Entretien avec André Markowicz (né en 1960 à Prague) avec Cécile Bouanchaud, paru en mars 2018 dans Le Monde (à l’occasion du Salon du Livre où la Russie était à l’honneur).
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mercredi 24 octobre 2018
Traduire
Entretien avec André Markowicz (né en 1960 à Prague) avec Cécile Bouanchaud, paru en mars 2018 dans Le Monde (à l’occasion du Salon du Livre où la Russie était à l’honneur).
Le traducteur André
Markowicz, qui a re-traduit tout Fiodor Dostoïevski (1821-1881), est un
passeur de la littérature russe en France ; il revient sur son travail et
l’impossibilité de traduire une œuvre « dans l’absolu », emmenant ainsi
le lecteur « entre deux mondes ».
Le premier principe, c’est
qu’il n’y a pas de principe. Si je devais en trouver, je dirai que c’est rendre
sensible à autrui la lecture que je fais d’un texte. C’est une lecture
appliquée, la traduction doit rendre compte de la structure du texte et doit
prendre en compte tous les éléments de cette construction, c’est
particulièrement vrai pour le style. Traduire, c’est rendre compte de la
matérialité de la langue.
Les textes que je traduis
n’ont pas été pensés en langue française, donc ils ne doivent pas répondre à
des règles d’une langue littéraire française préétablies. La traduction est un
exercice d’accueil et d’enrichissement des possibilités de la langue française.
On ne peut pas juger un texte traduit en fonction de lois qui ne sont pas les
siennes.
C’est pour cela que j’ai
traduit les œuvres complètes de Dostoïevski, pour que le lecteur puisse
s’habituer, qu’il comprenne que ce n’est pas la langue de San Antonio, par
exemple, et qu’il n’y a pas à comparer. C’est pour cela que je traduis par
cycle, par grands ensembles, aucun livre séparé ne peut exister.
Qu’est-ce qui vous anime
dans le travail de traduction ?
Ce qui me plaît, c’est le
travail sur la langue. Ou plutôt, le travail sur les langues, celle au départ
et celle à l’arrivée. La traduction, c’est toujours un entre-deux, on est ni là
ni ailleurs. Il ne faut jamais penser que le livre en français d’un auteur
russe équivaut au livre russe. Aucune traduction n’existe d’une façon absolue,
c’est à chaque fois des interprétations, des tentatives, non pas pour passer
d’un monde à l’autre, mais pour faire comprendre au lecteur que l’on est entre
deux mondes.
Je décris cela dans mon
nouveau livre, L’Appartement*, dans lequel j’explique comment un
traducteur vit entre deux mondes, entre deux temps, en l’occurrence entre la
Russie et la France. La traduction est un lieu physique, qui redevient un lieu
mental, puis un nouveau lieu physique.
* A Saint-Pétersbourg,
André Markowicz a hérité de l'appartement dans lequel vivait sa grand-mère
depuis 1918. Cet appartement, devenu propriété de la famille au moment de
l'effondrement du système communiste, est le prétexte d'un récit mêlant
souvenirs familiaux, réflexions sur le régime communiste, la littérature, les
intellectuels russes, dessinant une forme d'autobiographie sensible du poète et
traducteur.
Est-ce que cela n’est
justement pas frustrant de ne jamais pouvoir traduire un texte dans son «
absolu » ?
Il ne faut pas prendre
cette situation de déplacement comme quelque chose de tragique, mais comme
quelque chose de l’ordre de la nature : c’est comme ça. Comme quand il pleut,
ce n’est ni bien ni mal, c’est comme ça. Il y a toujours de la frustration et
du renoncement. Mais que voulez-vous, plus le temps passe, plus je m’aperçois
qu’il y a des personnes plus jeunes que moi, c’est frustrant, mais qu’est-ce
que je peux y faire ? Je me plains beaucoup ou je pleure.
Qu’est-ce qui est
constitutif de la culture russe et qui vous pose des difficultés en tant que
traducteur ?
J’ai commencé à traduire
Dostoïevski avec L’Adolescent. Ce personnage a une idée : il veut être
Rothschild, non pas pour être l’homme le plus riche du monde, mais pour être
l’homme le plus libre. Car Rothschild est le seul à pouvoir faire ce qu’il veut
ou à ne pas le faire. La liberté russe, ce n’est pas la liberté de l’action,
c’est un accord libre et sans contrainte avec un ordre préexistant. Un
Occidental américanisé a du mal à comprendre cette idée. Par ailleurs, dans la culture
russe, la prise en compte de l’individu n’existe pas, elle est toujours
secondaire.
Un autre exemple que l’on
retrouve dans la culture russe : dans la vie de tous les jours, il y a une
exacerbation des sentiments et des choses, une sorte de violence extrême et en
même temps une sorte de grande chaleur humaine. Une confrontation tragique
entre la conscience de l’histoire et la conscience de la valeur d’une vie
humaine, dans laquelle Fiodor Dostoïevski n’entre pas, à l’inverse de Léon
Tolstoï, Mikhaïl Boulgakov ou Vassili Grossman.
Dans La Fille du
capitaine, d’Alexandre Pouchkine, quand Pougatchev prend une forteresse et
va pendre les officiers de celle-ci, les hommes chargés de les traîner à la
potence, leur disent « ça va aller ». Tout cela est dit avec compassion,
gentiment, mais ils les pendent. Cet état d’esprit est une caractéristique
russe. Évidemment, la Russie ne se résume pas à cela. D’ailleurs, je ne sais
pas ce que c’est la Russie, je n’ai absolument pas envie de le savoir, il n’y a
pas d’essence sur le sujet de la culture.
Y a-t-il des mots russes
qui sont particulièrement difficiles à traduire ?
Les difficultés
fondamentales de traduction sont dans Dostoïevski. Dans Crime et Châtiment,
un personnage mineur, qui n’apparaît que deux fois sans être nommé, aperçoit
Raskolnikov, et lui dit un seul mot : « assassin ». Mais ce n’est pas
exactement cela, il s’agit d’un mot russe, imprégné de langue populaire et de
légende biblique, et qui ne signifie pas exactement qu’il est un assassin, mais
qu’il a enfreint le commandement de Dieu en tuant. Si je traduis « assassin
», je traduis l’intrigue du roman, mais pas l’idée, pas le sens. C’est pour
cela que j’ai délibérément mal traduit, en disant : « tu as tué ». C’est
cela qui compte. Ces difficultés-là, c’est constant, il y en a des centaines
auxquelles les traducteurs se confrontent.
En complément, des extraits d’un entretien datant de
2012, paru dans "Place publique" (Rennes)
Je suis né
à Prague (1960) mais par accident. Mon père était un militant communiste
français, fils d’un juif arrivé en France au début des années trente après
avoir été expulsé de Pologne. Journaliste dans la presse communiste française,
en particulier étudiante, mon père avait, lors d’un séjour en Union soviétique,
rencontré une jeune fille russe qui parlait français et qui allait devenir ma
mère. Elle était née en Sibérie où ses parents étaient déportés. Elle était
médecin.
Après, mon
père a travaillé à Moscou et j’y ai donc vécu jusqu’à l’âge de quatre ans.
Là-bas, j’ai été éduqué en russe par ma grand-mère et par ma grand-tante…
Imaginez, toutes deux avaient vécu le tsarisme, la guerre de 14, le stalinisme,
le blocus de Leningrad, les campagnes antisémites... Ma grand-mère considérait
que les petits enfants pouvaient tout comprendre, qu’on pouvait leur parler
comme à des adultes. Ainsi me disait-elle les poèmes de Pouchkine, notamment
Eugène Onéguine. J’ai appris à parler en parlant Pouchkine.
Ensuite,
quand on est venus en France, ma mère a fait des études de lettres, a passé son
agrégation de russe et est devenue prof d’université. Pour elle, c’était
impossible de me parler dans une autre langue que le russe. Même si elle parle
français comme vous et moi, elle ne peut pas parler autrement qu’en russe quand
elle s’adresse à un petit enfant… ou à un animal. Si le russe est ma langue
maternelle, pour le reste, j’ai été éduqué comme un petit Français normal de la
banlieue parisienne des années soixante. En trois mois, j’ai changé de langue.
Ma langue, c’est le français de l’école publique. J’ai adopté ma langue
paternelle.
Ma mère
connaissait un professeur de Leningrad, qui s’appelait Efim Etkind. Élève des
grands formalistes russes, il avait été expulsé d’Union soviétique. En Russie,
il était aussi l’un des grands spécialistes de la traduction. Quand j’avais 16
ans, il m’a demandé si je ne voulais pas traduire Pouchkine.
J’ai eu
une autre grande chance, celle d’avoir rencontré Hubert Nyssen, l’éditeur
d’Actes Sud. Je lui ai proposé de traduire l’intégrale de Dostoïevski. Il a
accepté, ce que plus aucun éditeur ne pourrait faire aujourd’hui. Il s’est engagé pour une durée de dix ans par simple contrat
verbal. Mais pas que cela.
Au même moment, j’ai rencontré quelqu’un d’aussi fondamental pour moi :
Antoine Vitez, le metteur en scène, qui était alors administrateur de la
Comédie française et qui m’a introduit dans le monde du théâtre.
Je travaille surtout «à l’oreille». Il me faut aussi rendre
hommage à ma mère qui relisait toutes mes traductions en comparant avec le
texte russe. D’un autre côté, Françoise (son épouse) a tout relu en français.
Double lecture fondamentale. S’y ajoute la relecture d’Hubert Nyssen et de Sabine
Wiespieser qui, à l’époque, ont réalisé un vrai travail éditorial.
samedi 11 décembre 2010
Vers d’autres rivages ?

Situation figée – drame – évolutions récentes
Après m’être interrogé sur la difficile sortie – aussi bien à l’Ouest qu’en Russie – du film d’Andrzej Wajda sur le massacre de Katyń, confié au NKVD aux débuts de la Seconde guerre mondiale (billets du 28 septembre 2008 puis du 11 avril 2009), j’ai relaté ici quelques impressions, à l’occasion de deux voyages effectués cette année 2010 à Varsovie – en avril puis en septembre. Le premier était plus marqué par le tragique de l’actualité puisqu’il coïncidait avec la catastrophe de Smolensk. Le second avait davantage trait à l’actualité théâtrale du moment.
Le constat sur l’ensemble de cette période de deux ans est que bien des choses ont évolué – et dans les attitudes et en bonne partie dans les faits. Faisant écho à une analyse publiée par Bernard Guetta dans le quotidien suisse Le Temps, j’y avais décelé quelques unes des raisons qui poussaient la Russie à aménager des relations moins tendues avec la Pologne… et à une partie des représentants de celle-ci à entrer dans ce jeu.
Y compris et pour commencer à un niveau symbolique, Vladimir Poutine organisant sur place avec le Premier ministre polonais, plutôt libéral, Donald Tusk, un hommage commun aux victimes de Katyń. La disparition, peu de temps après, du Président polonais, plus franchement conservateur, et d’une partie de son entourage de haut rang, qui l’accompagnait pour rendre à ces mêmes victimes un hommage à caractère plus national, lorsque leur avion s’est écrasé à Smolensk, a ouvert la voie à ce que d’autres pas puissent être entrepris dans la même direction.
Le Président russe à Varsovie
Les élections anticipées qui ont suivi ayant donné au pays un Président plus ouvert que le précédent à ces perspectives, on ne s’étonnera pas qu’une visite ait pu être organisée ces derniers jours, le Président russe, Dmitri Medvedev, se déplaçant depuis Moscou vers Varsovie, afin de s’entretenir avec son homologue polonais, Bronisław Komorowski. De nouveau sur le plan symbolique et s’agissant de Katyń, le film de Wajda avait entre-temps eu droit à une relativement large diffusion en Russie et, au parlement russe, la Douma en était venue à reconnaître qu’un tel massacre ne se résumait pas à un "abus de pouvoir" (ce qui était largement insuffisant aux yeux des Polonais) mais devait être avant tout qualifié de "meurtre".
A propos de cette rencontre, mon attention a été attirée par deux articles : l’un publié par l’agence de presse internationale de l’État russe – RIA Novosti ; l’autre par Gazeta Wyborcza et présenté dans Presseurop. Le contraste n’est pas violent, le quotidien polonais s’étant affiché du même bord que l’actuel pouvoir en place. Il faut reconnaître qu'en faisant ce choix, j’ai ici cédé à une certaine facilité, une synthèse en français étant disponible. Mais on aura eu une idée assez nette de ce que pense l’opposition polonaise dans la description qui en est faite à travers des yeux russes.
Ce n’est pas tout. Car la démarche russe ne doit pas être réduite à ses relations avec la Pologne : celles-ci s’inscrivent dans celles avec l’Union européenne dans son ensemble – et même dans une perspective plus globale… ce qui suscite des réactions à un autre niveau, notamment dans les pays de cette Europe que, faute de mieux, on appelle "centrale". C’est à ce thème élargi que la lecture de deux autres journaux polonais (Przekrój et Rzeczpospolita) et un tchèque (Lidové Noviny) apportent leur éclairage.
Un point de vue russe
Mis en ligne au moment de la visite de Dmitri Medvedev à Varsovie, l’article paru dans la version française de l’agence de presse russe bénéficie d’un statut un peu spécial. Il est signé – on l’annonce tout au début : "par Dmitri Babitch, RIA Novosti". Mais on ajoute, sans ciller, à la fin : "Ce texte n’engage pas la responsabilité de RIA Novosti". Et – m’y suis-je pris trop tard d’attendre 48 heures ? – même mes recherches rétroactives dans les versions anglaise, allemande et espagnole ne m’ont pas permis de l’y retrouver.
(Version française : http://fr.rian.ru/discussion/20101207/188058808.html)
En résumant un peu :
...- Cette visite n’est pas passée inaperçue à Varsovie, ne serait-ce qu’en raison de l’importance de la délégation russe. Notamment pour être en mesure d’apporter des réponses à ceux qui – surtout en raison des affirmations de l’opposition en Pologne – continuent de s’interroger sur la catastrophe de Smolensk (un développement y est consacré). Mais aussi pour aborder le volet économique (sous-entendu, de l’énergie).
...- Elle est un signal que, dans les relations entre les deux pays, une période s’achève qui avait non seulement vu l’entrée de la Pologne dans l’Union européenne (UE) mais aussi l’action de ce pays pour mettre des bâtons dans les roues en matière de rapports entre la Russie et l’UE. L’état d’esprit n’est désormais plus celui d’une situation de crise, alimentée par certains, aussi bien dans l’un des pays que dans l’autre et dont le caractère est plus psychologique (le terme "psychiatrique" est même avancé au détour d’une phrase) que fondé.
...- Et, jouant entre les modes interrogatif et affirmatif, l’auteur aborde le volet économique. Évoquant la carte que la Pologne aurait pu jouer autrement, comme pays par où transitent les énergies russes à destination de l’UE, il estime qu’il n’y a pas d’aspiration à un "diktat énergétique" mais une simple préoccupation que cette fourniture se fasse de façon fiable ainsi que l’alimentation en retour des caisses de l’État russe.
...- Se félicitant enfin que la législation polonaise fasse bénéficier les sociétés étrangères qui réinvestissent leurs gains sur place, d’exonérations fiscales, il s’étonne que – face à des centaines d’entreprises allemandes, par exemple – on ne trouve aucune compagnie russe. Ce qu’il met en partie sur le dos du comportement de certains fonctionnaires ou de chasses aux sorcières russes dans les médias.
Ce qui s’écrit à mi-chemin vers l’Ouest
Si on jette un œil dans Presseurop (www.presseurop.fr/eu), on recense les articles suivants parmi ceux parus dans ladite Europe centrale, entre le 1er et le 8 décembre :
(PL) Gazeta Wyborcza (01-12) : La Pologne ne connaît pas la crise.
(CS) Respekt (02-12) : La voie est libre pour des routes chinoises.
(PL) Dziennik Gazeta Prawna (03-02) : Les pirates de la route poursuivis dans toute l’UE.
(SK) Revue Politika (06-12) : Les fumeurs fulminent contre Bruxelles.
(RO) Gandul (07-12) : Austérité aussi pour les congés maternité.
(PL) Gazeta Wyborcza (07-12) : Russie-UE, le réchauffement continue.
(PL) Przekrój (08-12 : L’eurocratie profite de la crise.
(CS) Lidové Noviny (08-12) : L’Europe centrale a besoin de nouveaux amis.
Presseurop n’est pas tout à fait le RIA Novosti de Bruxelles. Créé l’an dernier avec le soutien financier de la Commission européenne par un regroupement de quatre (*) magazines spécialisés dans la presse internationale, il publie chaque jour une sélection d’articles, en donne une traduction (souvent condensée) en une dizaine de langues et permet l’accès à l’article original.
Après m’être interrogé sur la difficile sortie – aussi bien à l’Ouest qu’en Russie – du film d’Andrzej Wajda sur le massacre de Katyń, confié au NKVD aux débuts de la Seconde guerre mondiale (billets du 28 septembre 2008 puis du 11 avril 2009), j’ai relaté ici quelques impressions, à l’occasion de deux voyages effectués cette année 2010 à Varsovie – en avril puis en septembre. Le premier était plus marqué par le tragique de l’actualité puisqu’il coïncidait avec la catastrophe de Smolensk. Le second avait davantage trait à l’actualité théâtrale du moment.
Le constat sur l’ensemble de cette période de deux ans est que bien des choses ont évolué – et dans les attitudes et en bonne partie dans les faits. Faisant écho à une analyse publiée par Bernard Guetta dans le quotidien suisse Le Temps, j’y avais décelé quelques unes des raisons qui poussaient la Russie à aménager des relations moins tendues avec la Pologne… et à une partie des représentants de celle-ci à entrer dans ce jeu.
Y compris et pour commencer à un niveau symbolique, Vladimir Poutine organisant sur place avec le Premier ministre polonais, plutôt libéral, Donald Tusk, un hommage commun aux victimes de Katyń. La disparition, peu de temps après, du Président polonais, plus franchement conservateur, et d’une partie de son entourage de haut rang, qui l’accompagnait pour rendre à ces mêmes victimes un hommage à caractère plus national, lorsque leur avion s’est écrasé à Smolensk, a ouvert la voie à ce que d’autres pas puissent être entrepris dans la même direction.
Le Président russe à Varsovie
Les élections anticipées qui ont suivi ayant donné au pays un Président plus ouvert que le précédent à ces perspectives, on ne s’étonnera pas qu’une visite ait pu être organisée ces derniers jours, le Président russe, Dmitri Medvedev, se déplaçant depuis Moscou vers Varsovie, afin de s’entretenir avec son homologue polonais, Bronisław Komorowski. De nouveau sur le plan symbolique et s’agissant de Katyń, le film de Wajda avait entre-temps eu droit à une relativement large diffusion en Russie et, au parlement russe, la Douma en était venue à reconnaître qu’un tel massacre ne se résumait pas à un "abus de pouvoir" (ce qui était largement insuffisant aux yeux des Polonais) mais devait être avant tout qualifié de "meurtre".
A propos de cette rencontre, mon attention a été attirée par deux articles : l’un publié par l’agence de presse internationale de l’État russe – RIA Novosti ; l’autre par Gazeta Wyborcza et présenté dans Presseurop. Le contraste n’est pas violent, le quotidien polonais s’étant affiché du même bord que l’actuel pouvoir en place. Il faut reconnaître qu'en faisant ce choix, j’ai ici cédé à une certaine facilité, une synthèse en français étant disponible. Mais on aura eu une idée assez nette de ce que pense l’opposition polonaise dans la description qui en est faite à travers des yeux russes.
Ce n’est pas tout. Car la démarche russe ne doit pas être réduite à ses relations avec la Pologne : celles-ci s’inscrivent dans celles avec l’Union européenne dans son ensemble – et même dans une perspective plus globale… ce qui suscite des réactions à un autre niveau, notamment dans les pays de cette Europe que, faute de mieux, on appelle "centrale". C’est à ce thème élargi que la lecture de deux autres journaux polonais (Przekrój et Rzeczpospolita) et un tchèque (Lidové Noviny) apportent leur éclairage.
Un point de vue russe
Mis en ligne au moment de la visite de Dmitri Medvedev à Varsovie, l’article paru dans la version française de l’agence de presse russe bénéficie d’un statut un peu spécial. Il est signé – on l’annonce tout au début : "par Dmitri Babitch, RIA Novosti". Mais on ajoute, sans ciller, à la fin : "Ce texte n’engage pas la responsabilité de RIA Novosti". Et – m’y suis-je pris trop tard d’attendre 48 heures ? – même mes recherches rétroactives dans les versions anglaise, allemande et espagnole ne m’ont pas permis de l’y retrouver.
(Version française : http://fr.rian.ru/discussion/20101207/188058808.html)
En résumant un peu :
...- Cette visite n’est pas passée inaperçue à Varsovie, ne serait-ce qu’en raison de l’importance de la délégation russe. Notamment pour être en mesure d’apporter des réponses à ceux qui – surtout en raison des affirmations de l’opposition en Pologne – continuent de s’interroger sur la catastrophe de Smolensk (un développement y est consacré). Mais aussi pour aborder le volet économique (sous-entendu, de l’énergie).
...- Elle est un signal que, dans les relations entre les deux pays, une période s’achève qui avait non seulement vu l’entrée de la Pologne dans l’Union européenne (UE) mais aussi l’action de ce pays pour mettre des bâtons dans les roues en matière de rapports entre la Russie et l’UE. L’état d’esprit n’est désormais plus celui d’une situation de crise, alimentée par certains, aussi bien dans l’un des pays que dans l’autre et dont le caractère est plus psychologique (le terme "psychiatrique" est même avancé au détour d’une phrase) que fondé.
...- Et, jouant entre les modes interrogatif et affirmatif, l’auteur aborde le volet économique. Évoquant la carte que la Pologne aurait pu jouer autrement, comme pays par où transitent les énergies russes à destination de l’UE, il estime qu’il n’y a pas d’aspiration à un "diktat énergétique" mais une simple préoccupation que cette fourniture se fasse de façon fiable ainsi que l’alimentation en retour des caisses de l’État russe.
...- Se félicitant enfin que la législation polonaise fasse bénéficier les sociétés étrangères qui réinvestissent leurs gains sur place, d’exonérations fiscales, il s’étonne que – face à des centaines d’entreprises allemandes, par exemple – on ne trouve aucune compagnie russe. Ce qu’il met en partie sur le dos du comportement de certains fonctionnaires ou de chasses aux sorcières russes dans les médias.
Ce qui s’écrit à mi-chemin vers l’Ouest
Si on jette un œil dans Presseurop (www.presseurop.fr/eu), on recense les articles suivants parmi ceux parus dans ladite Europe centrale, entre le 1er et le 8 décembre :
(PL) Gazeta Wyborcza (01-12) : La Pologne ne connaît pas la crise.
(CS) Respekt (02-12) : La voie est libre pour des routes chinoises.
(PL) Dziennik Gazeta Prawna (03-02) : Les pirates de la route poursuivis dans toute l’UE.
(SK) Revue Politika (06-12) : Les fumeurs fulminent contre Bruxelles.
(RO) Gandul (07-12) : Austérité aussi pour les congés maternité.
(PL) Gazeta Wyborcza (07-12) : Russie-UE, le réchauffement continue.
(PL) Przekrój (08-12 : L’eurocratie profite de la crise.
(CS) Lidové Noviny (08-12) : L’Europe centrale a besoin de nouveaux amis.
Presseurop n’est pas tout à fait le RIA Novosti de Bruxelles. Créé l’an dernier avec le soutien financier de la Commission européenne par un regroupement de quatre (*) magazines spécialisés dans la presse internationale, il publie chaque jour une sélection d’articles, en donne une traduction (souvent condensée) en une dizaine de langues et permet l’accès à l’article original.
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(*) Courrier International (F – lié au Monde), Courrier Internacional (P – lié à Expresso), Internazionale (I) et Forum (PL – lié à Polityka – "A gauche, s’il vous plaît, mais sans exagérer", a-t-on pu lire à propos de Polityka). Même s’il est affirmé qu’une telle équipe "jouit d’une indépendance éditoriale totale", on remarquera que sur les 6 derniers mois, Libération, Le Monde et Le Figaro trustent les deux tiers des articles qui ont été choisis et que, pour la presse polonaise, il suffit de deux quotidiens – Gazeta Wyborcza et Gazeta Dziennik Prawna pour parvenir à ce score. Le premier (fondé par Adam Michnik au moment de la chute du communisme, et qui se veut informatif et laïc) a plutôt soutenu l’équipe actuellement au pouvoir, face aux conservateurs, lors des récentes élections ; le second résulte de la fusion de Dziennik, lancé par le groupe allemand Axel Springer et d’un quotidien jusqu’alors bien diffusé dans le monde des affaires et chez les hauts fonctionnaires.
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J’ai d’abord retenu, l’article du 7 décembre de Gazeta Wyborcza, qui part lui aussi de la visite de la délégation venue de Russie à Varsovie mais l’ouvre en même temps aux relations entre ce pays et l’Union européenne. Ce qui permet de s’intéresser également à ce que l’on peut lire dans Lidové Noviny ainsi que, en Pologne, dans Przekrój (qui s’adresse principalement à l’intelligentsia) et dans Rzeczpospolita (dont, à la différence de Gazeta Wyborcza, la ligne politique est proche de l’ancienne équipe conservatrice au pouvoir).
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Un point de vue polonais (http://wyborcza.pl/0,0.html)
Après avoir titré que la Russie venait de faire un pas vers la Pologne, et sans par ailleurs se faire trop d’illusions sur l’obtention de résultats concrets après la visite du Président russe, Gazeta Wyborcza se félicite de ce que le dégel des relations polono-russes ait transformé les relations étrangères en un domaine d’intérêt national.
Le quotidien estime, de plus, que ce rapprochement pourrait déboucher sur une coopération plus étroite entre l’UE et la Russie : à l’occasion de leur rencontre ce 7 décembre, l’UE devait s’engager à lever plusieurs de ses objections à ce que la Russie adhère à l’Organisation mondiale du Commerce (OMC).
Ça se réchauffe ou ça risque de fondre ?
Tandis que certains affichent leur satisfaction, d’autres expriment des inquiétudes et se demandent sur quelles cases il leur faudra poser leurs pions.
Déficit démocratique (http://www.przekroj.pl/)
Przekrój – mot qui veut dire "A découper", car il fallait en ouvrir les pages au coupe-papier – se fait un point d’honneur de ne pas s’enfermer dans l’actualité au jour le jour. Sous la plume Łukasz Wójcik, il s’inquiète ces temps-ci de ce que la crise soit l’occasion de reprendre certains pouvoirs souverains à des pays considérés comme "faibles". En fait, pense-t-il, c’est le projet européen qui a révélé ses faiblesses : tant que la zone euro se développait, les prêteurs mettaient tout le monde sur le même plan.
Avec l’arrivée de la crise, ils ont soulevé de capot et découvert qu’il n’y avait aucun moteur commun européen dessous. Conséquence : mise en place d’une "tour de contrôle européenne" qui surveille la politique économique et indique les mesures budgétaires et fiscales à prendre. Décision prise dans l’urgence, ce qui a permis de s’affranchir d’une quelconque concertation citoyenne – autant dire : une démocratie dirigée couplée à un déficit démocratique.
Aussi efficaces qu’ils soient, le fait que les eurocrates se mettent à confisquer le processus décisionnel porte le risque que les citoyens en arrivent à rejeter les institutions européennes. La Commission a récemment proposé d’instaurer un impôt européen qui alimenterait le budget commun : les contributions venant directement des chaque État-membre en seraient réduites… et l’exécutif européen en deviendrait d’autant plus indépendant. Cette proposition vient de se heurter à un rejet du Parlement européen, entrainant avec lui un report l’examen du projet de budget en son entier.
A la recherche de nouveaux amis (http://www.lidovky.cz/)
Autre organe de presse dont le lectorat regroupe nombre d’intellectuels – mais cette fois à Prague – Lidové Noviny (Le Journal Populaire) examine l’hypothèse selon laquelle il faudrait faire une croix sur l’UE et l’OTAN et resituer les pays de cette Europe que certains ont baptisé "médiane" entre – retournons à nos classiques – l’Allemagne et la Russie. C’est signé Luboš Palata.
L’UE est économiquement en crise et ses perspectives justifient un réel pessimisme. Ne risque-t-elle pas de disparaître ? Les États-Unis perdent leur statut de superpuissance et rien ne garantit qu’ils pourront / voudront continuer de protéger l’Europe. Que vont devenir les pays placés entre l’Allemagne et la Russie ? Voisine de la Tchéquie, la Pologne vient successivement de recevoir la visite du Président allemand (qui s’est recueilli devant le mémorial du ghetto juif de Varsovie) et du Président russe (qui cherche à ce que son pays parvienne à atténuer les tensions nées du massacre de Katyń).
Profitons de ce que l’UE et l’OTAN sont encore debouts pour – à l’exemple de ce qui vient d’être cité – chercher à surmonter les traumatismes et aplanir des interprétations divergentes à propos du passé, et en venir à commémorer ensemble, et non pas chacun de son côté, les évènements tragiques qui ont marqué l’histoire des différents pays. Ce sont là des pas préalables et nécessaires pour – au cas où ces deux piliers s'effondreraient – préparer une suite mieux vivable.
In cauda, un principe de précaution… (http://www.economist.com/)
Au moment où je boucle ce billet, Till arrive, comme toujours au bon moment - cette fois avec ce que The Economist (du 11 décembre) appelle un "Briefing". On y estime que l’actuel système qui prévaut en Russie s’est écarté d’un État de droit et tolère la corruption et la violence, notamment sous la coupe de bureaucrates entrepreneurs dont la fortune dépend en premier lieu de leur pouvoir administratif. Ce qui rapproche davantage l’économie (basée avant tout sur l’énergie) de l’ex-système soviétique que d’avancées vers la modernisation.
The Economist estime aussi que, du côté occidental, il ne faudrait pas s’interdire d’exprimer de nécessaires critiques à cet égard (ce qui ne veut pas dire couper les ponts) : les représentants russes pourraient y être d’autant plus sensibles qu’ils cherchent à se faire reconnaître ou entrer dans les G8, G20, Conseil de l’Europe, OSCE, OCDE, OMC… ; qu’ils placent leur argent, se déplacent volontiers et envoient leurs enfants étudier à l’Ouest… ; qu’à la différence de la Chine, ils se réfèrent à des normes occidentales.
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J’ai d’abord retenu, l’article du 7 décembre de Gazeta Wyborcza, qui part lui aussi de la visite de la délégation venue de Russie à Varsovie mais l’ouvre en même temps aux relations entre ce pays et l’Union européenne. Ce qui permet de s’intéresser également à ce que l’on peut lire dans Lidové Noviny ainsi que, en Pologne, dans Przekrój (qui s’adresse principalement à l’intelligentsia) et dans Rzeczpospolita (dont, à la différence de Gazeta Wyborcza, la ligne politique est proche de l’ancienne équipe conservatrice au pouvoir).
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Un point de vue polonais (http://wyborcza.pl/0,0.html)
Après avoir titré que la Russie venait de faire un pas vers la Pologne, et sans par ailleurs se faire trop d’illusions sur l’obtention de résultats concrets après la visite du Président russe, Gazeta Wyborcza se félicite de ce que le dégel des relations polono-russes ait transformé les relations étrangères en un domaine d’intérêt national.
Le quotidien estime, de plus, que ce rapprochement pourrait déboucher sur une coopération plus étroite entre l’UE et la Russie : à l’occasion de leur rencontre ce 7 décembre, l’UE devait s’engager à lever plusieurs de ses objections à ce que la Russie adhère à l’Organisation mondiale du Commerce (OMC).
Ça se réchauffe ou ça risque de fondre ?
Tandis que certains affichent leur satisfaction, d’autres expriment des inquiétudes et se demandent sur quelles cases il leur faudra poser leurs pions.
Déficit démocratique (http://www.przekroj.pl/)
Przekrój – mot qui veut dire "A découper", car il fallait en ouvrir les pages au coupe-papier – se fait un point d’honneur de ne pas s’enfermer dans l’actualité au jour le jour. Sous la plume Łukasz Wójcik, il s’inquiète ces temps-ci de ce que la crise soit l’occasion de reprendre certains pouvoirs souverains à des pays considérés comme "faibles". En fait, pense-t-il, c’est le projet européen qui a révélé ses faiblesses : tant que la zone euro se développait, les prêteurs mettaient tout le monde sur le même plan.
Avec l’arrivée de la crise, ils ont soulevé de capot et découvert qu’il n’y avait aucun moteur commun européen dessous. Conséquence : mise en place d’une "tour de contrôle européenne" qui surveille la politique économique et indique les mesures budgétaires et fiscales à prendre. Décision prise dans l’urgence, ce qui a permis de s’affranchir d’une quelconque concertation citoyenne – autant dire : une démocratie dirigée couplée à un déficit démocratique.
Aussi efficaces qu’ils soient, le fait que les eurocrates se mettent à confisquer le processus décisionnel porte le risque que les citoyens en arrivent à rejeter les institutions européennes. La Commission a récemment proposé d’instaurer un impôt européen qui alimenterait le budget commun : les contributions venant directement des chaque État-membre en seraient réduites… et l’exécutif européen en deviendrait d’autant plus indépendant. Cette proposition vient de se heurter à un rejet du Parlement européen, entrainant avec lui un report l’examen du projet de budget en son entier.
A la recherche de nouveaux amis (http://www.lidovky.cz/)
Autre organe de presse dont le lectorat regroupe nombre d’intellectuels – mais cette fois à Prague – Lidové Noviny (Le Journal Populaire) examine l’hypothèse selon laquelle il faudrait faire une croix sur l’UE et l’OTAN et resituer les pays de cette Europe que certains ont baptisé "médiane" entre – retournons à nos classiques – l’Allemagne et la Russie. C’est signé Luboš Palata.
L’UE est économiquement en crise et ses perspectives justifient un réel pessimisme. Ne risque-t-elle pas de disparaître ? Les États-Unis perdent leur statut de superpuissance et rien ne garantit qu’ils pourront / voudront continuer de protéger l’Europe. Que vont devenir les pays placés entre l’Allemagne et la Russie ? Voisine de la Tchéquie, la Pologne vient successivement de recevoir la visite du Président allemand (qui s’est recueilli devant le mémorial du ghetto juif de Varsovie) et du Président russe (qui cherche à ce que son pays parvienne à atténuer les tensions nées du massacre de Katyń).
Profitons de ce que l’UE et l’OTAN sont encore debouts pour – à l’exemple de ce qui vient d’être cité – chercher à surmonter les traumatismes et aplanir des interprétations divergentes à propos du passé, et en venir à commémorer ensemble, et non pas chacun de son côté, les évènements tragiques qui ont marqué l’histoire des différents pays. Ce sont là des pas préalables et nécessaires pour – au cas où ces deux piliers s'effondreraient – préparer une suite mieux vivable.
In cauda, un principe de précaution… (http://www.economist.com/)
Au moment où je boucle ce billet, Till arrive, comme toujours au bon moment - cette fois avec ce que The Economist (du 11 décembre) appelle un "Briefing". On y estime que l’actuel système qui prévaut en Russie s’est écarté d’un État de droit et tolère la corruption et la violence, notamment sous la coupe de bureaucrates entrepreneurs dont la fortune dépend en premier lieu de leur pouvoir administratif. Ce qui rapproche davantage l’économie (basée avant tout sur l’énergie) de l’ex-système soviétique que d’avancées vers la modernisation.
The Economist estime aussi que, du côté occidental, il ne faudrait pas s’interdire d’exprimer de nécessaires critiques à cet égard (ce qui ne veut pas dire couper les ponts) : les représentants russes pourraient y être d’autant plus sensibles qu’ils cherchent à se faire reconnaître ou entrer dans les G8, G20, Conseil de l’Europe, OSCE, OCDE, OMC… ; qu’ils placent leur argent, se déplacent volontiers et envoient leurs enfants étudier à l’Ouest… ; qu’à la différence de la Chine, ils se réfèrent à des normes occidentales.
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dimanche 29 novembre 2009
Sibérie - région laboratoire ?

Ceci est le premier de deux billets. Il m’a été inspiré par un récent dossier proposé par Courrier International : Quand la Sibérie sera chinoise (*). En contrepoint, un autre dossier consacré aux villes mondiales, cette fois tiré du magazine Sciences humaines, alimentera un billet suivant.
Accords russo-chinois pour l’exploitation de la Sibérie
Fil directeur pour aujourd’hui : aux yeux du Kremlin, il serait désormais acquis que le développement de la Russie passe par une meilleure exploitation des richesses naturelles de la Sibérie… mais que celle-ci n’est envisageable qu’avec l’aide massive de la Chine. Des accords économiques viennent d’être signés dans ce sens… mais un afflux de population chinoise dans ce territoire sous-peuplé risque de vite soulever un problème de souveraineté. En Russie comme en Chine, on se pose des questions.
Il est à noter que, curieusement, ce Programme de coopération 2009-2018 a été signé le 23 septembre dernier à New York entre les présidents russe Dmitri Medvedev et chinois Hu Jintao – coopération fondée sur le principe : nos matières premières contre vos technologies. J’ai trouvé intéressante l’analyse d’Alexandre Koustiarov, parue dans Tchastny Korrespondent sous le titre : Sécession, annexion ou condominium ? L’auteur estime qu’au moment où les importations de produits chinois deviennent plus massives et que le nombre de ressortissants chinois qui s’installent en Extrême-Orient russe augmente, la récente signature d’accords sur l’exploitation du sous-sol ressemble de plus en plus à une intégration de ces régions à la Chine.
Séquences d’une évolution historique
Cette analyse va plus loin. C’est d’abord le rappel qu’après un manque d’enthousiasme évident des Russes pour mettre en valeur une Sibérie éloignée, tant qu’il ne s’agissait que d’une colonisation agraire (depuis le XVIIe siècle), les choses avaient changé avec l’industrialisation… Mais qu’il s’était avéré très difficile d’y installer et maintenir une population slave, que l’on manie la carotte (salaires élevés) ou le bâton (goulag). La Russie orientale est dès lors devenue une zone où les attributs de la souveraineté géopolitique, la propriété, et la nature de la population, ne coïncidaient plus. Et c’est là qu’on change de braquet : il ne s’agit pas d’un cas isolé… et comment fait-on dans une telle situation ?
Afflux de populations
Pour Alexandre Koustiarov, une série de zones semblables ceinture la planète – en particulier, avec les États du sud-ouest des États-Unis qui se peuplent à toute allure de latino-américains et dans le cas de l’Europe occidentale, où s’exerce la pression démographique du Maghreb et de l’Afrique noire. Dans des temps anciens, il aurait résulté de l’arrivée d’un nouveau type de population que ces zones auraient dit adieu à leur ancienne puissance souveraine pour passer dans une autre sphère d’influence. Mais ce qui était encore accepté dans un monde d’espaces déserts et sans propriétaires bien définis a cessé de l’être dans un système d’États souverains. En outre, dans de tels cas, la guerre est désormais inefficace et même contre-productive. Les accords économiques prennent le relais.
Nouvelles formes de réalité géopolitique
Il en conclut que la Russie orientale et le sud-ouest des États-Unis deviennent ainsi des laboratoires où s’expérimente une nouvelle forme de réalité géopolitique qui découle d’une composante pluriethnique et marquée par des divergences entre souveraineté, propriété et citoyenneté. Pour le cas qui l’intéresse plus directement, l’auteur estime qu’il est peu probable que l’actuelle Russie orientale soit rattachée à la Chine : elle devrait plutôt devenir un condominium.
Sans trop ajouter mon grain de sel à ces propos, je reconnais que les zones mentionnées sont bien le lieu d’afflux de populations nouvelles – mais, tant d’un point de vue historique que s’agissant des ressorts économiques qui motivent ces migrations, le parallélisme s’épuise rapidement. En se plaçant sous l’angle d’approche des villes mondiales, un prochain billet cherchera à explorer d'autres mutations qui se dessinent et pourraient simultanément prendre le relais des États-nations.
(*) Ce dossier de Courrier International est accessible soit dans sa version papier, soit aux abonnés de son site (www.courrierinternational.com/). On y trouve :
Accords russo-chinois pour l’exploitation de la Sibérie
Fil directeur pour aujourd’hui : aux yeux du Kremlin, il serait désormais acquis que le développement de la Russie passe par une meilleure exploitation des richesses naturelles de la Sibérie… mais que celle-ci n’est envisageable qu’avec l’aide massive de la Chine. Des accords économiques viennent d’être signés dans ce sens… mais un afflux de population chinoise dans ce territoire sous-peuplé risque de vite soulever un problème de souveraineté. En Russie comme en Chine, on se pose des questions.
Il est à noter que, curieusement, ce Programme de coopération 2009-2018 a été signé le 23 septembre dernier à New York entre les présidents russe Dmitri Medvedev et chinois Hu Jintao – coopération fondée sur le principe : nos matières premières contre vos technologies. J’ai trouvé intéressante l’analyse d’Alexandre Koustiarov, parue dans Tchastny Korrespondent sous le titre : Sécession, annexion ou condominium ? L’auteur estime qu’au moment où les importations de produits chinois deviennent plus massives et que le nombre de ressortissants chinois qui s’installent en Extrême-Orient russe augmente, la récente signature d’accords sur l’exploitation du sous-sol ressemble de plus en plus à une intégration de ces régions à la Chine.
Séquences d’une évolution historique
Cette analyse va plus loin. C’est d’abord le rappel qu’après un manque d’enthousiasme évident des Russes pour mettre en valeur une Sibérie éloignée, tant qu’il ne s’agissait que d’une colonisation agraire (depuis le XVIIe siècle), les choses avaient changé avec l’industrialisation… Mais qu’il s’était avéré très difficile d’y installer et maintenir une population slave, que l’on manie la carotte (salaires élevés) ou le bâton (goulag). La Russie orientale est dès lors devenue une zone où les attributs de la souveraineté géopolitique, la propriété, et la nature de la population, ne coïncidaient plus. Et c’est là qu’on change de braquet : il ne s’agit pas d’un cas isolé… et comment fait-on dans une telle situation ?
Afflux de populations
Pour Alexandre Koustiarov, une série de zones semblables ceinture la planète – en particulier, avec les États du sud-ouest des États-Unis qui se peuplent à toute allure de latino-américains et dans le cas de l’Europe occidentale, où s’exerce la pression démographique du Maghreb et de l’Afrique noire. Dans des temps anciens, il aurait résulté de l’arrivée d’un nouveau type de population que ces zones auraient dit adieu à leur ancienne puissance souveraine pour passer dans une autre sphère d’influence. Mais ce qui était encore accepté dans un monde d’espaces déserts et sans propriétaires bien définis a cessé de l’être dans un système d’États souverains. En outre, dans de tels cas, la guerre est désormais inefficace et même contre-productive. Les accords économiques prennent le relais.
Nouvelles formes de réalité géopolitique
Il en conclut que la Russie orientale et le sud-ouest des États-Unis deviennent ainsi des laboratoires où s’expérimente une nouvelle forme de réalité géopolitique qui découle d’une composante pluriethnique et marquée par des divergences entre souveraineté, propriété et citoyenneté. Pour le cas qui l’intéresse plus directement, l’auteur estime qu’il est peu probable que l’actuelle Russie orientale soit rattachée à la Chine : elle devrait plutôt devenir un condominium.
Sans trop ajouter mon grain de sel à ces propos, je reconnais que les zones mentionnées sont bien le lieu d’afflux de populations nouvelles – mais, tant d’un point de vue historique que s’agissant des ressorts économiques qui motivent ces migrations, le parallélisme s’épuise rapidement. En se plaçant sous l’angle d’approche des villes mondiales, un prochain billet cherchera à explorer d'autres mutations qui se dessinent et pourraient simultanément prendre le relais des États-nations.
(*) Ce dossier de Courrier International est accessible soit dans sa version papier, soit aux abonnés de son site (www.courrierinternational.com/). On y trouve :
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- Une carte économique documentée, complétée par deux autres (historique et démographiques) ainsi qu’un commentaire sur la teneur des accords.
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- Une carte économique documentée, complétée par deux autres (historique et démographiques) ainsi qu’un commentaire sur la teneur des accords.
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- Cinq extraits articles :
... Sécession, annexion ou condominium ? (Tchastny Korrespondent – Correspondant Privé. Ce quotidien a juste un an et paraît sur le Net depuis Moscou – www.chaskor.ru).
... Attention, le Kremlin ne doit pas tout brader. (Également tiré de Tchastny Korrespondent)
... Sans les Chinois, pas de prospérité. (Shidai Zhoubao – The Time Weekly, hebdomadaire lancé à Canton voici un an et tirant à 200 000 ex.)
... Vladivostok ou Haishenwai ?... Deux noms pour une même ville (Chongqing Wanbao – Chongqing Times, quotidien fondé en 2004 et tirant à 380 000 ex. Chongqing, est une municipalité autonome de 32 millions d’habitants au centre du pays, à l’Est du Sichuan).
... Les derniers colons russes – article sur les "Vieux croyants" qui avaient trouvé refuge en Sibérie au XVIIe siècle à la suite d’un schisme au sein de l’Orthodoxie russe, puis en Amérique latine après 1920, pour échapper au régime soviétique… Ils reprennent maintenant le chemin de la Sibérie. (Ogoniok – La Petite Flamme, hebdomadaire vieux d’un siècle, paraissant à Moscou et tirant à près de 70 000 ex.)
... Sécession, annexion ou condominium ? (Tchastny Korrespondent – Correspondant Privé. Ce quotidien a juste un an et paraît sur le Net depuis Moscou – www.chaskor.ru).
... Attention, le Kremlin ne doit pas tout brader. (Également tiré de Tchastny Korrespondent)
... Sans les Chinois, pas de prospérité. (Shidai Zhoubao – The Time Weekly, hebdomadaire lancé à Canton voici un an et tirant à 200 000 ex.)
... Vladivostok ou Haishenwai ?... Deux noms pour une même ville (Chongqing Wanbao – Chongqing Times, quotidien fondé en 2004 et tirant à 380 000 ex. Chongqing, est une municipalité autonome de 32 millions d’habitants au centre du pays, à l’Est du Sichuan).
... Les derniers colons russes – article sur les "Vieux croyants" qui avaient trouvé refuge en Sibérie au XVIIe siècle à la suite d’un schisme au sein de l’Orthodoxie russe, puis en Amérique latine après 1920, pour échapper au régime soviétique… Ils reprennent maintenant le chemin de la Sibérie. (Ogoniok – La Petite Flamme, hebdomadaire vieux d’un siècle, paraissant à Moscou et tirant à près de 70 000 ex.)
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