Affichage des articles dont le libellé est Théâtre-ciné-spectacles. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Théâtre-ciné-spectacles. Afficher tous les articles
jeudi 17 août 2017
JEANNE MOREAU
This article appeared in the Obituary section of the print edition of THE ECONOMIST under the headline "Life as defiance" - Aug 10th 2017 (Tentative de traduction).
C’est à 16 ans que Jeanne Moreau est tombée amoureuse de vouloir jouer - quand elle a vu l' "Antigone" de Jean Anouilh. Elle n'était pas autorisée à aller au théâtre, alors elle a menti à son père et y est allée de toute façon. Pour son plus grand plaisir, la pièce portait aussi sur une fille qui disait non.
C’est ce qu’elle a dit à nouveau quand son père, quelques années plus tard, a essayé de l'empêcher d'être une actrice en l'appelant putain et en lui giflant le visage. Elle est allée au Conservatoire, puis à la Comédie Française, puis au Théâtre National Populaire, où sa Maggie, chancelante et magique, dans "Un Chat sur un toît brûlant" réussit bientôt à ravir Paris. "Vous voyez ?", lui dit-elle silencieusement.
Quand elle est devenue, dans les années 1960, l'actrice la plus célèbre en France et une star internationale du film, les gens l'ont appelée Grande Dame. Ce n’est pas ce qu’elle aurait dit. Elle était une femme, qui était un titre suffisant pour elle : quelquefois muse et parfois amante de ses chers amis Louis (Malle), François (Truffaut), Luis (Buñuel), Joseph (Losey) et Orson (Welles). Elle était simplement elle-même. La Nouvelle Vague qui balayait le cinéma français à la fin des années 1950, et à laquelle Malle l'avait amenée après quelques incursions infructueuses dans le film, lui a permis de se faufiler en dépit de la contrainte exercée par les costumiers qui se plaignaient de ses poches sous les yeux et de son manque de beauté à la mode. Au lieu de cela, elle était dans un monde réel de caméras portables, de lumière naturelle, de peau non maquillée, de pluie : une liberté totale.
Elle pourrait désormais jouer des femmes complexes et réfléchies. Et elle ne voulait pas se se plier aux castings classiques. Certes, d'abord, elle donna à répétition dans le thème des femmes ennuyées et bourgeoises qui à la recherche de l'amour, errant dans les rues nocturnes et dans les parcs avec presque trop d'agitation émotionnelle débordant de ses yeux que le monde fatiguait . Mais elle pourrait aussi exprimer une légèreté de garçon manqué, comme la Catherine enchanteresse et taquineuse de "Jules et Jim", ou de l'insolence sautillante, comme Célestine dans "Le Journal d’une femme de chambre", ou un burlesque de porteuse de flingue, avec Brigitte Bardot dans "Viva Maria !". Un côté exagéré qu’elle a mis sur le dos de son sang anglais, de sa mère Tiller Girl. Ce qui lui a permis de transgresser la convention d’une manière qui, si elle n’avait été que purement française, elle n'aurait peut-être pas osé.
Ces rôles étaient encore principalement ceux de femmes fatales. Mais ils avaient pour armes un cerveau, de l'esprit, ainsi que du sexe. (Sans spirits qui, comme Lidia dans "La Notte", la conduisirent vers les pilules avec leur vide.) Dans presque tous ses rôles, le spirit se manifestait dans un mouvement de mâchoire, souligné parfois par la façon dont ses traits se creusaient vers le bas autour de sa bouche, d’où elle laissait pendre une cigarette, puis en chasser la cendre. Elle était peut-être la seule à pouvoir rendre le défi si désirable.
La «sensualité» était le mot qu'elle voulait. La «sexualité» réduisait tout juste une femme à un objet, à un morceau de viande. La sensualité signifiait le pouvoir, comme quand on la voit manger une fraise dans "Les Amants" en 1958, très lentement, la savourant pour que son amant potentiel puisse le voir. C'était le film dans lequel elle montrait au monde, pour la première fois sur le celluloïd, comment une femme se sentait vraiment à la hauteur du plaisir. Les spectateurs en sont restés bouche bée, et les censeurs ont coupé, mais quel intérêt ? Elle avait brisé le tabou. Dans "Lumière", le premier film qu'elle a dirigé par elle-même, des femmes qui ont l’air plus ou moins vieilles sont assises tout autour, en parlant de leurs affaires. Encore une fois, elle a montré les femmes telles qu'elles étaient, sans contrainte. Non pas comment les hommes les dépeignent - même si c'est toujours un monde d'hommes.
Eh bien, c'est peut-être ça. Pourtant, elle l’a enrobé de fraîcheur : Malle et Truffaut, Marcello Mastroianni et Miles Davis, Peter Handke et Tony Richardson, Pierre Cardin. (Tout Paris pensait qu'il était gay, mais elle l'avait vu.) Elle aimait facilement, profondément ; puis, lorsque le parfum s'était évanoui, elle allait ailleurs. Ses deux mariages ont été brefs, parce qu'elle ne voulait pas être sous contrôle. Elle se voulait responsable : elle ôtait des tasses quand elles n’étaient pas compatibles et mettait des serviettes rationnellement en tas ; elle cessait de boire quand ça commençait à aller trop loin ; elle a renoncé à posséder des maisons parce qu'elle s’y attachait. De la discipline dans chaque partie de sa vie.
En ce qui concerne cette vie, c'était comme un morceau de terre qu'elle aurait reçu en cadeau, et qu’elle devait cultiver avec concentration et dévouement. La meilleure chose qu'elle pouvait faire était de jouer. Et jouer signifiait qu'elle devait s'exposer aux nerfs à vif ; ou plutôt, mettre à nu le personnage imaginé par quelqu'un d'autre. Sous la surface la plus simple, elle a construit des histoires élaborées, en particulier pour les morceaux qu'elle a acceptés à mesure qu'elle vieillissait. Rien ne serait dit à l'écran explicitement ; mais quand elle a joué, par exemple, la grand-mère solitaire dans "Le temps qui reste" de François Ozon (2005), elle pouvait encore briller avec une histoire secrète de passion satisfaite.
Son amant favori
Cette lueur restait en elle aussi, et beaucoup d'histoire cachée. Elle a résisté à en parler. Le mystère a ajouté à son attrait. Qui étaient ses influences? Un veuf qui lui avait appris des noms de fleurs, un grand-père qui lui avait montré les étoiles. Son directeur préféré ? Vous pourriez également vous demander qui était son amant favori. C'est Buñuel qui remarqua que, en talons, elle marchait un peu instable, comme si elle n'était pas si sûre d'elle-même. Elle a admis que la seule chose dont elle était certaine était ce qu'elle ne voulait pas faire.
Elle savait que ses films ont contribué à une révolution dans le cinéma, en particulier pour représenter des femmes. Et oui, une grande partie de sa vie était en elles, d'une manière ou d'une autre. Mais pourquoi se fixer sur le passé? Quand quelqu'un a demandé si elle regardait ces films, si elle leur prêtait une quelconque attention ... la réponse arrivait de nouveau, avec un rire enfumé, une manière parfaite de rejeter les cheveux, et cette torsion de la mâchoire : c’était non, et non.
lundi 20 mars 2017
Traduction de SKIZ (suite)
Comment venir à la présentation de SKIZ, le jeudi 30 mars à 19h30
SKIZ – qui n’avait pas été traduite jusqu’alors fait
appel à un autre registre.
Zapolska
elle-même l’a souligné :
Elle a voulu montrer qu’elle était capable d’écrire dans un autre style que celui de ses pièces
naturalistes, comme Mme DULSKA…
Qu’elle
pouvait briller par l’intellect, le style et l’élégance :
Une pièce très gaie, un peu légère… mais de la
psychologie ! a-t’elle
écrit.
Au
fil de la traduction notre conviction s’est forgée
que SKIZ aura
le don de plaire dans cette France qui lui avait beaucoup apporté.
Illustration de la traduction qui vient de paraître
Représentation de SKIZ à la TVP (Dir. Olga OLSIŃSKA - 1977)
Traduction de SKIZ de Gabriela ZAPOLSKA
L’ouvrage
où figure la
traduction
de la très vivante pièce
SKIZ
de Gabriela ZAPOLSKA
va
être présenté
Jeudi,
le 30 mars à 19 heures
24
rue des Écoles dans le 5ème arrondissement de Paris.
Quatre
acteurs y feront une lecture spectacle.
Entrée gratuite et verre de l’amitié.
Arturo
NEVILL s’est associé à Elżbieta KOŚLACZ, pour cette traduction.
Il
nous livre ici quelques commentaires.
La relation de la Pologne et des Polonais au théâtre
a été – et elle est toujours – intense et féconde.
Au 19ème
siècle, les auteurs de la période romantique ont produit une œuvre immense,
dans ce pays partagé entre les empires prussien, russe et austro-hongrois.
Et
qui – s’agissant du siècle qui a suivi – ignore le travail de recherche qui a
rayonné à partir des démarches de Grotowski et de Kantor ?
Aujourd’hui,
encore et toujours cette ardeur ne se dément pas.
Elle
a été – et elle est toujours – servie par un
professionnalisme exigeant, tant de la part des acteurs que des metteurs
en scène.
Par un public présent, attentif, formé et connaisseur.
Quid
de Gabriela ZAPOLSKA et de SKIZ ?
Jetez
un coup d’œil sur cette série de six timbres
dédiés aux chefs-d’œuvre de la dramaturgie polonaise (Arcydzieła
dramaturgii polskie), éditée par la Poste polonaise.
Elle
réunit parmi les meilleurs auteurs et les meilleurs pièces qui ont été choisies
pour être présentées au Théâtre National (Teatr Narodowy).
Zapolska s’y trouve aux côtés de Bogusławski, Fredro,
Słowacki, Mickiewicz et Wyspiański.
Skiz apparaît
dans la lignée de Cracoviens et montagnards, La
Vengeance, Kordian, Les Aïeux et Les Noces.
Excusez
du peu…
Née
en 1857 – nous fêtons son 160ème anniversaire, ce 30 mars
précisément.
Zapolska est arrivée entre deux périodes
politiques, culturelles et littéraires.
Après le Romantisme et le Positivisme polonais qui
avaient eu des accents propres à ce pays et à sa situation.
Et avant le renouveau de la vie artistique, qui a
anticipé et s’est confirmé avec l’indépendance recouvrée après la Ière
Guerre mondiale.
Zapolska
est morte en 1921.
Femme de lettres, elle fut.
Elle
a écrit de nombreux essais et romans
ainsi que plus de trente pièces de théâtre.
Journaliste et épistolière :
Ses
six années à Paris (1889-1895) se sont traduites par un bon millier de pages de
chroniques et d’éclairages plus intimes,
dont,
Elżbieta Koślacz et moi avons traduit une bonne partie.
Mais tout autant actrice :
entre
la Pologne et Paris, elle sera restée près de 20 ans sur les planches.
Le
style très vivant de ses pièces en bénéficie de façon évidente.
Elle
a été formée auprès de professeurs de la
Comédie-Française
et a
été engagée au Théâtre Libre d’Antoine,
puis à celui de L’Œuvre chez Lugné-Poe.
Ce
qui a rejailli sur son style de jeu puis sur
son écriture.
Ses
quatre meilleures pièces – dont SKIZ – datent d’après son retour de Paris.
En
Pologne même, certaines (comme Mme DULSKA) ont
ainsi réussi, un siècle durant et dans des
climats culturels très contrastés…
À
être proposées par les meilleurs metteurs en
scène, jouées par les meilleurs acteurs, et recevoir un excellent accueil du
public :
Pologne
partagée … Indépendance recouvrée … Période communiste … Chute du mur de Berlin
…
Mme
DULSKA avait été traduite en français dès le début des années 1930 mais des
tentatives pour la jouer en France n’ont pas abouti.
Il
est probable que le succès de Mme DULSKA en
Pologne vient de ce qu’il y touche à des ressorts plus enracinés qu’en France
lundi 5 janvier 2015
Foison de spectacles
Dans son blog du 2 janvier, la critique
théâtrale, Armelle HÉLIOT, constate l’avalanche de plus d’une centaine de
créations pour le seul mois qui commence, ainsi que l’impossibilité de faire un
choix serein puis d’en rendre compte de façon réfléchie :
Que faire lorsque l'on recense près de
quatre-vingt créations à Paris et en région parisienne et plus d'une trentaine
dans les régions.
Que faire lorsque tous ces spectacles ne
représentent que les nouvelles productions du mois de janvier 2015.
On a beau faire, le mois ne compte que
31 soirées et rares sont les artistes prêts à accepter les journalistes avant
lundi 5 janvier...
Que faire ? Comment choisir ? Et quelle
place dans les médias devant une telle inflation ?
Une trop grande quantité de spectacles
étouffe le sens. Comment faire comprendre que le théâtre est essentiel ?
Si l'on arrive à voir une trentaine de
spectacles d'ici la fin du mois, c'est que l'on aura sacrifié tout autre espace
de réflexion.
On surconsomme sans avoir une vision
d'ensemble.
C'est cela le plus grave et le plus
décourageant...
mardi 12 novembre 2013
Premiers pas de SKIZ au NORD > OUEST
Qu’est-ce que SKIZ ?
Qu’est-ce que le NORD > OUEST ? En quoi
consistent ces premiers pas ?
SKIZ
SKIZ est une comédie en
trois actes que Gabriela ZAPOLSKA, une
Polonaise, a écrite il y a un siècle – en 1908. Elle fait partie des quatre ou
cinq de ses œuvres les plus connues et qui sont toujours jouées aujourd'hui
dans son pays. C’est ainsi que SKIZ y a été
reprise une soixantaine de fois depuis sa création dont une dizaine – notamment
dans la capitale ainsi qu’à la télévision – depuis la chute du mur de Berlin.
Sa pièce la plus jouée est LA
MORALE DE MADAME DULSKA. Elle avait été traduite en français par Paul CAZIN, cela fait 80 ans… mais cette traduction
était restée à l’état de manuscrit et elle n'a été
publiée qu'il y a deux ans à peine, par les Presses de l’Université de Varsovie.
La traduction de SKIZ – par Lisbeth VIROL et Arturo
NEVILL – est toute récente. Ce dernier m’en a confié un
exemplaire : ce qui m’a permis de comparer les deux œuvres (DULSKA et SKIZ). Quel
que soit l’intérêt de la première – et on comprend la permanence de son succès
en Pologne – il me semble qu’elle aura du mal à drainer un public autre que de
spécialistes en France. En revanche, SKIZ est
susceptible d’y plaire à un beaucoup plus grand nombre de spectateurs.
Certains ont estimé qu’il s’agissait d’un marivaudage à la
polonaise. Ils sont loin d’avoir entièrement tort. Mais s’en tenir là serait
s’illusionner car une bonne partie de l’intérêt est ailleurs.
Nous y voyons deux couples de la petite noblesse polonaise
vers le milieu du 19ème siècle. L’un plus jeune, et chez qui nous
nous trouvons, sont des propriétaires ruraux dont le souci est d'abord de gérer
leurs biens, à savoir les animaux qu’ils possèdent. Surtout lui (Witus*), alors que sa femme (Muszka*) commence déjà à rêver de
perspectives plus romantiques.
* J’ai gardé les diminutifs des prénoms polonais, comme dans la
traduction que j’ai eue sous les yeux. Witus correspond plutôt à Guy et Muszka
veut dire « petite mouche ».
L’autre couple, plus âgé, vient de la ville et s’avère plus
porté à une vie mondaine et au badinage. L’homme surtout (Tolo*), particulièrement sensible
à la fraîcheur de Muszka.
Plus pondérée, sa femme (Lulu*)
laisse faire... jusqu'à un certain point, mais veille néanmoins au grain. Elle
pense – du moins, elle pensait – détenir une carte maîtresse vis-à-vis de Tolo : la force de l’habitude.
Ce qui la rassure, face aux autres femmes qui n’ont pas cette carte en main.
* Pour le couple plus âgé, Tolo est un diminutif pour Anatole, et
Lulu pour Lucina.
Voici deux extraits de dialogues entre Lulu et Muszka. Au moment du premier, le flirt est déjà
engagé entre Tolo et Muszka. Au second, cette dernière
a certes succombé mais ses transports et son exigence de bénéficier d’une
relation exclusive ont vite lassé Tolo.
Éprouvée par une défaite à laquelle elle ne s’attendait pas mais tenant à
sauver la face, Lulu a
décidé de partir… et Tolo s’est
empressé de lui emboîter le pas.
Avant que Muszka ait succombé :
Lulu
Ma pauvre enfant ! Qu’est-ce que tu en sais ? En amour, c'est
comme aux cartes : gagne celui qui a su adroitement rassembler le plus grand
nombre d'atouts dans sa main. Dans un couple, l’amour nécessite d’avoir des
cartes bien particulières – c’est… comme au tarok… Tu connais le tarok ? Non ? Passons. Ça ne fait rien… On y trouve une carte qu'on
appelle Skiz : elle bat toutes les autres cartes, même les Dames. Tu te
rends compte, ma Muszka… même les Dames !... À partir du moment que l’on a
cette Skiz dans la main, la partie est gagnée d’avance.
Muszka
Et cette Skiz, dans le cas du mariage ?...
Lulu
C’est quelque chose qui marche à chaque fois. N’insiste
pas. Je ne te dirai rien pour l’instant. Un jour, peut-être… J’ai eu du mal,
mais je suis arrivée à trouver la clé… À toi de chercher à ton tour. Pour en
revenir au flirt de mon mari, vois-tu… j'arrive au moment qu’il faut, et alors…
enfin… c'est moi qui récolte le bénéfice.
Après :
Muszka
Tu
t'en vas ?
Lulu
Oui.
C’est-à-dire… nous partons.
Muszka
Comment
ça ?… Lui aussi ?
Lulu
Lui
aussi… Qu’est-ce que tu veux ?
Muszka
Je
dois le voir…
Lulu
Il
s’occupe à ranger son nécessaire de voyage. Et pour lui c'est particulièrement
important. Je ne te conseille pas de le déranger. De toute façon, tu n’as rien
à regretter ! Tu as déjà pu te rendre compte qu'il vaut mieux avoir un
mari jeune et bien à soi plutôt que celui de quelqu'un d’autre et plus âgé.
Pour le moment ton amour-propre est blessé mais, lorsque tu auras retrouvé ton
calme, tu me seras reconnaissante car, très vite, tu n'aurais pas su comment
t’en tirer. Moi, par contre… je saurai toujours car je suis habituée à lui.
Muszka
Pourtant…
Lulu
Quoi ?
Pourtant… Il faut avoir de la fierté. Il ne veut pas… tant pis.
(Elle
prend son manteau et ses gants)
Vois-tu… je te l'avais dit : l'homme ne
s’attache pas par passion, ni par les sens, ni même par le sentiment, mais
simplement par quelque chose de très subtil, solide comme l'acier. C’est,
Muszka, la force de l’habitude. Mon mari s’est habitué à moi – et c’est à cause
de cela qu’il revient vers moi. Là était ma carte maîtresse – Skiz – dans la
partie de cartes qui se jouait au niveau conjugal. Skiz ! Avec laquelle
j’ai même pu surclasser l’atout de tes vingt ans – ô excitante marquise !
Muszka
Qu’est-ce
que je vais devenir, maintenant ?...
Lulu
Toi ?... Tu vas retrouver ton calme, et tu vas
patiemment t’efforcer de jouer cette carte maîtresse dans ton propre jeu
conjugal. Mais je te conseille d’y penser suffisamment d’avance, car il s’agit
d’une entreprise relativement difficile et laborieuse. Adieu ma petite !
Comme on a pu le lire, SKIZ (terme qui est
repris dans le titre même de la pièce) est la carte maîtresse du jeu de tarok
(ou tarock) – c’est-à-dire une variante du tarot, qui avait cours dans l’Empire
austro-hongrois des Habsbourg, donc en Galicie, dont Zapolska était originaire.
La carte Skiz y correspond assez bien à l’Excuse du tarot de Marseille, ou encore au Mat (ou Fou) du tarot
divinatoire. Mais dans le tarok, Skiz n’a pas qu’une
simple fonction de joker, comme c’est le cas de l’Excuse : elle est l’atout qui l’emporte sur tous les autres cartes. Les
traducteurs ont voulu éviter d’éventuelles confusions chez le lecteur ou le
spectateur français : pour le titre et dans le texte, ils ont gardé le mot SKIZ.
La pièce ne se réduit pas à cette simple trame et aborde
bien d’autres sujets. Je me contenterai ici d’un autre dialogue, cette fois
entre le jeune Witus et Lulu à qui, bien qu’étant
clairement son aînée, il trouve des attraits certains.
Witus a
proposé à Lulu d’aller faire
un tour à cheval dans la steppe :
Lulu
Écoute-moi,
j'ai quelque chose à te dire !
Witus
Je
t’écoute, mais les chevaux sont prêts. Tu me le diras quand nous serons en
selle…
Lulu
Non,
ici. Dis-moi d’abord, qu'aurais tu fait si tu apprenais que ta femme t'a
trompé ?
Witus (Pouffe
de rire)
Muszka ?
Babette* ?
* Babette est un diminutif
plutôt péjoratif que Witus donne à sa femme, Muszka, pour laisser penser
qu’elle n’est pas très dégourdie.
Lulu
Oui…
elle…
Witus
Cousine,
vous avez toujours des idées ! C'est absolument impossible.
Lulu
Pourquoi ?
Witus
Parce
que Babette, c'est… Babette. C'est impossible.
Lulu
Mais,
si tu avais des preuves ?
Witus
Noir
sur blanc ?
Lulu
Des
preuves.
Witus
Alors,
j’aurais tué.
Lulu
Elle ?
Witus
Non –
pas elle, pourquoi ? – C'est une oie – Lui.
Lulu (Avec
un mouvement de recul)
Lui ?
Witus (Riant)
Comme un chien ! Voyez-vous, cousine, moi
je le sais par expérience. En fait c'est toujours l'homme qui fait le premier
pas. Après, il s’éclipse. Alors, la femme court après lui et tout le monde
croit que ça venait d’elle. C'est donc lui que j’aurais tué, c'est clair.
Lulu
Ah !
Witus
Mais
vous vouliez me dire quelque chose, cousine… C'était quoi ?
Lulu
Rien
– Finalement, rien.
De retour après la randonnée de Witus et Lulu
dans la steppe (il y a eu un orage) :
Lulu
Ah !
Enfin…
Witus
En vérité, c'est de la folie. Nous pourrions
rester tranquillement assis jusqu'à la fin de l'orage dans la cahute des
palefreniers, au lieu de courir sous la pluie battante.
Lulu
Ho
Non ! Non !
Witus
He
bé… Finalement, j’aurais su me contrôler.
[…]
Lulu
Et
Muszka ?
Witus
Elle n'a que ce qu'elle mérite. Elle n'a pas à
être un morceau de glace. Et puis, pourquoi y penser ! Demain nous irons
encore dans la steppe et… (Riant)
… ma cousine m'accordera
peut-être quelques faveurs.
Lulu (Pensive)
Et en
fin de compte ?
Witus
Eh
bien !… un peu de bonheur.
Lulu
C’est
étrange… il n'y a pas longtemps, à peine trois heures, tu disais vouloir tuer
celui qui aurait séduit ta femme.
Witus
Je le
tuerais, Dieu m'est témoin !
Lulu
Et tu
veux séduire la femme d'un autre…
Witus (Riant)
Alors…
c'est à lui de me tuer !
Lulu
Donc
ça ?
Witus
Je suis tombé amoureux de vous, comme un fou.
Parce que je suis comme ça ! Un, deux, ça me prend. Dieu seul sait
pourquoi, j'aime !
Lulu (Un
temps)
Dis-moi
– mais sincèrement – je peux encore plaire ?
Witus
Et
comment !
Lulu
Merci
– c'est tout ce que je voulais savoir.
(Elle
sort en courant)
Le théâtre du NORD > OUEST
Auparavant un cabaret où Édith PIAF
a donné des récitals et où Yves MONTAND a fait
ses débuts, entre temps converti en cinéma de quartier puis en salle de
concerts de jazz, le Théâtre du NORD > OUEST est un lieu bien particulier. Depuis 14 ans,
il alterne deux saisons : l’une consacrée à présenter l’intégrale d’un
grand auteur, l’autre à un thème de réflexion.
C’est ainsi que s’y sont succédé les intégrales des œuvres
théâtrales de Racine, Musset, Corneille, Hugo,
Claudel, Feydeau, Marivaux, Montherlant, Shakespeare, Molière, Strindberg,
Labiche et Giraudoux. Les saisons de
réflexion ont porté sur : Spiritualité
et Religions, Théâtre Miroir du Monde, La mort et le passage, Justice &
Politique, Jeanne d'Arc et autres femmes, Le cœur et l'esprit, Théâtre et
engagement, Dom Juan et le libertinage, Des prisons & des hommes, Sartre
& Camus & de Gaulle et la politique et, cette année, Paroles
d'aujourd'hui.
L’actuelle
saison innove en ce sens qu’au lieu d’une intégrale, c’est un ensemble de
chefs-d’œuvre du théâtre classique qui y est présenté. Ce qui permet d’ajouter
aux auteurs des années précédentes les noms de Sartre,
Eschyle, Tchekhov, Dostoïevski Sophocle, Cocteau, La Fontaine, Péguy, Mirbeau…
Au cours de quatre mois (de fin octobre 2013 à début mars 2014) ce sont plus de
500 représentations qui y sont données – autour d'une quarantaine de pièces
directement interprétées et d’une cinquantaine de lectures.
Théâtre
d’art et d’essai, une de ses missions est de révéler de nouveaux auteurs et,
sans véritables moyens de production, de créer des spectacles qui pourront être
repris dans d’autres théâtres.
Y participent chaque saison des comédiens d'origine et d'expérience
très variées : du sociétaire de la Comédie-Française
ou d'autres comédiens bien connus, à
l'élève de cours de théâtre. Situé près des grands boulevards dans le 9ème
arrondissement de Paris (ainsi, proche du Conservatoire national supérieur d’art
dramatique), il dispose de deux salles qui totalisent 200 places.
Premiers pas
C’est sous forme de lecture – le dimanche 17 novembre en
début d’après-midi – que SKIZ sera accueillie
au NORD > OUEST pour cette saison.
Parmi les quatre acteurs, se trouve Lisbeth
VIROL qui l’a traduite en français. Elle a d’origine une solide
formation de comédienne puisqu'elle a fait le Conservatoire supérieur de
Théâtre de Varsovie (PWST) et joué sur les principales scènes classiques de la
capitale polonaise. Ce n’est pas la première fois qu’elle se produit au NORD > OUEST : on se souvient en particulier
de l’émouvant Bal des Folles à la Salpêtrière de la plume de
cette même ZAPOLSKA et lu en compagnie d’Antoinette GUÉDY et de France
FARNEL. Tout récemment, c’était le beau texte de COLETTE : La Retraite sentimentale qui a
fait une profonde impression sur les spectateurs.
Les trois autres ont en commun d’avoir joué ces jours-ci,
dans ce même théâtre, LA CERISAIE d'Anton TCHEKHOV, produit par la compagnie de l’Incartade
– une des plus remarquables interprétations auxquelles on ait assisté. À
commencer par Coralie SALONNE qui en a assuré
la mise en scène, ainsi que David MALLET et Yves JOUFFROY.
Illustration de cet article : Affiche annonçant la lecture de
SKIZ pour le dimanche 17 novembre à 14 heures 30.
En savoir plus sur Lisbeth VIROL : cliquez sur Seine &
Vistule (dans la marge de droite, juste avant l’horloge) pour découvrir les
richesses de son bloc-notes (blog) :
Inscription à :
Articles (Atom)






