est vrai, est que cette insistance sur les miracles porte le risque de faire passer à un second plan ce que la vie du personnage qui va être déclaré saint ou bienheureux, a pu témoigner du message évangélique.

Attitude du corps médical
Ce qui m’a ici davantage intéressé est que – qu’il s’agisse du placebo ou du miracle – la conviction, voire la croyance ou la foi, sont mises en regard d’une démarche qui se veut plus scientifique. Et que dans les deux cas, lié plus ou moins à ce qui vient d’être dit, les représentants de la médecine officielle n’abordent le sujet qu’avec des pincettes : ce serait une perte de temps, ce sont des fariboles, prêcher le faux en vue d’obtenir un effet réel reviendrait à mentir au patient.

Dans le cas de la religieuse dont la guérison a contribué à fonder la décision de béatifier Jean-Paul II, c’est la maladie de Parkinson qui avait été diagnostiquée et le fait d’écrire le nom du pape l’avait remise sur pied du jour au lendemain. Or si le corps médical reconnaît qu’il n’y actuellement pas de traitement pour guérir cette maladie, la question du diagnostic est moins évidente.

Interrogations sur le diagnostic
Il est vrai que la qualité de certains diagnostics antérieurs à une guérison surprenante n’est pas systématiquement vérifiable. Mais, d’une part, le processus de vérification mis en place par le Vatican est considéré comme recherchant de très fortes garanties de rigueur scientifique. Et, d’autre part dans d’autres cas avec les progrès de la médecine moderne, on dispose de bases autrement plus solides que par le passé (imagerie médicale, résultats de biopsies ou d’analyses, etc.). Les cas de guérisons spontanées à la suite de cancers, notamment, sont souvent bien documentés.

Sans donc exclure des erreurs de diagnostic et sans se limiter en quoi que ce soit à la sphère religieuse, on a ainsi pu constater des guérisons particulièrement remarquables : l’état actuel de la science ne permettant pas de les expliquer (Le cancéreux chasse sa tumeur, l’asthmatique retrouve son souffle, le brûlé sa peau de bébé…).

Des pistes utilisables ?
Comme le remarque le sociologue cité plus haut, miracle ou non : Quelque chose se passe dans la tête de la personne, et son système immunitaire se met en branle au-delà de ses fonctionnements habituels. A son sens d’ailleurs, la qualité des dossiers des miracles agréés du Vatican et le sérieux de la documentation qu’ils recèlent, gagneraient à être pris au sérieux par le corps médical et ouvriraient vraisemblablement des pistes.

Autre type de considération : des analyses extensives sur plusieurs dizaines d’années conduisent à estimer qu’il y a une guérison spontanée pour 100 000 cas.

Le taux de guérisons à Lourdes serait du même ordre, ce qui tendrait à en estomper le côté miraculeux. Cette dernière remarque ne met pas automatiquement hors jeu la dimension spirituelle (rôle de la prière ou de la contemplation d’images pieuses dans un cas… ou d’un être aimé dans un autre cas).

Fréquence et rareté
Qu’il s’agisse de l’effet placebo, des médecines parallèles ou des guérisons inexpliquées, on aborde un domaine où l’on commence à déborder au-delà des actuelles explications raisonnablement admises (représentées par la connaissance médicale et par les médicaments ayant été rigoureusement testés et ayant pratiquement fait leurs preuves).

Dans le cas du placebo, on a vu que son efficacité se manifestait de préférence lorsque le trouble relevait du mental et du subjectif, ainsi que, jusqu’à un certain point, pour combattre la douleur. Aucune estimation n’a été fournie dans les articles analysés, mais d’autres sources mentionnent jusqu’à un quart ou un tiers d’effets perceptibles pour ces genres d’affections. Ce qui a été indiqué pour les médecines parallèles est que, dans 5% des cas, on pouvait envisager un effet au moins équivalent à celui d’un placebo – ou parfois à confirmer.

Et pour les guérisons inexpliquées, on est renvoyé vers une couche atmosphérique raréfiée : le millième de %. Faisons une digression sur ce dernier point : en supposant que sur notre planète de 7 milliards d’individus, un sur dix soit atteint d’une maladie éligible en vue d’une guérison inexpliquée, 7 000 d’entre eux bénéficieraient ainsi de cet heureux dénouement – soit, puisque l’augmentation de la durée de vie va dans le sens d’un renouvellement complet de l’humanité tous les 70 ans, autour de 2 par semaine.

Ancrage des convictions
Au détour de l’un des articles, l’auteur attire l’attention sur un constat pour lui étonnant : il arrive fréquemment qu’un patient dont l’amélioration est due à la prise d’un placebo, voit cette amélioration se poursuivre, même si on lui avoue la vraie nature du placebo. C’est ce que j’ai voulu exprimer en utilisant le terme d’ancrage de la conviction.

Cela se rapproche d’ailleurs de cette expérience classique : on soumet des sujets à test logique où une lumière verte ou rouge s’allume selon que la réponse est bonne ou mauvaise. Au fur et à mesure des questions, la lumière verte s’allume de plus en plus fréquemment. Le sujet pense naturellement que cela vient de ce qu’il a compris la logique des questions. Or il n’y a aucune relation entre ses réponses et la lumière qui s’allume – la lampe verte est programmée pour s’allumer au hasard de plus en plus souvent. Ce qui est sublime est que, pour environ deux tiers des participants, ils refusent de le croire une fois qu’on le leur dit après coup : ils se sont trop investis pour s’avouer avoir été bernés.

Façonnage personnel
Autre perspective : prendre du champ par rapport au contexte habituel du placebo, des médecines parallèles ou de la guérison inexpliquée. Dans tous ces cas, l’amélioration résulte de l’intervention d’un produit, d’une personne ou d’un force extérieure, voire surnaturelle. Ce qui n’exclut pas – on l’a vu, notamment au niveau du cerveau – que l’intéressé y mette du sien.

Il y a aussi des démarches où c’est ce dernier qui devient entièrement le chef d’orchestre de l’opération. On peut citer la méthode Coué par laquelle il parvient à se convaincre lui-même au fil du temps que les choses vont s’améliorer. On a aussi de multiples exemples – mais ce n’est pas donné à tout le monde – de personnes qui se sont façonnées sur la base d’un projet de vie qu’elles s’étaient établi pour elles-mêmes.

jeudi 30 décembre 2010

A fin 2010 – Art & Culture


Ce billet résulte d’une relecture de ce qui a été publié au cours du second semestre 2010 dans le blog Les mauvaises fréquentationsThierry Savatier cherche à faire partager des impressions sur des livres, des expositions ou l’actualité. En ce sens, il fait suite à des billets similaires portant sur l’année 2009 (daté du 29 décembre) puis sur le 1er semestre 2010 (daté du 21 juin). La sélection pourra paraître arbitraire et le compactage – pour rester dans un volume acceptable – en donne parfois une vision déformée : revenir si besoin aux textes originaux :http://savatier.blog.lemonde.fr/

1er VII – Claude Monet et ses Nymphéas sous l’œil du TigreEn 1928, Georges Clemenceau écrivit un passionnant ouvrage consacré à l’art, Claude Monet, Les Nymphéas (qui vient d’être réédité chez Bartillat). Deux géants issus d’une même génération, d’un côté l’homme d’Etat qui gouverna la France pendant la tourmente du premier conflit mondial, de l’autre le plus représentatif, sans doute, des peintres impressionnistes ! L’amitié fraternelle qui les unissait et qui avait pris naissance au quartier Latin dans les années 1860. L’admiration réciproque jouait un rôle central.

Dans son essai, Clemenceau ne se limite pas à raconter l’histoire des Nymphéas. Il se livre à une analyse de l’artiste (animé de doutes incessants) et de sa peinture, avec une intelligence, une intuition, une acuité du regard et, parfois, un certain lyrisme de plume qui font de son texte un document de premier plan. Lorsqu’il évoque les séries les plus célèbres de Monet (la Cathédrale de Rouen, les Meules), il montre qu’il a tout compris de la démarche du peintre : il ne s’agissait pas de produire une simple variation sur un même thème, mais bien de rendre compte du jeu mouvant, inconstant, quasi insaisissable de la lumière sur un paysage donné.
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Dans la préface, Dominique Dupont-Labbé raconte que, le jour des obsèques du peintre, Clemenceau refusa que l’on déposât sur le cercueil l’étoffe noire du deuil, et décrocha un rideau fleuri pour l’en couvrir avant de s’exclamer : Pas de noir pour Monet. Cette belle anecdote traduit l’homme

27 VII – Du rire comme arme de subversionSi les scientifiques reconnaissent au rire des vertus thérapeutiques, d’autres – détenteurs du pouvoir sous ses formes politiques, religieuses ou économiques – le redoutent aujourd’hui et perçoivent le danger qu’il pourrait représenter pour leur image. Ce constat est mis en lumière dans le premier chapitre d’un court essai, Désobéir par le rire (Le Passager clandestin), écrit par un collectif

Rire d’un prince évite à celui-ci d’essuyer des attaques plus vigoureuses qui fissureraient ou renverseraient son trône. Rire d’un prince le rappelle aussi à la mesure, sinon à la raison s’il vient à abuser de son pouvoir ou à se mal conduire en toute impunité. Les princes contemporains (et a fortiori leurs barons…) semblent bien moins enclins à accepter une forme de critique au vitriol ou d’impertinence qui sévit aussi bien sur les ondes qu’au café du Commerce. Les mésaventures de Stéphane Guillon et Didier Porte, lourdés par la radio qui les employait, en offrent l’exemple

Bergson dans son essai Le Rire : Le rire châtie certains défauts à peu près comme la maladie châtie certains excès. Il ajoutait : La seule cure contre la vanité, c’est le rire et la seule faute qui soit risible, c’est la vanité. Dans Le Nom de la rose d’Umberto Eco, tel que porté au cinéma, le bibliothécaire aveugle de l’abbaye : Le rire tue la peur, et sans la peur, il n’y a pas de foi. Car, sans la peur du Diable, il n’y a plus besoin de Dieu. […] Pouvons-nous rire de Dieu ? Le monde retomberait dans le chaos. On pourrait ajouter : sans la peur, il n’y a pas de pouvoir.

On aurait aimé trouver, dans l’essai mentionné plus haut, quelques exemples d’autodérision. Car, comme le disait Paul Léautaud, On rit mal des autres quand on ne sait pas d’abord rire de soi-même.
4 VIII – Art et héritage ne font pas bon ménage…Héritiers et ayants droit des grands artistes jouissent souvent d’un pouvoir de nuisance qui dessert plus qu’il ne sert les œuvres sur lesquelles ils exercent leur contrôle. C’est ce que confirme Emmanuel Pierrat dans un essai qui se lit aussi facilement qu’un roman, Familles, je vous hais !

L’auteur résume la situation dès l’introduction : Certains ont décidé de ne rien divulguer des œuvres qui dorment dans un atelier de peintre ou un tiroir de bureau d’écrivain. D’autres battent monnaie en publiant le moindre brouillon ou en éditant des lithographies douteuses par milliers. D’autres encore intentent procès sur procès à quiconque ne souscrit pas à l’image idyllique qu’ils entendent donner de leurs glorieux ancêtres et détruisent manuscrits ou clichés séditieux. D’autres enfin sont prompts à marchandiser sous forme de parc d’attractions et de figurines en toc. Tous font fructifier la manne, entravent la recherche… ou s’épuisent à se quereller entre eux.
La mère de Baudelaire tenta, lors de la réédition des Fleurs du Mal, d’en faire disparaître Le Reniement de Saint-Pierre. La nièce de Flaubert pratiqua des coupes sombres dans la correspondance de son oncle. Beaucoup d’ayants droit d’aujourd’hui agissent selon des motivations identiques : moraline et cupidité, d’autant que les sommes en jeu sont, la plupart du temps, considérables.

Les successions de Jorge-Luis Borges, de James Joyce et de Hergé, montrent combien des héritiers peuvent rendre la vie difficile aux chercheurs. Quant aux amateurs de musique, ils en apprendront sans doute beaucoup à travers l’étude des cas de Bob Marley et John Lennon.

30 IX – Le sexe est-il soluble dans le Communisme ?Le Communisme, dans sa pratique, a presque toujours fait preuve de méfiance, voire d’hostilité envers le libre exercice de la sexualité, quelque forme qu’il prît. On pourrait étendre cette hostilité à d’autres mouvements de gauche. Proudhon ne concevait la sexualité que dans le strict cadre du mariage fécond et classait toute forme de libertinage ou de recherche d’une liberté sexuelle parmi les vices intrinsèques, pensait-il, à la classe dirigeante du Second Empire… et aux femmes ! De nos jours, apparaissent d’autres courants d’une gauche non communiste, mais moralisatrice, bien-pensante, qui, sous couvert de respect de la dignité humaine, d’ordre juste ou de protection des mineurs, condamnent la pornographie – notion toujours délicate à définir – et le discours sexuel jusque dans la publicité et les œuvres d’art dont ils approuvent la censure.

Dès la Révolution russe de 1917, un espoir s’était fait jour d’une liberté sexuelle que le changement de régime aurait pu favoriser en se démarquant de la morale religieuse traditionnelle. Alexandra Kollontaï (1872-1952), qui fut la première femme ministre d’un gouvernement, dut subir de vives attaques, tant de Trotski que de Lénine, qui, redoutant qu’elle ne produisît un chaos social, qualifièrent sa conception de la liberté sexuelle et de l’émancipation de la femme de décadente. A un groupe de jeunes, Lénine conseilla de réserver leur énergie à l’action politique et aux tâches productives, et d’en dépenser l’éventuel trop plein dans des activités sportives, en particulier la natation… Le domaine de l’art n’échappait pas à la rigueur morale communiste. L’art officiel excluait toute référence érotique et les créateurs – plasticiens ou écrivains – qui s’étaient engagés dans cette voie se voyaient sévèrement réprimés et exclus du Parti.

Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, le PC italien adopta une position tout aussi conservatrice, fondée sur une morale rigide et la stabilité d’un mariage fécond. Don Camillo et Peppone marchaient donc sur cette voie main dans la main… En France, Jeannette Thorez-Vermeersch partit en guerre contre le contrôle des naissances, qu’elle qualifiait de vice de la bourgeoisie. Les Communistes français manifestèrent leur incompréhension à l’égard des dernières œuvres de leur compagnon de route Picasso, à l’érotisme débridé.

Le Communisme chinois ne se démarque pas, jusqu’à nos jour, de cette morale rigide qui voit dans la sexualité et l’érotisme le ferment d’un chaos. Sa politique de filtrage des contenus pornographiques de la toile en témoigne.

22 XI – Le Déni des cultures d’Hugues LagrangeÉtant conduit à enseigner le management interculturel, je mesure combien mes étudiants se passionnent pour ce domaine qu’ils n’avaient, pour la plupart, jamais abordé auparavant. Étant conduit à conseiller des entreprises, j’observe combien il est difficile de convaincre les décideurs de l’importance de maîtriser la culture de leurs partenaires étrangers pour négocier ou collaborer plus efficacement avec eux : 60% des échecs internationaux restent dus à des incompréhensions et malentendus interculturels.

S’agissant de la sphère intellectuelle et du pouvoir politique, la situation se révèle plus inquiétante encore. On se trompe d’argument en laissant croire que tous les hommes sont pareils au lieu d’affirmer tout simplement qu’ils sont égaux. Nuance capitale ! Le principe d’égalité ne saurait être discuté ; en revanche, la réalité nous confronte à des groupes humains dont les valeurs, les comportements et la vision du monde diffèrent en raison de leurs cultures d’origine. Pour la gauche, il s’agit de ne pas stigmatiser telle ou telle communauté, quitte à inventer un monde digne des Bisounours et pour la droite, de préserver l’ordre social.

Entre bonnisme et bien-pensance, malheur à celui ou celle qui aurait l’audace d’enfreindre la règle tacite de l’omerta. Le Déni des cultures d’Hugues Lagrange en apporte la preuve. Après avoir étudié pendant dix ans les populations immigrées installées en val de Seine et dans la région nantaise, ce sociologue du CNRS, professeur à Sciences Po, ose évoquer un lien de corrélation qui existerait entre la délinquance et les origines culturelles de ses auteurs. Parmi les acteurs de cette délinquance, les jeunes issus de l’immigration récente en provenance de la région du Sahel sont quatre fois plus représentés que les jeunes autochtones – les adolescents d’origine maghrébine ne l’étant que deux fois plus, comme ceux originaires du Golfe de Guinée, alors qu’ils sont tous soumis au même environnement socio-économique dans les ghettos urbains. L’auteur pense aussi que le comportement des jeunes délinquants n’est pas dû à un manque d’autorité parental, mais à un excès d’autoritarisme – schéma typique des cultures patriarcales, hypertrophié par un exil dont les mauvaises conditions sont mal vécues.

Il évoque, de possibles dispositifs de médiation ou de justice de paix qui représentent [les] diversités culturelles tout en ajoutant : Entre le déni des minorités culturelles qui caractérisent les discours laïques classiques et les cours arbitrales qui appliquent les dispositions de la charia, il existe d’autres voies.
Hugues Lagrange n’a rien d’un provocateur, ni d’un idéologue d’extrême droite. Cependant, l’ouvrage par lequel il enfreint le tabou culturel lui vaut d’être le centre d’une vive polémique. Faute de se situer sur le terrain du débat, on tente de le décrédibiliser.

On peut admettre qu’une remise en question, même très encadrée, du principe de territorialité des lois, pour introduire un embryon de personnalité des lois applicable à telle ou telle minorité n’est pas sans danger. Pourraient s’y engouffrer tous les communautarismes et les intégrismes religieux.
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Selon l’auteur, conditionner l’accès à des juridictions arbitrales au fait que les protagonistes acceptent d’être jugés dans ce cadre serait un garde-fou contre d’éventuels abus. Sans doute peut-on douter de son efficacité, s’agissant de cultures communautaristes patriarcales où le comportement des individus reste fortement dépendant de la pression sociale que le groupe exerce sur eux. Mais le débat qui pourrait s’ouvrir autour d’un tel thème serait à l’évidence bien plus enrichissant que toutes les attaques gratuites dont Hugues Lagrange a, jusqu’à présent, été victime.

25 XI – Une histoire de l’art à la portée de tousSi le grand public se montre réticent, voire rebuté, devant l’art, une part de responsabilité en revient aux critiques et aux historiens qui, trop souvent, traitent le sujet en spécialistes pour des spécialistes, de manière savante, alambiquée, hermétique. Comme le disait Sacha Guitry : Hermétique, ça veut aussi dire bouché.

La culture pour chacun passe d’abord par un langage compréhensible. C’est ce qu’avait senti Élie Faure. De ses conférences à l’Université populaire La Fraternelle, naquit une œuvre colossale, L’Histoire de l’art, qui vient d’être rééditée (Bartillat). Elle couvre de l’ère préhistorique au premier tiers du 20e siècle. Un tel programme impliquait sélections et partis pris. Pour autant, l’essentiel s’y trouve, et si clairement présenté que l’ouvrage fait encore autorité aujourd’hui.

Voir, tout est là […] Je me souviens de la stupeur d’un amateur d’art à qui je disais connaître le musée de Dresde après deux visites de deux heures. Il y avait passé six mois. Je l’interrogeai, humblement mais sournoisement. Il me fallut à peu près cinq minutes pour me rendre compte qu’il n’y avait absolument rien vu.
L’Histoire de l’art d’Élie Faure se présente comme un roman de l’humanité créatrice depuis les origines jusqu’aux années vingt et trente. Avec une réelle ouverture d’esprit, notamment envers les artistes novateurs de son temps (Picasso, Braque, Soutine, etc.). On pourra regretter certaines injustices, comme le regard sévère qu’il porte sur Ingres. Lui-même n’oubliait pas de laisser au lecteur son entière liberté d’appréciation : Car l’essentiel, il me semble, n’est pas de ne pas se tromper sur la valeur absolue de l’objet de son amour, mais d’aimer.

mardi 9 novembre 2010

La mort sous quelques angles


Fin d’année et traditions
Fin octobre, le passage de l’heure d’été à l’heure d’hiver confirme que l’automne qui avait officiellement commencé vers le 20 septembre, est bien entamé. Avec ces 5 ou 6 semaines de répit, nous ne sommes pas loin d’être en phase avec la météo telle qu’on la vit : octobre ne garde-t-il pas la douceur et les couleurs de l’été indien ? Et, dans six mois, n'aurons nous pas de nouveau un bon mois d'attente après l’équinoxe de mars, avant de retrouver l’heure d’été ? En avril, est-il prudent de se découvrir d’un fil ?

Remarquons que si l’heure d’été nous avait alignés sur l’heure solaire de Kiev, celle d’hiver ne nous a guère ramenés qu’entre Vienne et Salzbourg, et qu’il nous faut encore attendre une heure à l'horloge de l’après-midi légal pour que le soleil soit au plus haut. Quoi qu'il en soit, la nuit l’a emporté en durée sur le jour et, sans nous y plonger complètement comme c’est le cas au fur et à mesure que l’on se rapproche du cercle polaire, sa progression va se poursuivre jusqu’à Noël, moment où la situation pourra s’inverser.

Se succèdent d'ici là plusieurs manifestations traditionnelles dont certaines ont été christianisées ou, plus récemment, prises en main par le complexe médiatico-mercantique. A commencer par la commémoration des personnes disparues – Jour des Morts), qui est précédée (version chrétienne) par celle de Tous les Saints ou encore (plus en sorcellerie) par Halloween. Viendra, quelques semaines plus tard, le moment de coiffer les Catherinettes qui n’ont pas encore trouvé mari à 25 ans… A moins de repousser de quelques jours l’occasion de se soucier du choix d’un futur : au 30 novembre, à la saint André. Les Andrzejki, en Pologne, c’est la fête des filles : on prépare et on décore une pièce. Dans la pénombre flotte de petits nuages de fumées au léger parfum de cire. La soirée est consacrée à plusieurs types de séances divinatoires. Tout le monde attend aussi l'arrivée des esprits qui prédiront notre avenir. (http://www.beskid.com/View.php?Article ID=1047)

Plusieurs modalités, donc – mais un même fil directeur est conservé : d'abord un regard tourné vers la mort et le passé, puis vers le couple et le futur et, comme on va enfin l’évoquer, vers le présent, la naissance et l’enfance. En revanche, selon les régions considérées, on note un relatif grand écart entre la saint Nicolas (6 décembre) et Noël (le 25). Est-ce dans cet esprit que, parmi les enfants que l’on cherche à faire patienter en leur offrant des calendriers de l’Avent, certains n’hésitent pas à jouer sur les deux tableaux ? Au lieu d’ouvrir comme se doit la petite porte qui marque chaque jour en attendant Noël et en extraire quelque bonbon, on découvre que, dès la saint Nicolas, toutes les portes ont été ouvertes et que l’ensemble des chocolats et sucreries a été ingurgité.

"Halloween" et "Jour des Morts".
Tenons-nous en à fin octobre / début novembre. C’est surtout dans le monde anglo-saxon que l’on célèbre Halloween. Quelques tentatives d’expansion aux beaux jours de la globalisation ont certes laissé leurs traces au-delà de cette sphère mais les enthousiasmes initiaux semblent s’être rafraichis. Accalmie partiellement due à quelques contre-attaques à motivation religieuse (à ce paganisme, opposer l’institution que représente la Toussaint, qui tombe justement le lendemain). Notons à ce propos que si certains font remonter Halloween à des cérémonies druidiques liées à la transition d’une année sur l’autre, l’arrivée du christianisme y avait déjà mis fin dès le 5ème siècle… mais que la Toussaint avait cependant attendu quatre siècles encore avant d’être instituée.
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C’est dans la nuit du 31 octobre au 1er novembre que des enfants se déguisent en fantômes, sorcières, monstres ou vampires et vont sonner aux portes pour demander des bonbons (on y revient), des fruits ou de l'argent. Qu’on lui donne un caractère religieux (pour les catholiques, il s’agit de la commémoration des fidèles défunts) ou qu’on le fasse remonter à des traditions plus anciennes, le Jour des Morts se célèbre dans nos contrées le 2 novembre.

Dans les deux cas, attention : la mort se nourrirait-elle elle-même ? En Pologne, où l’on n’hésite pas à faire des centaines de kilomètres pour aller fleurir et se recueillir sur la tombe de proches et, à une époque qui voit souvent tomber les premières neiges, les responsables de la circulation lancent des cris d’alarme : recueillement et prière, oui ; cohue sur les routes, prudence (Wszystkich Świętych i Dzień Zaduszny to czas wyciszenia i modlitwy, ale także czas wzmożonego ruchu na drogach –
www.polskieradio.pl). Et cela fait longtemps qu’au Canada, on rappelle à la télévision les règles à suivre pour courir l'Halloween, la nuit, en toute sécurité (http://archives.radio-canada.ca/societe/celebrations/clips/1917/). Il est ainsi recommandé de porter des maquillages au lieu de masques afin de ne pas obstruer la vue, et de traverser aux passages protégés.

Dans les pays imprégnés par le bouddhisme, cette date est généralement plus en avance (août / septembre) : on y évoque éventuellement des esprits orphelins et fantômes sauvages dont on espère qu’ils pourront être délivrés – ce qui nous rapproche des fantômes d’Halloween ainsi que de traditions d’Europe orientale, telles celles décrites au début des Aïeux d’Adam Mickiewicz. En Chine, on distingue ce jour d’un autre où, début avril cette fois, on se consacre à la visite et au nettoyage des tombes familiales.

Au Mexique, ce sont les morts qui viennent à vous
Il est bien connu qu’au Mexique les apports du catholicisme espagnol se sont mélangés aux traditions précolombiennes. C’est ce que nous précise Joaquim Ibarz, qui est depuis près de 30 ans le correspondant pour l’Amérique latine du quotidien barcelonais La Vanguardia et qui tient un blog : Diario de America Latina. De façon condensée, voici ce qu’il en avait relaté, il y a un an (México celebra festivamente el Día de los Muertos :

Dans ce pays, El Día de Muertos, c’est la tradition par excellence – même si une certaine exploitation touristique et commerciale tend à la vider de son contenu spirituel, avec le risque d’en détériorer la fonction de cohésion et d’identité sociales. Ce ne sont pas tant les vivants qui se rendent sur les tombes des morts, que les morts qui reviennent rendre visite à leur famille et partager ces jours-là nourriture et quelques instants de vie. Ce n’est pas une célébration qui engendre la peur mais l’occasion de garder présents ceux que l'on a aimés et de se rappeler que la véritable mort, c’est l’oubli. Ce sont des jours de fête et non pas de deuil.

Si ce sont les morts qui reprennent le chemin qui les ramène auprès des leurs, cela ne veut pas dire que ces derniers ne se rendent pas du tout dans les cimetières : ils y apportent aliments, boissons, bougies, fleurs, etc. pour manger, bavarder et chanter avec les défunts. Mais ils font aussi ce qu’il faut pour faire venir ces derniers dans leur maison où ils ont dressé un autel à leur mémoire, avec tout le nécessaire pour leur faire plaisir. Et divers moyens sont mis en œuvre pour leur faire retrouver leur chemin plus facilement. Les carillonneurs des clochers y mettent du leur, on utilise de la résine d’encens pour qu’ils se repèrent à l’odeur, des pétales de fleurs balisent le trajet entre le cimetière et la maison…

Avant la conquête espagnole, la fête du Jour des Morts avait lieu à l’occasion du changement de saison : elle servait à rétribuer les dieux et à leur rendre grâce pour la pluie et pour les récoltes. C’était aussi l’occasion d’une rencontre à caractère spirituel avec des parents disparus. Progressivement, les offrandes se sont adressées à ces derniers, ce qui fait qu’à l’arrivée des missionnaires, le rapprochement s’est opéré avec la commémoration catholique des fidèles défunts. Cependant, la mort n’avait pas, pour les indigènes, les connotations de ciel et d’enfer : plus que le comportement durant la vie, c’étaient plutôt des conditions dans lesquelles on était mort qui déterminaient la direction empruntée par les âmes. Tout le cérémonial qui entoure les manifestations du 1er et du 2 novembre contient une grande richesse symbolique et constitue un chant à la vie.

Venus de Suisse, les Cafés mortels
Repassons l’Atlantique et dirigeons nous vers la Suisse. Il y a plusieurs années, le conservateur du Musée ethnographique de GenèveBernard Crettaz – organise une exposition qui a beaucoup de succès : La mort à vivre. Qui plus est, des visiteurs demandent à revenir le soir pour échanger sur ce sujet, comme dans un bistrot… Il se trouve que se disent alors des secrets monstrueux liés à la mort. C’est le point de départ, en 2004, des Cafés mortels – il en a animé depuis une cinquantaine, en Suisse bien sûr, mais aussi en Belgique, à Bordeaux, à Paris… Ce n’est jamais lui qui invite : les organisateurs trouvent eux-mêmes le bistrot pour accueillir les participants – de tous les milieux, hommes et femmes, jeunes et vieux. Il y a des infirmières, des médecins, des bénévoles de l’accompagnement en fin de vie… des endeuillés et tous ceux que tyrannisent des secrets depuis un mois ou 60 ans.

On a un aperçu de ce phénomène, notamment, dans le quotidien Le Temps (
http://www.letemps.ch) et via une analyse d’Isabelle FalconnierMonsieur Café mortel livre le mode d’emploi, Bernard Crettaz en ayant tiré un livre : Cafés mortels. Sortir la mort du silence (Labor et Fides) :
http://www.hebdo.ch/monsieur_cafe_mortel_livre_le_mode_demploi_44920_.html du 21 avril 2010.

Avant d’être sociologue, l'auteur était très imprégné de traditions pagano-catholiques. Gamin, tous les morts du village, je suis allé les voir. Au bistrot, les vieux ne racontaient que des histoires de morts […] Maintenant, comme à cette époque, le bistrot est un lieu accessible à tout le monde […]. On n’est obligé à rien, du coup l’on peut beaucoup se permettre. On peut y affronter directement la mort sans recourir à la philosophie, la religion, la culture, la psychanalyse ou tout système de référence. Il permet l’aveu du plus indicible et du plus intime dans la futilité apparente des propos de café de commerce.

Tout y passe: suicides, morts d’enfant, de conjoints, de parents, les morts cachés par les familles, les enterrements ratés, les avortements, les agonies de proches, les testaments qui fâchent […] A un moment donné, il faut accepter l’idée que je ne sais rien sur le moment où l’on meurt. Et qu’il faut dire au revoir au vivant qui va mourir. Peut-être les Cafés mortels aident-ils à réhabiliter le rite de l’adieu […] Il est important de lier ce travail sur la mort à notre puissance de rire. La mort se fout de nous. Elle introduit dans notre vie une puissance de dérision phénoménale. Un enterrement où on ne pique pas une crise de fou rire est pathologique.
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Dans l'illustration de ce billet : une citrouille Halloween, une image d'un spectacle de Anne Cuneo sur la Vallée de Joux (http://www.cuk.ch/articles/4305), un aperçu du Dia de Muertos, et l'inoubliable danse macabre du Septième sceau d'Ingmar Bergman.
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