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lundi 18 novembre 2013

Ocytocine : entre empathie et agressivité


CONDENSÉ
La presse en ligne est abondante.
Ce qu’on y trouve est inégal.
Je n’y ai sélectionné que quelques titres et repéré quelques articles.
Ce qui suit est le condensé de l’un d’entre eux.

(LE TEMPS – Quotidien de Suisse romande – 21 février 2012 – Pascaline Minet)

Particulièrement prometteuse contre l’autisme, l’ocytocine est également envisagée pour le traitement de diverses pathologies psychiatriques.

Cependant, certains chercheurs mettent en garde contre l’emploi de cette hormone chez l’être humain, et particulièrement chez l’enfant. Elle pourrait, dans certains cas, entraîner de l’agressivité et des troubles relationnels.

Fabriquée par l’hypothalamus et libérée dans le corps par l’hypophyse, elle est aujourd’hui, couramment utilisée pour accélérer les contractions, puis pour faciliter l’expulsion du lait. Elle favoriserait aussi l’empathie, l’attachement, la coopération et l’altruisme.

Des résultats encourageants ont été obtenus avec l’autisme, comme semble l’indiquer une étude menée sur des autistes adultes souffrant du syndrome d’Asperger.

Mais elle a été également évaluée pour d’autres pathologies : du stress post-traumatique à la schizophrénie, en passant par la dépendance et la phobie sociale.

Cependant, pour certains scientifiques, ces essais cliniques sont prématurés, surtout lorsqu’ils sont menés sur des enfants car leur cerveau est toujours en développement.

On a également observé que, sous ocytocine, les hommes en couple avaient tendance à éviter la compagnie de femmes attirantes.

Ces travaux suggèrent que l’ocytocine favorise le renforcement des liens sociaux déjà établis, au détriment de la relation avec les inconnus. […] Il faudra encore plusieurs années pour se faire une idée de son intérêt pour soigner les gens.


mercredi 5 septembre 2012

Neurones miroirs



Vous souvenez vous de la suite d’articles de ce bloc-notes sur l’évolution d’un enfant présentant quelques tendances à l’autisme ? Dans l’un d’entre eux, une notion un peu curieuse, la théorie de l’esprit, avait été évoquée. Vous la retrouverez dans le billet du 15 décembre 2010… mais aussi dans celui du 13 août de la même année qui, lui, s’inscrit dans la série des articles sur les deux hémisphères du cerveau. Disons-le un peu rapidement : la théorie de l’esprit se réfère à la capacité de se mettre à la place des autres.

C’est sur ce sujet que Till m’a repêché quelque chose qui a paru – voici déjà sept ans – autour du concept des neurones miroirs, dans The Economist. Il s’agit de neurones qui s’activent tout aussi bien quand on fait une certaine action (ou que l’on éprouve une sensation ou encore une émotion) que quand on observe quelqu’un d’autre dans une situation similaire (agir, ressentir ou éprouver).

Certains animaux – tels les singes rhésus – ayant aussi cette capacité, des expériences de laboratoire ont été entreprises. Avec les humains, on a, de préférence, eu recours à des scanners du cerveau. On a ainsi pu vérifier que les mêmes neurones (dits neurones miroirs) étaient activés quand on fait sentir quelque chose de désagréable à quelqu’un (odeur d’œuf pourri ou de beurre rance) ou quand on lui montre un film de personnes réagissant comme lui dans le même contexte. Cela vaut aussi à propos du toucher – l’exemple donné consiste à toucher la jambe d’une autre personne.

On se rend par ailleurs compte que les sujets ne se contentent pas de réagir à un stimulus bien précis : ils mettent de plus une intention derrière ce qui se passe. Pour eux, saisir une assiette devant une table bien garnie n’est pas la même chose que si elle se trouve au milieu d’un empilement de vaisselle vide.

Le mécanisme observé s’accompagne de la disparition de certaines ondes qui parcourent le cerveau. Il s’agit des ondes dites mu (µ) qui oscillent à environ 13 périodes par seconde – et donc aussi bien quand on agit soi-même que quand on observe cette action.

Il est intéressant de remarquer que, chez des autistes confirmés, cette suppression des ondes mu accompagne bien l’exécution de leur propre geste… mais que ces ondes ne s’évanouissent pas quand ils observent ce même geste fait par quelqu’un d’autre : l’effet miroir ne fonctionnerait alors pas.

Ce qui m’a frappé à la lecture de cet article est que l’expérience mentionnée consistait à faire des mouvements avec les doigts de la main. Or un des points qui m’a semblé marquant au cours de l’évolution de cet enfant, Émile, que j’ai rapportée dans ce bloc-notes (blog), est que sa maîtrise du mouvement des doigts s’est significativement améliorée au fil du temps. Au début, il avait la plus grande difficulté à faire bouger ses doigts autrement qu’en bloc, comme regroupés dans une moufle. Par la suite, cette contrainte s’est assouplie, ses doigts se sont déliés, au point de pouvoir manipuler plus habilement les objets, ou encore savoir tenir un crayon et ainsi accéder à l’écriture où les progrès se sont alors poursuivis.

La question qui se pose est si l’expérience rapportée dans The Economist  faisait appel à des autistes dont la capacité à manipuler des objets était malhabile. On sait déjà qu'il y a autistes et autistes. Mais, de plus, l’évolution constatée chez Émile, montre qu'une transformation peut s'opérer  ne serait-ce qu'à propos de l'habileté à manipuler et à être conscient de ses propres gestes.

Cela ne met en cause ni l'expérience décrite ni les constats immédiats qui s’en dégagent. Mais elle ouvre une perspective beaucoup plus large que la conclusion fermée à laquelle le lecteur pressé pourrait aboutir et garder ensuite en mémoire.

dimanche 15 juillet 2012

Entre les deux... (23)


Deux mondes
Je vois peut vouloir dire : Je comprends. La vue est certainement la métaphore la plus importante de notre relation au monde – toutes les langues indo-européennes y font appel.
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Bien des gens s’imaginent que leurs yeux sont comme les lentilles d’une caméra. Et par ailleurs ils associent souvent la pensée et le souvenir à ce qui se passe dans un ordinateur. D’un côte, cela donne l’impression d’être particulièrement actif, de choisir ce vers quoi nous dirigeons notre regard. D’un autre côté, si nous enregistrons d’une façon aussi fidèle qu’une plaque sensible (ou qu’une mémoire d’appareil photographique ou d’ordinateur), c’est une attitude relativement passive.
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Dans l’un et l’autre cas, nous sommes dans une ambiance hémisphère gauche, alors que la version d’en face est – d’entrée de jeu en relation avec le monde – celui-ci infléchit la direction dans laquelle nous portons notre attention, mais aussi que nous apportons nous aussi quelque chose à la vision que nous nous en formons finalement.
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Dans quelle mesure sommes-nous actifs dans nos choix ?
Dès qu’il aborde une phase où il est piloté par l’hémisphère gauche, l’œil se trouve en quelque sorte pris au piège par ce qu’il a été amené à regarder. Mais, avant de nous en rendre compte, un processus préconscient a pu sélectionner certains mots de la page que nous parcourons – ne serait-ce que parce qu’ils portent une charge affective, par exemple.
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De même, sommes-nous happés par ce qui bouge dans une pièce. Auparavant, c’étaient les lueurs du foyer (étymologiquement lié à focus) ; aujourd’hui, c’est la télé.
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Une fois happé, il est difficile de faire attention au reste. A l’occasion d’un match de basket-ball, on avait demandé à des téléspectateurs de s’intéresser entre les mains de quelle équipe était passé le le ballon. Après coup, aucun ne se souvenait qu’un hurluberlu déguisé en chimpanzé avait traversé l’écran en essayant de se faire remarquer. Ils en sont restés sidérés lorsqu’on leur a repassé cette séquence.
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Ce que nous voyons est filtré par ce que nous cherchons à voir – et l’hémisphère gauche est champion pour nous faire tourner en rond sur les mêmes sujets (ou ses marottes). Ce qui pose la question de notre capacité à percevoir ce à quoi nous ne nous attendons pas – c’est le boulot de l’hémisphère droit, dans la mesure où celui-ci a réussi à ne pas être mis sur la touche.
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Dans quelle mesure sommes-nous des récepteurs passifs ?
On peut trouver, dans l’Antiquité ou à la Renaissance, plusieurs exemples pour souligner que les yeux ne se contentent pas de recevoir les rayons lumineux, mais que du regard émane aussi une énergie qui pénètre l’objet de notre attention.
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On sait l’intensité de la communication par le regard dans une situation amoureuse. Il y a aussi des histoires de regard qui tue. Même à propos d’un regard apparemment détaché, voire scientifique l’intentionnalité peut en changer la signification. Opposons deux exemples : celui du chirurgien qui œuvre en vue d’obtenir une guérison ; et la manière de prendre en considération qui, dans un camp d’extermination, réduit les êtres et les corps à des objets comme des machines.
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Le détachement scientifique, typique de l’hémisphère gauche, n’implique pas l’absence d’une quelconque relation humaine, dans la mesure où celle-ci ne fait pas l’objet d’une dénégation. Le regard tel que supporté par l’hémisphère droit est, en revanche, empathique.
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La manière dont nous voyons le monde n’exerce pas seulement un effet sur les autres mais sur nous-même : notre comportement dépend souvent de ce que nous avons été amenés à valoriser au cours de périodes précédentes. Exemple : juste après avoir pratiqué des jeux vidéo agressifs, nous répondons de façon plus agressive à des provocations qui nous sont faites.
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En matière de regards, outre ceux qui sont échangés, il y a ceux qui sont partagés qui mettent en œuvre un riche réseau d’interconnexions au sein de l’hémisphère droit (à noter que, en dehors des humains, les chiens figurent parmi les rares espèces à comprendre la signification d’un regard ou d’un geste). On peut y ajouter ce qui se passe lorsque l’on regarde le visage de l’autre, ou encore les mouvements de la main : sur le plan artistique, on remarque que dans La Création de l’Homme de Michel-Ange, qui décore le plafond de la Chapelle Sixtine, Adam tend… sa main gauche, au moment où il va être vivifié par la communication divine.
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The Master and his Emissary – The divided brain and the making of the Western world – Iain McGilchrist – Yale University Press – 2009 – 597 pages...


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Le présent billet fait suite à celui du 15 juin. Il fait partie d’une séquence sur le Cerveau commencée le 4 juin 2010 (voir la liste des thèmes dans la marge de droite). Il n'est pas exclu qu'au cours de la traduction et en cherchant à condenser, il y ait eu des erreurs ou une mauvaise compréhension : se référer directement à l'ouvrage mentionné ci-dessus.
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vendredi 15 juin 2012

Entre les deux… (22)

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Heidegger et la nature de l’être
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Remarques préalables
Avant de reprendre mon adaptation très condensée  de l'ouvrage de Iain McGilchrist, je préfère indiquer ceci : près de la moitié du texte qui souligne l’intérêt de l’apport de philosophes relativement récents – de John Dewey à Max Scheler qui viendra clore cette liste – est consacrée à Martin Heidegger. C’est dire l’importance qui lui est accordée. Or on sait qu’Heidegger a été contesté, non seulement en raison de certains de ses engagements avec le nazisme, mais dans la mesure où sa pensée peut être considérée comme reflétant de tels engagements.
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L’auteur, qui lui reconnaît d’ardents admirateurs comme d’ardents détracteurs, se contente de quelques lignes à ce sujet : It is this extraordinary achievement which makes him, in my view, a heroic figure as a philosopher, despite all that might be, and has been, said against the ambivalence of his public role in the Germany of the 1930s. Ceci est suivi d’un renvoi en note : For an unbiased account, see J. Young, 1998. Ce qui, dans la bibliographie, donne : Young, J., Heidegger, Philosophy, Nazism, Cambridge University Press, Cambridge, UK, 1998, ainsi que : Heidegger’s Philosophy of Art, du même auteur et chez le même éditeur, 2004..
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C’est en 1927 qu’Heidegger publie Sein und Zeit – cette œuvre est immédiatement reconnue. Elle est motivée par son insatisfaction de voir l’être considéré jusque-là comme un attribut – pire, une chose – parmi d’autres attributs et d’autres choses : ce qui conduisait à une incompréhension, et du monde et de nous-même.
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À propos de la vérité
Pour lui, quelle que soit la chose que nous cherchons à appréhender, la démarche ainsi entreprise prend part dans ce que cette chose va devenir. Pas de vérité unique donc, ce qui ne veut pas dire qu’aucune ou que toutes les versions se valent, ni qu’il faille rejeter la vérité – ce qui reviendrait à dire que l’affirmation : la vérité n’existe pas serait une vérité plus forte que l’affirmation contraire. Et nous avons besoin d’un concept de vérité – ne serait-ce que pour pouvoir agir.
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Le mot vérité est lié à une croyance. Cela vaut pour le verum latin, dont la racine en sanskrit se rattache à choisir/croire. En anglais, true et trust (confiance) sont de la même famille. Heidegger rattache ce mot à aletheia, concept qui, en grec, peut être pris au sens de la découverte de quelque chose qui existait déjà ; ce peut aussi être la description en négatif d’une autre chose ; ou encore un processus de dévoilement (un-concealing) progressif. La vérité relève d’ailleurs de ce processus – ce qui s’oppose à l’idée d’une vérité statique qui serait donnée une fois pour toutes. L’être est caché et la vérité des choses requiert une attention patiente et empathique envers le monde.
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Mais, au même moment où elle dévoile certains aspects, la démarche de la vérité en masque d’autres : il n’y a pas de point de vue privilégié. Exemple : la couleur bleue correspond-elle à la longueur d’onde de 0,46µ ? A ce que l’on perçoit dans un tableau d’Ingres ? Ou au bleu du ciel ? En ce sens, nous créons le monde en fonction de la manière dont nous lui portons attention. Passons à un autre niveau : la vérité des choses est insaisissable, ineffable. Les voir véritablement n’est qu’un tour de passe-passe : on y substitue quelque chose de familier et de saisissable. On est dans le monde de la représentation – suivez mon regard : on est sous la coupe de l’hémisphère gauche.
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Être à l’écoute et prendre soin de
Se tournant vers l’œuvre d’art, Heidegger estime que le fait d’être caché n’implique pas qu’il faille se désespérer devant ce qu’elle a d’incompréhensible, ni y voir n’importe quoi. Sa signification s’y trouve totalement présente mais ne peut pas en être extraite ni mise en lumière tout de go. Il nous faut en avoir une idée, et sa  découverte sera liée à un patient mûrissement (la comparaison proposée ici est avec l’attitude d’écoute dans L’Annonciation de Fra Angelico). Il ne s’agit pas de répondre à mais d’entrer en correspondance avec.
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Pour Descartes (par exemple – mais aussi bien pour Platon ou Locke), la vérité est déterminée et validée par une certitude située dans un ego qui parvient ainsi à connaître et s’approprier le monde. Pour Heidegger, nous sommes un auditeur privilégié qui fait écho à l’existence : non pour savoir et utiliser, mais pour être à l’écoute, être en réponse/responsabilité. Ne pas se contenter de connaître mais pour prendre soin de.
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Ce qui est familier ne s’entend pas comme étant un cliché utilisé à force d’habitude dans le monde de la représentation – mais comme étant de la famille dont notre être au monde (Dasein) prend soin dans le monde concret de tous les jours (Sorge). Cela passe par notre corps et par nos sens : mais pas via ce corps étranger qui habite un être cartésien occupé à disséquer les choses de façon analytique et verbale.
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        Le temps vécu
De même que c’est le cas pour le corps, nous ne vivons pas au fil d’un temps qui est de notre conception : nous vivons le temps (l’ouvrage cité d’Heidegger s’intitule Sein und Zeit). Cette expérience fait du Dasein un être qui s’achemine vers la mort – en l’absence d’une telle perspective, notre existence ne prendrait pas soin de, il lui manquerait ce pouvoir qui nous attire vers les autres et vers le monde. Le temps ne se réduit pas à une succession de moments.
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        Décodage en hémisphère droit/hémisphère gauche
L’auteur fait ici un parallèle entre ce qu’exprime Heidegger à propos de la vie de tous les jours, et le sujet de son ouvrage consacré à l’hémisphère droit et à l’hémisphère gauche du cerveau. [Je le signalerai de façon abrégée dans ce paragraphe : D/G.] Il prend l’exemple du marteau : quand je l’utilise, c’est l’ensemble de cette action qui prime (D) mais quelque chose se met à clocher, il se peut que mon attention se focalise sur le marteau lui-même (G). La vie est pourtant plus complexe (D) que le simple schéma analytique (G) qui vient d’être esquissé. Il n’y a pas, d’un côté, une simple énumération d’objets (G) et, de l’autre, ceux-ci ne se contentent pas d’habiter un monde plus vaste (D) : il y a un va-et-vient entre les deux.
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Dans la vie courante, les choses trouvent leur place concrète (D), mais la routine peut les reléguer à une inauthenticité de représentation (G) ; à savoir que l’idée de marteau (G) se substitue à l’expérience que nous en faisons (D). Mais pourtant, si à quelque occasion inattendue nous sommes amenés à nous focaliser sur ce marteau (G), ce peut être une redécouverte, un retour étonné à son authenticité oubliée (D). Étonnement qui – pour bien des philosophes, dont Heidegger – est le point de départ de la philosophie.
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Les limites du langage
À partir du moment où les choses sont reléguées dans l’inauthentique, conceptualisées, elles sortent de leur contexte vivant et apparaissent comme à travers une fenêtre (référence à la démarche cartésienne), ou comme à l’intérieur du cadre d’un tableau ou d’un écran de TV ou d’ordinateur – avec une coupure à l’endroit des contours de ce cadre.
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De même, par rapport à une réalité ramifiée et interconnectée en réseau, le langage est, dans sa linéarité séquentielle, un intermédiaire qui fixe des limites et qui, éventuellement, fausse et distord. Heidegger l’estime néanmoins nécessaire. Mais il faut que l’écriture parvienne à épouser des images et des métaphores de cheminements, parcourir des circuits, procéder de façon indirecte. La vérité est un processus en marche, et non un objet dans sa fixité.
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On voit de nouveau ici la différence avec Descartes, pour qui embrasser plusieurs objets du regard était n’en voir aucun : il préconisait une démarche, un pas après l’autre. La réponse d’Heidegger a notamment été la métaphore. Il se plaignait cependant du caractère trop à sens unique du langage – surtout à l’arrivée de l’âge informatique – au point, comme Ludwig Wittgenstein, de recourir à la poésie, y compris en philosophie.
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        Écouter le langage, éveiller la compréhension qui est en nous
Pour lui, par ailleurs, il ne s’agit pas de manipuler les mots à notre usage : ce n’est pas nous qui parlons un langage mais un langage qui parle en nous. Il nous faut écouter ce que notre hémisphère droit (réputé silencieux) a à nous dire – ce qui n’est pas facile à partir du moment où nous sommes tentés d’entrer dans le monde de ce langage séquentiel linéaire dont l’autre hémisphère a le monopole.
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Nous en arrivons ainsi à cette expérience  - ô combien familière à l’expérience – que notre compréhension ne cherche pas à attraper une proie, mais qu’elle porte sur quelque chose qu’il nous faut éveiller et déployer en nous-même. De même, il n’est pas possible de faire comprendre quelque chose à d’autres, s’ils ne l’ont pas déjà compris : tout ce que nous pouvons faire dans ce cas est d’éveiller une compréhension latente qui est en eux.
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Remarques finales
Au moment de terminer l’exposé des réflexions que lui inspire Heidegger, l’auteur se dit convaincu que, en dépit des apparences, la philosophie prend sa source dans l’hémisphère droit et y retourne finalement, après passage par l’hémisphère gauche. Il souligne aussi que la philosophie n’est pas le chemin obligé de la compréhension du monde – Heidegger avait lui-même esquissé une échappatoire via la poésie. Arthur Schopenhauer, par ailleurs, estimait que les médiations de l’art – en particulier de la musique – sont mieux capables que la philosophie de révéler la nature de la réalité.
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S’appuyant enfin sur l’ouvrage Die Frage nach dem Technik (1949), l’auteur remarque qu’Heidegger avait estimé que, à la suite de la theoria grecque et de la contemplatio latine, une continuité fatale s’était établie entre le langage de la métaphysique occidentale (qui cherche à affirmer, prédire, définir, classifier) et une maîtrise technique rationnelle de la vie : l’évènement fondamental de l’âge moderne est la conquête du monde en tant qu’image. Ne considérant le capitalisme et le communisme que comme deux variantes de cette exploitation technique de la nature, Heidegger prédisait que l’oubli concomitant de l’être mènerait au désastre.
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Scheler : la valeur pour constituer la vérité
S’étant intéressé au développement de l’enfant et à la linguistique, Max Scheler a affirmé que notre première expérience du monde est intersubjective, au point de ne pouvoir distinguer soi-même de l’autre. Cela se base sur l’émotion et se rattache à une primauté de l’affect (et nous rappelle Pascal : Le cœur a ses raisons que la raison ne connait pas)… Mais pas n’importe quel affect : l’amour, pouvoir d’attraction aussi fondamental que la gravité pour l’univers physique.
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Pour lui, la valeur est un fait primaire, un aspect pré-cognitif du monde existant, ni purement subjectif ni purement consensuel – la même action peut, pour deux personnes différentes, avoir des valeurs différentes. Notre capacité d’apprécier les valeurs détermine l’attention que nous portons aux choses – en commençant par le tout, plutôt que par les parties.
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Scheler a hiérarchisé les valeurs. En commençant par le bas, il y aurait celles relatives à l’utilité et au plaisir (les sens), puis des valeurs de vitalité (courage, loyauté, traitrise…), celles de l’intellect ou de l’esprit (justice, beauté, mensonge…) et enfin le sacré. À noter que, pour revenir à l’hémisphère droit, les valeurs du niveau inférieur dépendraient de celles du haut – et à l’inverse pour l’hémisphère gauche.
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The Master and his Emissary – The divided brain and the making of the Western world – Iain McGilchrist – Yale University Press – 2009 – 597 pages...
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Le présent billet fait suite à celui du 15 mai. Il fait partie d’une séquence sur le Cerveau commencée le 4 juin 2010 (voir la liste des thèmes dans la marge de droite). Il n'est pas exclu qu'au cours de la traduction et en cherchant à condenser, il y ait eu des erreurs ou une mauvaise compréhension : se référer directement à l'ouvrage mentionné ci-dessus.
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mardi 15 mai 2012

Entre les deux… (21)

 
Dewey et James : contexte et nature de la vérité
Philosophe empiriste américain, John Dewey s’interroge sur le fait qu’habituellement, lorsqu’on raisonne sur des choses, on les sort de leur contexte. Lui et William James s’attaquent ainsi au problème de la vérité dans un monde où les choses se modifient selon leur contexte et où la nature de la pensée (mind) qui permet de les connaître, fait elle-même partie de ce contexte.
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James affiche la différence de sa démarche avec celle de la scholastique qui consiste à ajouter une brique de certitude à la précédente : pour lui, la compréhension part d’un tout qui éclaire les parties qui le composent – vérité certes provisoire mais dont il n’y a pas lieu d’abandonner la quête. De son côté, Dewey dénonce l’attitude passive – comparable à celle d’un pur spectateur -  de la philosophie classique.
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Des Allemands et des Français du courant de la phénoménologie reprendront la balle au bond.
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Husserl et l’idée d’intersubjectivité
Edmund Husserl est le pionnier de la phénoménologie : il a cherché à étudier objectivement l’état de conscience ainsi que l’expérience qu’on en a (les phénomènes), à la première personne. Bien que lesté d’un bagage scientifique et philosophique des plus classiques, il est arrivé à la conclusion qu’un rationalisme devenu un peu fou et un aveuglement à l’égard du transcendantal sont à l’origine de la crise du modernisme européen.
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Dépassant les dichotomies subjectif/objectif et réalisme/idéalisme, il a insisté sur le rôle de l’empathie (pour lui : ressentir ce que les autres ressentent) au cours de la démarche consistant à se construire un monde. Il a conclu à l’existence d’une réalité objective mais comme expérience partagée (intersubjectivité). Quant au corps, on peut le considérer comme un objet matériel, bien distinct comme les autres objets, mais nous en avons tout autant une expérience vécue de l’intérieur et que, dans l’action d’autres que nous vivent cette même expérience.
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Digression
L’auteur s’arrête un moment sur le célèbre dilemme du prisonnier : deux suspects dont on ne sait lequel a fait un mauvais coup, sont isolés chacun dans une cellule. On leur propose que celui qui dénoncera l’autre sera libéré et que l’autre aura la peine maximale ; en cas de dénonciation réciproque, ils écoperont tous les deux d’une peine modérée ; et si tous les deux se taisent, ils auront chacun une peine légère.
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S’opposent ici deux démarches : l’une, utilitaire et calculatrice, typique de l’hémisphère gauche (et bonne pour les philosophes, pour les programmeurs informatiques… et diagnostiquée chez certains psychopathes, insinue l’auteur) ; l’autre démarche, empathique et altruiste, correspond mieux à l’hémisphère droit. Le pur calcul, chacun pour soi, conduit à une dénonciation réciproque et à une peine modérée pour l’un et l’autre, alors que l’empathie altruiste sans aucun calcul, résulte dans le fait que tous les deux se taisent et ne pâtiront que de la peine légère.
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Les expériences qui ont été faites montrent que la plupart des sujets jouent le jeu de la coopération mutuelle plutôt que de se confiner à un calcul individuel intéressé. De plus, on détecte alors une plus grande activité des aires du cerveau associées au plaisir, ou bien dans l’hémisphère droit. Dans certains cas, on s’est arrangé pour que l’un des deux partenaires soit un ordinateur : ce sont, cette fois, les aires de l’hémisphère gauche qui sont entrées en action.
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Merleau-Ponty : l’empathie et le corps
Maurice Merleau-Ponty est l’héritier de Husserl pour ce qui est du corps vécu, et de Bergson selon qui le corps sert d’intermédiaire à notre expérience en ce que celle-ci est immergée dans le monde. Pour lui, le corps est le lieu où la conscience et le corps se relient et s’engagent mutuellement. Les objets n’existent pas de façon isolée les uns des autres mais sont le reflet d’une coexistence plus large. D’où un sens intrinsèque d’incomplétude de perspective, et d’une profondeur qui est absente si on ne s’attache qu’aux reflets distincts d’un objet.
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Les cas cliniques d’apraxie (incapacité d’agir) peuvent éclairer ce point : pour des lésions du cerveau droit, est touchée la relation entre le corps et le sujet, ou bien entre le corps et l’espace environnant ; pour les lésions du cerveau gauche, c’est la capacité d’utiliser directement un objet qui est mise à mal.
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Ainsi, parvient-on à la vérité par un engagement vis-à-vis du monde (et non pas via une abstraction), et en privilégiant le général sur le particulier, l’infini plutôt que le fini. C’est l’enracinement du langage et de la pensée dans le corps – expérience émotionnelle et viscérale que nous partageons avec les autres – qui permet de parvenir à une vérité partagée, même si celle-ci reste relative.
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The Master and his Emissary – The divided brain and the making of the Western world – Iain McGilchrist – Yale University Press – 2009 – 597 pages...
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Le présent billet fait suite à celui du 15 avril. Il fait partie d’une séquence sur le Cerveau commencée le 4 juin 2010 (voir la liste des thèmes dans la marge de droite). Il n'est pas exclu qu'au cours de la traduction et en cherchant à condenser, il y ait eu des erreurs ou une mauvaise compréhension : se référer directement à l'ouvrage mentionné ci-dessus.

mercredi 18 avril 2012

Entre les deux… (20)


Au début de son ouvrage, l’auteur avait attiré l’attention sur le fait que le cerveau était divisé et qu’il était sans doute opportun que certaines choses puissent être ainsi séparées ; il avait de plus noté que le cerveau était relativement asymétrique. Il s’était ensuite intéressé à la nature des différences entre les deux hémisphères. Il avait alors fait remarquer qu’il ne s’agissait pas de deux sortes de banques de données qui s’étaient trouvés juxtaposées là par hasard, mais que s’y exprimaient plutôt l’expression de deux ensembles de valeurs cohérentes mais néanmoins irréconciliables : l’hémisphère gauche se consacrant notamment à la manipulation via la main droite, ainsi que via le langage… excepté la musique – qui relève justement de l’hémisphère droit.
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À ce stade, il cherche à approfondir quels sont les mondes que ces deux hémisphères font exister, et il pose la question s’il s’agit simplement d’une asymétrie ou si l’un a la primauté sur l’autre.
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Revenons au thème de l’attention
Naturellement, la manière de faire attention dépend souvent de ce sur quoi elle porte ainsi que pour quelles raisons.
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Ex. : S’agit-il d’un carburateur ou d’un homme qui meurt ? Et dans ce dernier cas, selon que l’on est soi-même philosophe, médecin, journaliste… Autre exemple : un emplacement que certains apprécieront pour son calme et sa beauté, et d’autres parce qu’on peut le rentabiliser. Etc.
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Notre attention survient ainsi en réponse au monde, mais celui-ci prend aussi forme en réponse à l’attention que nous lui portons. Cela vaut en même temps pour les bases neuropsychologiques de notre perception du monde : ceux qui font l’impasse sur cette question en viennent à adopter implicitement le point de vue du matérialisme scientifique. C’est comme si, pour le dessin de M.C. Escher, des deux mains qui se dessinent l’une l’autre, on donnait la priorité à l’une sur l’autre.
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Un aperçu de ce tableau figure dans l’illustration qui se trouve en tête de ce billet. Elle provient de l’article que, dans son édition en anglais, Wikipedia consacre à Maurits Cornelis Escher. On ne l’y trouve pas dans l’édition française Il y est fait remarquer que cette œuvre est vraisemblablement sous copyright mais qu’en faire usage reste admissible, dans la mesure où elle est jointe à un article pour aider à en faire comprendre le contenu, sans que l’on puisse recourir à autre chose hors copyright pour fournir l’explication équivalente, et en se limitant enfin à une reproduction en base résolution – ce qui est ici le cas ici.
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Quand la science évacue la philosophie
Ne jetons pas le bébé avec l’eau du bain : il n’est pas dit que soient sans valeur les résultats auxquels on parvient en faisant l’impasse sur la question de savoir si la forme que prend le monde subit quelque influence selon le type d’attention que nous lui portons. Mais, en l’absence du nécessaire scepticisme qui devrait être de mise, on en arrive à prendre ces résultats comme allant de soi et à réduire le corps… puis le cerveau, à l’équivalent de mécanismes.
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C’est un hold-up : au lieu de laisser la philosophie interroger la science et la science informer la philosophie, une vision scientifique naïve du monde se métamorphose en une sorte de pensée unique que l’on pourrait baptiser neuro-philosophie.
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Une vague de fond susceptible de s’amortir ?
Il est exagéré de cibler les seuls neuroscientifiques car il faut reconnaître que c’est l’ensemble de la philosophie occidentale qui s’est calée sur une vision qui se veut claire et précise, s’appuyant sur un langage dénotatif et une analyse linéaire séquentielle – bien dans l’esprit de l’hémisphère gauche.
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Par ailleurs, de récents développements ont eu lieu dans le domaine de la philosophie, faisant suite à ceux qui, à partir des années 1880 avaient touché les mathématiques et la physique.
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Pensons à Cantor qui, avec la notion d’infini non-dénombrable et même d’une infinité d’infinis, a ouvert un « au-delà » à des mathématiques désormais incomplètes et moins certaines ; à Gödel dont les théorèmes d’incomplétude disent que, quel que soit le système pris en référence, il y a des vérités qui ne peuvent être prouvées en utilisant les termes propres à ce système ; en physique, à Boltzmann (systèmes imparfaits et probabilité), à Bohr (mécanique quantique), ou à Heisenberg (principe d’incertitude). À la différence de l’univers mécaniste newtonien, on peut désormais prendre appui sur une vision venant de « l’hémisphère droit », quitte à revenir ensuite et utiliser l’hémisphère gauche pour conduire une analyse logique séquentielle, et en tirer des conclusions.
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Une philosophie jusqu’alors mise sous tutelle
Pendant plus de 2000 ans (mettons, depuis Platon avec par exemple son principe du tiers exclu, jusque vers la fin du 19ème siècle), la philosophie avait privilégié un processus typique de l’hémisphère gauche : verbal, analytique, pensée abstraite et décontextualisée, raisonnement par catégories et en termes généraux, abordant la vérité à partir d’une démarche linéaire séquentielle, bâtissant brique à brique son édifice de la connaissance. La nature de la réalité y a été traitée en termes de dichotomies : réel/idéal, sujet/objet… on est dans le « ou bien/ou bien » de l’hémisphère gauche dont les fonctions, qui visent à manipuler et à utiliser, requièrent clarté et fixité – et par conséquence, séparation et division.
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Évoquons les paradoxes classiques (Achille et la tortue, la flèche immobile, tous les Crétois sont des menteurs…) : leur énoncé devrait être un signal d’alerte que le moment est venu de reconsidérer le raisonnement soi-disant logique par lequel nous décrivions jusqu’alors la réalité. Le problème de l’hémisphère gauche qui raisonne conceptuellement en vase clos, à distance de la perception incarnée du réel, est que, dans sa conviction que c’est la logique qui prime, c’est la réalité qu’il faut reconsidérer.
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Notons aussi, avant d’aborder la question des récentes évolutions de la philosophie, que dans son survol de la philosophie depuis l’Antiquité, l’auteur remarque que très peu de philosophes ont échappé à une mise en tutelle par l’hémisphère gauche (il cite Pascal et Spinoza comme des exceptions) et marque d’un point d’orgue le cartésianisme – ici qualifié de solipsiste.
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The Master and his Emissary – The divided brain and the making of the Western world – Iain McGilchrist – Yale University Press – 2009 – 597 pages...
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Le présent billet fait suite à celui du 15 mars. Il fait partie d’une séquence sur le Cerveau commencée le 4 juin 2010 (voir la liste des thèmes dans la marge de droite). Il n'est pas exclu qu'au cours de la traduction et en cherchant à condenser, il y ait eu des erreurs ou une mauvaise compréhension : se référer directement à l'ouvrage mentionné ci-dessus.


jeudi 15 mars 2012

Entre les deux… (19)


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Quand l’hémisphère droit se développe
Ce n’est pas seulement en raison d’une capacité utilitaire (à base d’outils) que l’espèce humaine a réussi sa percée mais, tout autant, en créant des sociétés aux liens assez forts, qui ont servi de base à des civilisations. C’est là où l’hémisphère droit intervient : il faut prendre en considération le développement du lobe frontal droit.
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Fœtus… 2 ans… 5 ans
Est-ce que le développement du cerveau chez le fœtus décalque la chronologie de ce qui s’est passé lors de l’apparition de l’espèce humaine ? On ne peut l’affirmer avec certitude. On remarque néanmoins que la partie frontale de l’hémisphère droit s’y développe avant même la partie occipitale de l’hémisphère gauche ! Et ce n’est que vers l’âge de deux ans que l’hémisphère gauche prend le dessus, avec la mise en œuvre des aires de la parole et du langage. Mais on ne s’arrête pas là : l’hémisphère gauche étant ainsi devenu mature, le droit continue sa poussée, permettant à des éléments plus émotionnels et prosodiques du langage de se développer entre 5 et 6 ans.
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Il est curieux que, jusqu’à encore récemment, on ait exploré en long et en large ce qui se passe dans l’hémisphère gauche et que, en formulant les choses en termes de langage référentiel, on ait considéré que le droit était silencieux – pour ne pas dire idiot (dumb). Alors que pourtant, à peu près tout ce qui différencie l’homme des autres espèces vient de là.
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Le propre de l’homme
Il y a beaucoup d’animaux qui sont capables de déduction et de fonctions utilitaires. Mais pour ce qui est de l’imagination et de la créativité, de la religiosité, de la crainte, de la musique, de la danse, de la poésie, de l’amour de la nature, du sens moral, de celui de l’humour, de la capacité de changer d’avis… toutes facultés mettant en en bonne partie l’hémisphère droit en jeu, tout cela est bien propre à l’homme.
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Au fond, l’autre hémisphère, le gauche, agit avec quelque chose en vue, il est l’instrument de notre volonté consciente, afin de saisir/attraper et d’utiliser – tandis que l’hémisphère droit s’en tient à mettre en relation sans se référer à un objectif a priori.
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Selon l’auteur, il y a ainsi deux façons opposées – vitales mais pourtant incompatibles, y compris pour des espèces qui ont précédé l’homme – d’être au monde.
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Au nom de l’utilité
L’une est importante quand il s’agit d’obtenir quelque chose (êtres vivants inclus) que l’on vise – ce qui suppose savoir l’isoler du reste d’un monde perçu comme objectif. Tout cela – qui pousse à la manipulation et dont la valeur mise en exergue est l’utilité – a dû avoir son origine dans l’hémisphère gauche, puis par cette capacité de son lobe frontal de prendre des distances par rapport au monde tel que médiatisé par l’expérience, ainsi que de parvenir à manipuler l’environnement dans un sens aussi bien symbolique que physique. Et c’est dans cette région du cerveau qu’est naturellement venu se loger le langage référentiel chez les êtres humains.
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Relationnel et empathie
L’autre tendance s’oriente dans le sens de la mise en relation avec les choses, avant même qu’une réflexion ne vienne s’en mêler – c’est donc un engagement immersif dans un monde extérieur à soi. Et avec le développement du lobe frontal droit, une capacité d’empathie s’est trouvée accrue.
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Cela ne veut pas dire que ces deux tendances soient inéluctablement en conflit. Rien n’empêche que ces différences puissent se combiner de façon créative (ex. : harmonie, contrepoint). Les deux hémisphères permettent d’exprimer une tension qui se manifeste à bien des niveaux entre des forces qui agissent dans le sens de plus de cohérence et d’unification, et d’autres vers l’incohérence et la séparation.
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Risques d’un langage scientiste
L’hémisphère droit est celui sur lequel se fonde l’expérience, qui a la vision la plus large et qui est ouvert à ce qui existe en dehors du cerveau. Le problème vient de ce que des scientifiques qui s’appuient sur le langage et l’argumentation analytique (sous contrôle de l’hémisphère gauche), ont tendance à ne regarder le cerveau que sous cet angle. Jusqu’à il y a peu, ces neuroscientifiques ont fait preuve d’un aveuglement sur ce point et, même pour certains, d’un chauvinisme qui rejette le fait de prendre en compte l’hémisphère droit et qui emploie à cet égard un vocabulaire dépréciatif. Il avait été mentionné plus avant que la production de l’hémisphère gauche pouvait être outre mesure optimiste, au point de devenir déraisonnable et en dénégation de ses propres limites
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Petite digression…
sur la prédominance des droitiers dans la population (la main droite est sous contrôle de l’hémisphère gauche). Cela n’empêche pas une bonne proportion des artistes, des mathématiciens, des athlètes, par exemple, d’être des gauchers et – au sein de ces disciplines – que ces derniers soient en meilleure place : on peut supposer que les droitiers ne disposent pas d’un accès aussi aisé aux fonctions globalisantes de l’hémisphère droit.
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Mais il faut en même temps admettre que d’autres personnes qui ne bénéficient pas du cadrage que procurent les règles plus systématiques mise en jeu dans l’hémisphère gauche, peuvent être victimes de désavantages évidents (ex. : dyslexie, schizophrénie, trouble bipolaire, autisme…)
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The Master and his Emissary – The divided brain and the making of the Western world – Iain McGilchrist – Yale University Press – 2009 – 597 pages...
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Le présent billet fait suite à celui du 15 février. Il fait partie d’une séquence sur le Cerveau commencée le 4 juin 2010 (voir la liste des thèmes dans la marge de droite). Il n'est pas exclu qu'au cours de la traduction et en cherchant à condenser, il y ait eu des erreurs ou une mauvaise compréhension : se référer directement à l'ouvrage mentionné ci-dessus.
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mercredi 15 février 2012

Entre les deux… (18)




La linguistique à distance du corps et du monde
La linguistique, telle qu’elle s’est développée au 20ème siècle avec Saussure, insiste sur la valeur arbitraire du signe, puis sur le fait que la langue a été une libération par rapport aux entraves du corps ainsi que du monde physique qu’elle décrit. Il y a pourtant une très forte relation entre les gestes du corps et la syntaxe verbale – non seulement pour nommer les choses mais aussi pour les éléments logiques et formels qui prennent leur origine dans le corps et l’émotion (ceci sera repris dans un chapitre ultérieur).
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La dénégation qui sous-tend cela ne se limite pas à l’apport de Saussure et de ses adeptes, mais dérive d’un courant qui s’est amplifié au cours des derniers siècles, qui a répudié l’enracinement corporel en faveur d’une vision mécaniste de nous-même, abstraite et cérébralisée, puis s’est inscrit dans la pensée courante. Ce désenchantement corporel du langage peut s’interpréter comme une rébellion à l’instigation de l’hémisphère gauche, contre la perception du monde qu’apporte l’hémisphère droit.
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On pourrait – quand même et pour le moins – mettre en question la théorie de Chomsky sur l’existence d’une grammaire universelle, dans la mesure où elle conduit à prôner que les structures du langage analytique seraient câblées dans le cerveau, au point de faire de celui-ci une machine cognitive à base de règles programmées qui structureraient le monde.
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N’a-t-on pas plutôt affaire à un organisme vivant et lié au corps, qui développe des savoir-faire implicites et performants au cours d’un processus empathique, faisant appel à une imitation intelligente ? Pour le moins, la théorie d’une grammaire universelle ne colle pas avec la manière dont les enfants font l’acquisition du langage dans le monde réel. S’ils font, certes, preuve d’une remarquable capacité pour saisir spontanément des formes conceptuelles et psycholinguistiques de la parole, c’est néanmoins de façon beaucoup plus globale qu’analytique. Imitateurs à un point étonnant, ils sont justement des imitateurs et non des machines à recopier.
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Imiter n’est pas copier
Car s’il existe un niveau tel que celui de l’apprentissage par cœur, où l’on reproduit mécaniquement ce qui a été préalablement découpé selon une séquence donnée, il y a aussi cette attirance pour saisir un tout et pour essayer de le sentir de l’intérieur, comme si on habitait de l’intérieur d’une autre personne : lorsqu’on imite sa voix, sa façon de parler, celle de marcher… avant même que d’émettre un quelconque jugement (admirer ou se moquer de cette personne). C’est une imitation empathique, qui suppose une identification et qui, au-delà de l’acquisition des savoir-faire, joue son rôle dans le développement humain.
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A ce titre, on ne peut pas dire que le langage se soit abstrait de la vie. L’enfant n’accède pas au langage en apprenant des règles mais par une imitation identificatoire empathique, vécue de l’intérieur. C’est à ce stade – et plus tard aussi dans la vie – que nous attrapons sans nous en apercevoir des habitudes ou des tics de langage de nos vis-à-vis. Ceci vaut aussi pour les gestes et la musique.
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Le langage enraciné dans le corps
Ce processus relève d’une partie du cerveau proche de la motricité gestuelle ainsi que de ces neurones-miroirs qui s’activent aussi bien quand nous agissons nous-même que quand nous regardons les autres agir – processus que des anthropologues considèrent dériver de la musique : sorte de langage corporel qui s’étend émotionnellement à l’ensemble des individus d’un groupe ; relation qui englobe bien plus que la somme de ses parties.
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Si le langage a pris source dans la musique, il s’est agi d’empathie et de vie en commun et non de quelque chose qui divise et qui met en compétition. Comme la musique, le langage est une activité partagée qui débute en transmettant une émotion et en suscitant la cohésion. Le chant humain est unique, en ce sens qu’aucune autre espèce ne synchronise les rythmes, ne mélange les timbres (le chant des oiseaux est individualiste et de nature compétitive… et il a sa base dans l’hémisphère gauche, contrairement à ce qui se passe chez l’homme).
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La propension à s’exprimer et à communiquer ne se situe pas dans l’aire de Broca qui joue en quelque sorte un rôle de moteur de la parole, mais elle prend son origine dans une partie plus profonde du cerveau, liée aux motivations de socialisation. Il est à craindre que certains en soient arrivés à confondre ces deux fonctions. A noter aussi que cette aire plus profondes est particulièrement développée chez les dauphins dont on sait l’intelligence et la faculté à communiquer… en musique.
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Sélection naturelle : le groupe ? l’individu ?
Si on raisonne en termes de sélection naturelle, les anthropologues vous diront que celle-ci s’opère au niveau des groupes et non tant à celui des individus. S’il est clair que des différences individuelles se manifestent au sein d’un groupe, c’est néanmoins celui-ci tout entier qui en bénéficie dans sa cohérence.
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On est ici loin de la théorie de la sélection naturelle qui met l’accent sur la compétition entre des individus, chacun ayant un objectif formulé en termes d’utilité. Si on en reste à ce type de formulation, la musique, la danse, le rire… deviennent futiles. Le langage référentiel qui s’est massivement développé autour de l’hémisphère gauche, a réalisé un hold-up : il s’est détaché de la relation originelle avec le corps et avec l’expérience ; il est devenu un monde en soi, qui n’est plus une présence au monde mais une représentation de celui-ci.
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The Master and his Emissary – The divided brain and the making of the Western world – Iain McGilchrist – Yale University Press – 2009 – 597 pages...
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Le présent billet fait suite à celui du 15 janvier. Il fait partie d’une séquence sur le Cerveau commencée le 4 juin 2010 (voir la liste des thèmes dans la marge de droite). Il n'est pas exclu qu'au cours de la traduction et en cherchant à condenser, il y ait eu des erreurs ou une mauvaise compréhension : se référer directement à l'ouvrage mentionné ci-dessus.