lundi 11 octobre 2010

Entre les deux… (11)


La musique et le temps
L’hémisphère droit trouve une de ses expressions naturelles dans la musique : celle-ci est enracinée dans le corps ; elle communique de l’émotion et de l’implicite (nous explorerons dans un chapitre ultérieur comment un recouvrement s’opère avec le langage).

Autre caractéristique qui lie la musique à l’hémisphère droit : elle consiste entièrement en des relations, en des entre-deux : notes silences, mélodie, harmonie, rythme… Et non seulement «entre» mais en formant un tout, un contexte qui donne à chaque élément une vie nouvelle, inédite – il en va de même pour la poésie, expérience qui procure à chaque mot une nouvelle naissance. Cette expérience se déploie continûment au fil du temps – on a pu dire, à la suite de Novalis, que tout art aspire à retrouver les conditions propres à la musique.

L’enracinement dans le corps ne se limite pas à ces mouvements volontaires que l’on exécute quand on danse : la musique nous affecte physiquement au travers des émotions – sous ses diverses formes, elle crée des attentes qui pourront aussi bien nous combler que nous décevoir, et dont les effets se manifestent dans la respiration, par des battements de cœur, des transpirations, des larmes qui viennent aux yeux, des cheveux qui se dressent. La conjonction propre à l’hémisphère droit avec les centres sub-corticaux, l’hypothalamus et le reste du corps, n’y est pas pour rien.

La musique (cela vaut aussi pour la poésie) semble associée à la tristesse. Il y a certes des musiques joyeuses, mais en mode mineur, comme si on partait en vacances.


Par ailleurs, capable de ressusciter des émotions ou des ambiances qui nous sont familières, la musique arrive à en susciter d’autres (voire même des passions) que nous n’avions pas connues jusqu’alors – elle en élargit le spectre. L’auteur prend ici ses exemples chez Mozart, Bach ou Mendelssohn.

Alors que la parole relève a priori de l’hémisphère gauche, les mots que nous prononçons alors que nous chantons entrainent une forte activité dans l’hémisphère droit. Ainsi, un patient était devenu incapable de parler, son hémisphère gauche étant endommagé – mais il pouvait chanter sans difficulté les paroles d’une chanson. De même, on a vu des artistes, des compositeurs, des chefs d’orchestre qui se trouvaient dans une situation analogue, poursuivre correctement leur activité. Si, à l’inverse, l’hémisphère droit est endommagé, c’est la capacité d’apprécier la musique, de la comprendre et de la jouer qui sera touchée, ainsi que la perception des sons non-verbaux.

S’agissant du rythme, les choses sont plus nuancées ; une partie des rythmes de base sont également pris en charge par l’hémisphère gauche – mais dès que les choses se compliquent et on revient vers l’hémisphère droit.

Autre particularité : à la différence des amateurs, les musiciens entrainés ou professionnels semblent davantage se reposer sur leur hémisphère gauche. On donne à cela plusieurs interprétations : apprentissage plus conscient, approche plus analytique, sollicitation de l’attention visio-spatiale. On peut aussi penser que, tandis que l’hémisphère droit se consacre préférentiellement à la découverte de ce qui est nouveau, le gauche prend en charge ce qui est devenu finalement familier. A preuve que, face à des situations plus exploratoires (ex. : l’œuvre contrapunctique de Bach), ces mêmes professionnels font à nouveau fortement appel aux ressources de leur hémisphère droit.

Comme pour l’expérience narrative, comme pour celle de nos vies elles-mêmes, l’expérience musicale se déploie dans le temps – celui-ci servant de contexte pour donner signification à toute chose et, réciproquement, tout ce qui porte pour nous signification a son existence dans le temps. Dès que l’on se trouve dans l’appréciation d’un temps vécu – avec passé, présent et avenir – on est du côté de l’hémisphère droit.

A contrario, les abstractions intemporelles, les représentations d’entités… nous font passer du côté gauche. Mais si cet hémisphère est incapable de suivre un fil narratif, il est en mesure de traiter une succession d’évènements momentanés, fractionnés, non reliés entre eux – même si cela porte sur une accumulation d’instants temporels, mécaniques, rapprochés, à la manière des images d’un film qui donnent une illusion de continuité.

En résumé : avantage à l’hémisphère gauche pour les situations statiques, et au droit pour les flux temporels. Tel est le cas de la musique, à un point tel que celle-ci devient le temps au-delà de la temporalité – non pour nous en libérer mais en nous faisant accéder à l’éternité (il en va de même pour accéder à la spiritualité, au-delà de l’existence physique, à l’universalité, au-delà du particulier).

Profondeur de champ
L’équivalent du temps dans le domaine visuel pourrait être la profondeur du champ spatial et on en revient à l’hémisphère droit dès qu’il s’agit d’être en relation avec d’autres, sans nous limiter à une catégorisation plus propre à l’hémisphère gauche (au-dessus / au-dessous, à rapprocher du avant / après temporel… et ainsi de suite) et à une tendance à se rapprocher des schémas ou des figures géométriques.

On le vérifie pour des sujets chez qui on a neutralisé l’un des deux hémisphères et à qui on demande de dessiner, successivement, le même objet : si c’est l’hémisphère gauche qui fonctionne seul, le sens de la profondeur disparaît et, pour un dessin d’immeuble par exemple, on obtient une succession de ses différentes façades, mais alignées comme dans certains dessins d’enfants.

Cet hémisphère gauche a d’ailleurs du mal à apprécier des surfaces à trois dimensions, irrégulières et légèrement incurvées, telles qu’on en trouve souvent dans le cas d’êtres vivants ; alors que l’hémisphère droit les traite de façon réaliste et détaillée, en profondeur, avec un sens esthétique de l’intensité et de la beauté.

The Master and his Emissary – The divided brain and the making of the Western world – Iain McGilchrist – Yale University Press – 2009 – 597 pages...

Le présent billet fait suite à celui du 17 août. Il fait partie d’une séquence sur le Cerveau commencée le 4 juin 2010 (voir la liste des thèmes dans la marge de droite). Il n'est pas exclu qu'au cours de la traduction et en cherchant à condenser, il y ait eu des erreurs ou une mauvaise compréhension : se référer directement à l'ouvrage mentionné ci-dessus.

samedi 9 octobre 2010

Varsovie – septembre 2010 (V)


La question nous est parfois posée. Sans être spécialistes, nous sommes plus ou moins au courant des prix de la vie de tous les jours en Pologne.

Les prix d’il y a 10 ans
En faisant le ménage avant coup de peinture, nous sommes tombés sur quelques tickets de caisse et bouts de papiers datant d’une dizaine d’années. Le choc d’après la chute du Mur (forte inflation et mesures économiques drastiques) était déjà en grande partie absorbé et la Pologne commençait à loucher du côté de l’Union Européenne où l’on s’apprêtait en 2001 à passer à l’euro (elle y est entrée en 2004 mais la décision n’est pas encore prise aujourd’hui d’abandonner le zloty - les bruits qui couraient ce mois-ci dans les sphères du pouvoir et de la finance faisaient état de préparatifs pour un passage à l'euro en 2015).

En 2001 donc, le zloty se changeait à presque 2 francs, soit 3,5 zlotys pour un euro, contre 4 actuellement. Et voici ce que nous livrent les chiffres empoussiérés que nous avons décryptés, et certains plus actuels :
Attention !
Selon la configuration de l'écran, les colonnes ci-dessous ne sont pas forcément bien alignées.
En ce qui me concerne, j'obtiens une apparence correcte en "plein écran" et zoom à 100%.
[En euros]..........2001....Pologne....France..........2010.....Pologne....France
Café en terrasse.............1,30..........1,60........................1,50...........2,20
Litre eau minérale...........0,20..........0,11........................0,37
Kilo de pain....................0,46..........2,90........................2,00..........4,40
Kilo de pommes............. 1,80.........................................1,20..........2,30
Kilo de bananes..............0,90.........................................1,50..........1,50
Kilo de beurre................3,30...........6,00........................6,25.........11,00
Kilo Danone naturel........ 2,30..........1,60........................1,60
Pantalon (teinturerie)..... 2,90..........5,00........................3,30..........3,90

...........Cela ne fait que donner une idée approximative car ces prix dépendent de l’endroit (grande ou petite agglomération / grande surface ou petit magasin).

Téléphoner quand on voyage aujourd’hui en Pologne
Il nous a fallu cette fois-ci nous fixer une ligne de conduite en matière de communications téléphoniques car il n’y avait pas de téléphone fixe dans l’appartement qui nous a servi de point de chute et nous reposer sur nos seuls téléphones mobiles en aurait fait exploser les forfaits. Lorsque nous les utilisons en France, les communications reviennent à un peu moins de 15 euros de l’heure. Dès que nous sommes en Pologne, le compteur se met à tourner deux fois plus vite pour les appels que nous passons vers nos destinataires en Europe (aussi bien donc vers la France que vers la Pologne) et nous payons un surcoût d’un peu plus de 10 euros de l’heure pour les communications que nous recevons – notre correspondant ayant été facturé au tarif normal dans son pays.

Nous avons expérimenté trois solutions qui ne sont d’ailleurs pas exclusives :
- SMS : pour 13 euros, on peut expédier une centaine de ces messages courts (l’équivalent de 4 ou 5 lignes du présent texte, sans faire d’acrobaties, par ex. en compactant les mots, et en acceptant les lettres avec accents ou cédilles)… et quand on en reçoit, on ne paie rien de plus.
- Cartes de cabine téléphonique vers un numéro de téléphone fixe ailleurs en Europe : sans mesure précise, donc à l’intuition, une carte à 15 zlotys permet de tenir entre 10 minutes et un quart d’heure – à 4 euros pour un zloty, cela voudrait dire dans les 15 à 22 euros de l’heure, ce qui reste moins cher que les 26 à 30 avec un téléphone mobile emporté de France.
- Une personne de l’équipe avait de nombreux correspondants à joindre en Pologne même. Dans la galerie marchande près de la station de métro Centrum à Varsovie, elle a trouvé un portable à 120 zlotys (30 euros) fonctionnant avec cartes prépayées : ses communications lui reviennent alors à moins de 5 euros de l’heure. A noter que, à la différence de l’option courante du téléphone mobile à carte en France, on n’est pas poussé à consommer dans les semaines qui suivent sous peine de perdre son avoir : on peut donc revenir en Pologne jusqu’à un an plus tard, le solde est toujours valable – et il n’est pas ici demandé de fournir son identité lors de l’achat initial.

Qualité de service
Pour la troisième année, un des principaux quotidiens du pays s’est associé avec un site Internet qui sert d’observatoire pour la qualité de service dans le commerce de détail en Pologne : dans un supplément de 16 pages, il publie un classement par branches ainsi que des meilleures chaines de magasins, le tout accompagné de commentaires. Les critères pris en compte sont : l’organisation et le temps mis pour fournir le service ; l’offre, les prix et l’assortiment ; l’apparence du lieu ; la compétence du personnel ; sa courtoisie et sa présentation (*).

Les notes semblent représenter un différentiel en % entre les opinions positives et négatives : Multibank obtient un score de +84, tandis que les transports urbains se voient attribuer un –18 (ce sont d’ailleurs les services postaux, les télécommunications fixes ou le transport ferroviaire qui se regroupent dans la zone négative). Dans le même ordre d’esprit, les pharmacies sont à +67 et les cabinets médicaux à +37 mais les hôpitaux au voisinage de zéro. Avec +58, les cafés (et dégustation de glace) devancent les hôtels et restaurants (+47), et plus encore les fastfoods (+41). La confection pour homme semble mieux appréciée (+54) que celles pour les dames (+46) ou pour les jeunes (+35). Les supermarchés sont notés +30 et les hyper +18.

Parmi les établissements bancaires, on a vu que Multibank était bien cotée (+84). Elle est suivie par BZ WBK (+47 – dont il me semble que, il y a quelques mois, la publicité était agrémentée par la tête de Gérard Depardieu) puis par ING Bank Śląski (+46). En revanche, Pekao SA (+8) et Kredyt Bank (+6), des vieux de la vieille rebaptisés, tiennent la lanterne rouge.

Biedronka (+38 – la Coccinelle, chaine d’origine portugaise m’a-t-on dit ici) sert de chef de file de la qualité de service pour les supermarchés. Viennent ensuite Intermarché (+34) et Lidl (+33). Carrefour Express semble se situer aux alentours de zéro.

Que l’on puisse déguster, un café, une pâtisserie ou une glace dans cette rue plutôt chic, dite du Nouveau Monde (Nowy Świat), ce n’est pas nouveau. Ce qui l’est est que de tels endroits se sont mis à y pulluler tout du long. Ce qui fait que lorsque vous y flânez en consultant le hit-parade les concernant, vous vous sentez en terrain connu. Car Tchibo (+60) s’y trouve bien évidemment, de même que Grycan (+58, surtout les glaces) et Costa coffee pas loin derrière.

Et si vous prenez le volant et vous mettez à la recherche des meilleures stations-services, pensez à repérer Statoil (+63), LOTOS (+55) et Lukoil (+54).

(*) Source : supplément à Rzeczpospolita du 23 septembre.

N.B. - Publié en octobre, de qui précède fait partie d'un ensemble de cinq billets rédigés à Varsovie au cours du mois précédent.

vendredi 8 octobre 2010

Varsovie – septembre 2010 (IV)


Troisième pièce de théâtre pendant ce séjour : Pan Jowialski d’Aleksander Fredro au Teatrpolonia, établissement privé sous la direction de Krystyna Janda.

Aleksander Fredro (1793-1878)
On le désigne parfois comme un Molière polonais : il use certes de la palette du comique mais pas dans la même veine. Et il a vécu environ deux siècles plus tard : né dans la partie autrichienne de la Pologne du Partage, il s’est engagé à 16 ans dans les armées du Duché de Varsovie mis en place par Napoléon et a passé quelques temps à Paris après la chute de celui-ci, avant de revenir dans la région de Lwów.

Avec d’autres pièces du même auteur, qui remontent à la même époque, comme Śluby Panieńskie (Serments de jeunes filles) ou Zemsta (La Vengeance), Pan Jowialski (1832 – que l’on pourrait traduire par Monsieur Jovial) est parmi les plus connues du répertoire national. A noter qu’écrites à une période qui correspond au déploiement du Romantisme polonais, elles s’en distinguent, et par leur sujet et par la forme.

Pan Jowialski
Le prétexte semble mince : deux jeunes gens qui cheminent à travers le pays s’égarent dans une propriété. Découvrant l’un d’eux endormi, les hôtes du lieu s’amusent avec force déguisements et courbettes, à lui faire croire à son réveil qu’il se trouve dans quelque palais oriental dont il serait le seigneur. Il tombe amoureux de la jeune fille de l’endroit – c’est réciproque. La médaille qu’il porte fonctionne comme un deus ex machina pour dissiper tous les obstacles qui n’ont pas manqué de surgir pour contrarier le happy-end tant attendu… Clin d’œil final : sous la forme d’une mise en cage du damoiseau.

Par-delà le prétexte, autant d’occasions d’enchaîner, de joyeuse humeur, avec beaucoup d’à-propos comme d’ironie, une suite de proverbes et de petits récits qui émaillent la sagesse populaire. Tout le monde les connaît par cœur, les attend… et, en même temps, la «chute» sait prendre un tour imprévu. C’est, en la matière, Pan Jowialski – le maître du lieu, un grand-père dont, dans la présente mise en scène, la femme est loin de rester en arrière – qui orchestre ce feu d’artifice.

D’hier, d’aujourd’hui et de demain
En cet après-midi d’un premier dimanche d’automne, on aurait pu imaginer un public familial. La salle était remplie : rien d’étonnant ici. Mon étonnement est plutôt venu de la grande variété des âges : en fin de compte, pas tellement d’enfants, pas de groupes de jeunes comme au Teatr Polski. Le plus souvent des couples – dans la maturité, plus récents, plus avancés – des gens qui prenaient plaisir à participer de bon cœur, à continuer de donner vie par leurs rires et applaudissements à ce qui avait fait rire et applaudir les générations précédentes et avait été puisé bien avant encore.

Ce n’est pas le seul pays où on le constate mais, en Pologne, on est particulièrement porté à marquer la distance entre Eux et Nous (Oni / My). Eux, ce sont ceux qui détiennent le pouvoir – on l’a vu dans un précédent billet. Les acteurs sont ici des Eux particuliers en ce qu’ils sont beaucoup plus proches et souvent aimés. Il y a sans doute un peu de ce que l’on trouve ailleurs dans la presse dite people mais sur un mode paradoxalement plus profond et plus élevé.

Sur scène comme dans la salle, les générations se mélangeaient – en raison de la distribution bien sûr mais de façon plus vivante aussi : c’est Marian Opania (très aimé du public – et de la promotion de Lisbeth) qui tenait le rôle de Pan Jowialski ; Krystyna Janda en personne, devenue femme du chambellan par un second mariage : son discours, parsemé d’expressions en français, se référant constamment à son premier mari ; et les plus jeunes, notamment les tourtereaux, faisaient, tout à leur honneur, leurs premières armes alors qu’ils étaient encore en dernière année de Conservatoire.

Figure de proue du théâtre privé
Actrice au théâtre comme au cinéma (à commencer, dans L’Homme de marbre d’Andrzej Wajda) Krystyna Janda a été formée au PWST. Outre le Teatrpolonia (deux salles), lancé il y a 5 ans à Varsovie, elle y dirige l’Och Teatr. Pour la saison, elle compte y faire tourner une quarantaine de pièces (elle a mis en scène ou joue dans une quinzaine d’entre elles). Sans tomber dans le piège d’une comparaison directe des chiffres, un ordre de grandeur : sur la durée d’une semaine, la rubrique théâtre des journaux donne le choix entre une centaine de spectacles dans la capitale (*).

Maria Seweryn, fille que Krystyna Janda a eue avec Andrzej Seweryn (son premier mari mais dans la vie, cette fois… et qui revient de France pour y diriger le Teatr Polski) est également présente dans des spectacles que promeut sa mère. Notamment avec son père dans Dowód qu’il a été invité à mettre en scène au Teatrpolonia. Elle est, désormais aussi, à la tête d’un autre théâtre, dans un quartier ouest de Varsovie.
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(*) Source : supplément à Gazeta Wyborcza (Stołeczna) du 24 septembre.
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Dans l'illustration, une scène de Pan Jowialski avec, de part et d'autre de la jeune Aleksandra Grzelak, Krystyna Janda et Marian Opania ; puis l'entrée du théâtre et l'affiche de la pièce.
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N.B. - Publié en octobre, de qui précède fait partie d'un ensemble de cinq billets rédigés à Varsovie au cours du mois précédent.

jeudi 7 octobre 2010

Varsovie – septembre 2010 (III)


Autre décalage entre ce que l’on affiche et la manière dont on se comporte : Moralność Pani Dulskiej (La Morale de Madame Dulska). Nous sommes cette fois au tout début du 20ème siècle – c’est la pièce la plus connue de Gabriela Zapolska, créée en 1907.

La pièce de Zapolska
C’est un coup de projecteur sur un épisode de la vie d’une famille de la petite bourgeoisie, sous la férule de la femme qui dirige le foyer. Sa ligne de conduite se résume finalement à assurer par tous les moyens l’honorabilité de sa maison vis-à-vis de l’extérieur.

Propriétaire de l’immeuble où ils habitent, elle n’hésite pas à mettre à la porte un couple dont la femme vient de faire une tentative de suicide parce que son mari venait de la tromper – motif : l’ébruitement provoqué par cet acte de désespoir, d’où la mauvaise publicité (et la baisse de rentabilité) pour la valeur de ses biens. Mais elle se satisfait en même temps qu’un autre de ses logements soit occupé par une cocotte qui mène son commerce dans la discrétion voulue et paie rubis sur l’ongle.

Puis elle chassera la bonne qui vient de se faire engrosser par son fils, devant le comportement duquel elle montre toutes les faiblesses. L’opération aboutira mais moins facilement que prévu : pour qu’il paraisse blanc à l’extérieur, il faudra avoir lavé le linge sale en famille. Car la pièce n’aurait pas le poids qu’elle s’est avérée avoir au fil du temps, si elle n’était pas sous-tendue par la psychologie des personnages.

Plusieurs des membres de la famille ne suivent pas aisément les rails d’une telle programmation sociale. A commencer par le fils, un oisif qui, s’il court les boites la nuit, et accessoirement la bonne avec la bénédiction tacite de sa mère, fait ce qu’il fait et l’exprime dans un esprit de révolte qui se veut conscient. La bonne est enceinte ? Il déclare vouloir se marier avec elle mais sera bientôt amené à mettre les pouces. Et la mère, bien que très réticente, dotera l’intéressée d’un relativement important pécule de départ.

Tournent autour deux sœurs plus jeunes : l’une un peu nunuche mais personnage qui, dans la pièce, fait le plus montre d’empathie ; l’autre qui s’apprête au contraire, avec le cynisme voulu, à mordre la vie à belles dents. Une de leurs cousines, un peu plus âgée et déjà mariée mais ne dédaignant pas s’attirer les attentions de quelques jeunes officiers, lui sert en quelque sorte d’exemple à suivre. A la différence de Madame Dulska, elle ne possède pas de biens et n’est pas coincée dans sa position sociale – mais comme cette dernière, elle n’hésite pas à jouer des coudes et, assez démerdarde, elle lui sert au besoin de conseillère.

Dans le foyer, c’est Madame Dulska qui porte la culotte : elle octroie à son mari tout juste d’argent de poche pour aller rencontrer ses alter egos au café. Il n’apparaît qu’à de rares occasions dans la pièce, s’exprime par mimiques et n’y prononce qu’une seule phrase, d’ailleurs inachevée.

Dulscy z O.O. : une adaptation
La pièce que nous sommes allés voir au Teatr Polski n’est pas exactement celle qui vient d’être résumée mais une transposition à notre époque – donc un siècle plus tard. Explication sur le titre : en polonais, on dit Monsieur Dulski, Madame Dulska, et les Dulscy – on pourrait traduire Dulscy z O.O. par Les Dulski S.A.R.L.

L’intention était fondée et la trame d’ensemble a été assez fidèlement respectée. Ce qui change à première vue, ce sont les vêtements, l’ameublement design, le recours à des téléphones portables (ex. : pour la mise à la porte expéditive de la locataire qui avait tenté de se suicider – ce qui permet, les temps sont durs dans le théâtre, d’économiser un personnage dans la distribution).

L’impression que j’en ai cependant ressentie est que l’on a beaucoup misé sur l’aspect visuel, souligné à certains moments par des effets sonores (sortes de jingles envahissants que Madame Dulska zappe d’un geste autoritaire) : décor, coloris dont ceux des habits – on se croirait parfois devant une passerelle de défilé de mode, démarches obsessionnellement mécaniques ou, par contraste, exagérément décontractées.

Je crains – et j’ai cru comprendre car, ici aussi, ma capacité à suivre en polonais avait ses limites – que le jeu des personnages soit resté dans la convention de la pièce et que la densité psychologique qu’elle recèle et qui, depuis ses débuts, avait attiré des actrices et acteurs de renom pour en camper et mettre en valeur les personnages, ait été reléguée à un second plan sauf, peut-être, pour le rôle du fils.

Moralność de Zapolska a en effet réussi à traverser les années et les régimes (Pologne partagée puis indépendante, d’avant-guerre puis de derrière le rideau de fer, d’après la chute du Mur, et désormais dans l’Union européenne…). Elle est en bonne place dans les Lagarde & Michard des programmes scolaires. Bien que la pièce ait été représentée en soirée, une partie non négligeable de spectateurs était composée par des groupes de jeunes. Sa souhaitable persistance dans l’être mérite sans doute plus de profondeur sur scène.

Disponible dans plus d’une vingtaine de langue, on ne trouve jusqu’alors pas de traduction publiée en français. Il en existe néanmoins une, sous forme manuscrite, de Paul Cazin (1881-1963), qui date de 1933 – une douzaine d’années après la mort de Zapolska. C’est celle qu’il est envisagé d’insérer dans la publication bilingue en cours d’élaboration à l’Université de Varsovie, et dont la lecture m’a permis de mieux me préparer à la représentation au Teatr Polski.

Les trois coups allaient être frappés qu’une Polonaise qui nous accompagnait, bien au fait de ce qui se trame ici, a attiré notre attention sur deux silhouettes de noir vêtues, qui venaient de s’installer au balcon, au plus près de la scène. L’une était celle d’Andrzej Seweryn. Celui-ci est un acteur connu et apprécié en France où il réside depuis bien des années. Sociétaire de la Comédie-Française, il se vit en même temps comme, dans son domaine, un ambassadeur de la Pologne, ne manquant pas de reconnaître ce qu’il doit à ceux qui l’ont formé… car lui aussi (voir le billet précédent sur Tartuffe) a fait PWST. Le jour même d’ailleurs, un grand quotidien du lieu avait publié un entretien avec lui sur ce thème.

Sa présence, ce soir là n’était pas neutre : il a, en effet, été désigné pour prendre dans quelques mois la direction de ce même Teatr Polski – l’un des plus anciens et renommés à Varsovie – actuellement subventionné par la région (voïvodie).

Sur l’illustration, l’affiche de Dulscy z O.O. qui est présentée comme une adaptation de la pièce de Zapolska, et – au-dessus d’une vue de l’entrée du Teatr Polski (ouvert en 1913) – à droite, Anna Seniuk dans le rôle de Madame Dulska (Télévision polonaise, en 1992), et à gauche, Andrzej Seweryn pressenti pour prendre la direction de ce théâtre en 2011.

N.B. - Publié en octobre, de qui précède fait partie d'un ensemble de cinq billets rédigés à Varsovie au cours du mois précédent.

Varsovie – septembre 2010 (II)

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Reposons nos pieds sur terre : nous n’étions pas à Varsovie, Sélénia et moi, pour faire du journalisme politique mais pour voir comment rafraîchir un appartement qui pourrait nous y servir de pied-à-terre. Et pour accompagner Lisbeth et Arturo, nos deux promoteurs de Gabriela Zapolska : ils commençaient à avoir de bonnes raisons de croire que, d’ici quelques mois, une exposition serait consacrée à leur héroïne, dramaturge bien connue et actrice d’il y a un siècle, sous les auspices du Muzeum Literatury et du Muzeum Teatralne. Et ils avaient espoir que sortirait vers la même époque un ouvrage bilingue destiné aux étudiants de l’Université de Varsovie, pour la présenter, avec le texte de sa pièce la plus jouée (Moralność Pani Dulskiej), ainsi que ses chroniques depuis Paris (où elle a séjourné de 1889 à 1895), notamment sur les évolutions dont elle y avait été témoin dans le théâtre et dans la peinture.

Tartuffe en polonais
La saison théâtrale reprenait sur la pointe des pieds, ce qui nous a permis de voir, justement, Dulscy z O.O., d’après l’œuvre de Zapolska, au Teatr Polski, Pan Jowialski d’Aleksander Fredro au Teatrpolonia, et l’une des dernières reprises de Tartuffe en polonais, dans une mise en scène de Jacques Lassalle, au Teatr Wielki (le Grand Théâtre). Commençons par ce dernier.

On se souvient – voir les billets de juillet – que nous avions croisé Jacques Lassalle lors du Festival d’Avignon. Il y avait publiquement fait les louanges du théâtre et des acteurs polonais et l’avait redit en particulier à Lisbeth, formée à PWST (Conservatoire national de Théâtre de Varsovie). Cette mise en scène de Tartuffe remonte à 2006 : c’est la première qu’il ait réalisée en polonais avec des acteurs polonais (il avait auparavant été invité à présenter, en ce même Teatr Wielki, le Misanthrope avec le Théâtre Vidy de Lausanne, en 2000, et Don Juan avec la Comédie Française, en 2004). Fort de l’estime que lui porte le directeur artistique (Jan Englert, lui-même excellent acteur et metteur en scène reconnu… et de la même promotion de PWST que Lisbeth), il s’apprête, pour la prochaine saison, à renouveler l’expérience, mais avec Lorenzaccio d’Alfred de Musset.

Dans la salle et sur scène
Bien que récemment arrivés, nous avions réussi à obtenir des places correctement situées. Dans la salle, totalement remplie, pas de tenues négligées (et ceux qui avaient essayé d’échapper au vestiaire avaient obligeamment été incités à revoir leur position). Il n’est pas question pour moi de faire ici un commentaire sur ce à quoi j’ai assisté ne serait-ce qu’en raison d’une maîtrise insuffisante de la langue.

Mais je ne peux nier avoir été conquis et avoir partagé les excellentes impressions de ma voisine, totalement à l’aise sur le plan théâtral comme dans la compréhension spontanée de ce qui se disait. A souligner, le rôle clé qui se dégage du jeu de Dorine, au service d’Orgon, le père tartuffié, et de sa fille Marianne : comme toutes les servantes de Molière, c’est une battante qui n’a notamment pas sa langue dans sa poche face à son maître – mais c’est également une femme qui a l’expérience de la vie et sait faire passer des réflexions de bon sens et proposer comment surmonter les obstacles au fur et à mesure qu’ils apparaissent.

Au début (ensuite, non), l’écoute m’a paru un peu attentiste – ce qui a éveillé en moi une interrogation. Dans le contexte français d’aujourd’hui, Tartuffe semble rouler un Orgon outrancièrement crédule dès qu’il s’agit de religion, ce qui rend son rôle plutôt comique ; tout déplaisant qu’il soit, Tartuffe joue cyniquement son jeu ; la religion n’est à la limite qu’un prétexte ; c’est d’ailleurs sur un autre terrain qu’il s’attaque à Elmire, la femme d’Orgon.

Comment traduit-on imposteur ?
Mais ici en Pologne, peut-on mettre aussi facilement la religion entre parenthèses ? En faire un prétexte comme un autre ? Or, dès la formulation du titre, la question est posée : Tartuffe, ou l’Imposteur avait jusqu’à présent été traduit par Świętoszek, de Święty (Saint) avec une nuance bien péjorative – on le voit sur les affiches des représentations précédentes, en 1933, 1950, 1987, ainsi que sur la plaque apposée dans la rue Molière qui jouxte le Teatr Wielki et qui présente l’auteur en quelques lignes… Cette fois-ci, le titre est clairement Tartuffe albo Szalbierz – à savoir un imposteur tout court, religion ou pas religion.

Trois textes précèdent la traduction en polonais qui est fournie dans la plaquette du programme : celui signé par le metteur en scène, Jacques Lassalle (A Tartuffe? / Et Tartuffe ?) ; celui du traducteur en même temps qu’interprète du rôle d’Orgon, Jerzy Radziwiłowicz (Bardzo zabawna komedia / Une comédie fort réjouissante) ; et celui de Lech Sokoł, que tout le monde connaît parmi le public du Teatr Wielki, puisqu’il n’a pas été jugé nécessaire de le présenter dans ce document (Tartuffe 2006. Rzecz o komedii Moliera / Tartuffe 2006. C’est bien une comédie de Molière). Sans s’y limiter, aucun n’escamote la portée de l’emploi du terme Szalbierz.

Ainsi, Sokoł pose d’entrée de jeu la question du titre de la pièce, puis valse un temps entre świętoszek, szalbierz et obłudnik (hypocrite). Il se demande vers la fin si Molière avait eu l’intention d’attaquer la religion pour – en passant par Don Juan (et l’athéisme), le 11 septembre et Jürgen Habermas – estimer qu’avec cette pièce, nous sommes en pleine actualité. Radziwiłowicz nous plonge dans les délices et chausse-trappes qui, sous le règne de Louis XIV, ont balisé une hasardeuse venue au monde du Tartuffe de Molière.

Et Jacques Lassalle nous fournit un éclairage particulièrement intéressant quand il nous rappelle que la présente mise en scène est la troisième qu’il ait faite après celle de 1983-84 à Strasbourg puis Paris, avec Gérard Depardieu et François Périer et celle de 1992 avec des acteurs du Théâtre national d’Oslo dont plus d’un avaient joué sous la direction d’Ingmar Bergman. Dans le premier cas, il avoue ne pas s’être tellement posé la question d’une imposture sur fond religieux, se concentrant plutôt sur le caractère d’Orgon et celui de Tartuffe, ainsi que des relations qui en découlaient, et entre eux et vis-à-vis d’Elmire. Sérieuse inflexion de cap en Norvège pour prendre en compte sa tradition protestante, voire puritaine : Tartuffe bascule cette fois dans le fanatisme et une folie de Dieu, qui emporte le reste à l’avenant.

Et que va devenir le Tartuffe polonais, se demande-t-il dans son propos de 2006, à la veille de la première ? Souligner les apports de ceux qui s’embarquent alors avec lui dans cette aventure – et on a indiqué au début quelle estime il leur porte – apparaît nécessaire mais pas forcément suffisant. En arrière-plan monte un thème qu’il semble désormais vouloir maintenir contre vents et marées – nous l’avons entendu de sa bouche récemment à Avignon – celui de l’importance et du retour au texte : … le texte que l’on appelle classique peut se révéler actuel et prendre à nos yeux une dimension universelle, dans la mesure où il réussit à passer l’épreuve de la réalité, aussi bien celle de l’époque que celle de l’ici et maintenant. A commencer par le titre de la pièce.
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Sur la droite de l'illustration, l'affiche qui présente Tartuffe au Teatr Narodowy de Varsovie. En haut le fronton du Teatr Wielki, qui abrite ce théâtre et l'Opéra, ainsi que le Quadrige. Au-dessous, Jan Englert (à gauche), Directeur artistique du Teatr Narodowy, et Jacques Lassalle qui a mis en scène Tartuffe.

N.B. - Publié en octobre, de qui précède fait partie d'un ensemble de cinq billets rédigés à Varsovie au cours du mois précédent.

Varsovie – septembre 2010 (I)

J’avais laissé quelques traces d’un passage à Varsovie en avril dernier. C’était à l’époque de la catastrophe de Smolensk où le Président en exercice a disparu ainsi qu’une centaine de personnalités qui l’accompagnaient. C’était aussi la période du nuage de cendres volcaniques qui a perturbé le trafic aérien sur la plus grande partie de l’Europe. Nous sommes repassés dans la capitale polonaise en ce mois de septembre – le contexte n’était pas aussi sombre, mise à part une épidémie ORL qui s’épanouissait parmi les personnes rencontrées et qui a fait plus que de nous effleurer.

L’élection présidentielle a eu lieu
Par ailleurs, l’interrogation qui se formulait alors à propos des présidentielles anticipées était levée : Bronisław Komorowski, de tendance modérément libérale, l’avait emporté fin juin, face à Jarosław Kaczyński, frère jumeau du Président défunt, nettement conservateur, et au sursaut considéré comme plus qu’honorable (10-15%) du candidat de gauche. Mais la victoire avait été obtenue à tête relativement courte et, forts du surcroît d’adhésion obtenu dans une ambiance dramatique et dramatisée, les conservateurs ont favorisé un climat de presque guérilla voire de contestation de la légitimité du pouvoir désormais en place.

Positionnements politiques
D’autant qu’une partie de l’Église catholique et de sa hiérarchie a fait le choix de soutenir politiquement l’aile conservatrice qui lui semblait mieux à même d’influer, par exemple, en faveur de lois anti-avortement : cela s’est manifesté lors de la campagne présidentielle. Une personne née en Pologne et vivant depuis longtemps en France m’a indiqué que le ton de la presse catholique polonaise à Paris allait également dans ce sens.

L’Église a soutenu, depuis, le projet émanant des mêmes sources de réimplanter la grande croix qui avait été dressée à l’entrée du palais présidentiel dans les temps d’émotion qui ont suivi la catastrophe d’avril – projet à visée définitive alors qu’un nouveau président est maintenant élu, que l’on considère depuis l’autre bord comme instaurer une confusion entre les sphères du pouvoir religieux et du pouvoir temporel. Je ne dispose pas en détail de ce qui s’en est suivi – reste que, à l’image d’un Fort Chabrol, ledit palais a alors été barricadé par une double enceinte artificielle avant de pouvoir à nouveau respirer vers le 23 septembre.
L'image qui illustre ce billet montre l'entrée sous surveillance et le trottoir qui longe le palais, rendu inaccessible par les barrières métalliques renforcées - puis, sur la droite, ces mêmes abords désormais dégagés à fin septembre. En bas à gauche, un pastiche caricatural, qui avait auparavant circulé sur Internet y faisant apparaître le Christ de Rio-de-Janeiro (une statue similaire de plus de 30 mètres et couronnée - le Christ-roi - étant en cours d'implantation près de la frontière allemande).
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La personne mentionnée plus haut, qui se trouvait à la même période que nous à Varsovie, a assisté à une messe, le dimanche 19 dans l’église bien connue à 350 m de là, face à une statue de Copernic et à l’entrée de l’Université. Aucun commentaire sur l’évangile du jour lors du prêche de plus d’un quart d’heure, mais concentration sur le registre politique, rappel de Smolensk, invitation à se méfier de ce que l’on peut trouver dans les médias, évocation du positionnement adopté par Jarosław Kaczyński

Un sondage en forme de signal
Méfiez vous donc si tel est votre parti de ce que publie le quotidien Gazeta Wyborcza – il a en effet été plutôt du bord de Bronisław Komorowski pendant sa campagne. Mais si vous savez séparer le bon grain de l’ivraie, vous y apprendrez ceci. Début septembre, l’un des principaux instituts de sondage du pays (CBOS) s’est inquiété des effets provoqués par ces prises de position de l’Église.

En moins d’un trimestre, l’appréciation que lui manifestent les Polonais a connu sa chute la plus brutale depuis une quinzaine d’années : le différentiel entre ceux qui la soutiennent et ceux qui la critiquent s’est effondré de 20% (10% de soutiens en moins, 10% de critiques en plus – pas de refuge transitoire donc dans la neutralité).

On apprend à cette occasion que la vitesse de croisière tourne autour de 2/3 favorables et un quart critiques (reste dans les 10%) et que les premiers se recrutent de préférence en zone rurale et parmi ceux dont le niveau d’études correspond au primaire, tandis que les seconds habitent plutôt des villes de plus de 100 000 habitants, gagnent mieux leur vie et / ou votent à gauche.

Mais il y a eu des périodes plus particulières. Au moment du tournant de 1989-90, le capital de confiance était énorme et l’appréciation positive est parvenue à 90%. Mais ceci s’est dégradé au cours de années ’90, avec un creux en 1996, alors que l’Église a voulu capitaliser sur cette situation (infléchir des lois, positionnement vis-à-vis d’un éventuel concordat, récupération comme propriétaire de biens dont elle s’estimait avoir été spoliée par le régime précédent). Nouveau pic – assez temporaire – au moment de Smolensk, puisque l’on est monté à 73% contre 10% (différentiel : 63%). En juin, 2 mois plus tard, on avait pratiquement retrouvé les normes antérieures 64% favorables, 25% critiques (différentiel : 39%)… et voici le verdict de septembre : 54% favorables, 35% critiques (différentiel : 19%).

A confirmer ?
A regarder, dans ce ciel primo-automnal, les nuées d’hirondelles qui s’apprêtent à prendre le large, on sait que – surtout à cette époque – une seule ne fait pas le printemps : il est donc raisonnable d’attendre confirmation ou infirmation avec de prochains sondages. Ce qui n’empêche pas les commentaires de s’épanouir. Pour le patron de CBOS, cela vient surtout de l’engagement de plusieurs évêques (mais pas de tous – l’Église est donc apparue divisée) en faveur de Jarosław Kaczyński et l’attitude à propos de la croix devant le palais présidentiel.

Parmi les catholiques, certains font mine de ne pas s’émouvoir et classent cette information au rayon de l’écume des jours, tant que la religiosité n’est pas touchée…, alors que le jésuite qui signe dans l’hebdomadaire catholique Tygodnik Powszechny, rejoint les conclusions venant de CBOS, y voit un signal marquant et un appel à ce que l’Église reconsidère sa tendance à s’ingérer dans le monde de la politique.

Toile de fond
Compte tenu des questions ici abordées, il semble nécessaire d’apporter aux lecteurs de ce bloc-notes quelques éléments pour aller un peu plus loin que les impressions premières ou que les images toutes faites que l’on trouve communément en France sur la religion (et sur l’Église catholique en particulier) en Pologne. Sans remonter au Déluge, contentons-nous de 966, date de la naissance (dite aussi du baptême) de la Pologne.

Ce qui suit s’inspire de notes prises lors du cours d’Histoire de la Pologne de M. Bruno Drwęski, à l’INALCO – j’en prends la responsabilité ; ce texte ne l’engage pas.

En décidant de se faire baptiser, le roi Mieszko Ier impose la religion catholique romaine à des sujets qui ne la connaissent pas jusqu’alors : ils ne l’ont pas choisie. On leur fait pratiquer un rituel, avant qu’ils ne commencent à comprendre ce qu’il y a derrière – l’importance du rituel a toujours été présente et subsiste de nos jours.

Par ailleurs et surtout, la christianisation est un élément fondateur de l’État. Sachant lire et écrire le latin, les clercs aident à constituer la base d’une administration d’État. L’Église organise notamment la formation, non seulement de ses religieux mais des dignitaires. Enfin, l’Église peut utilement aider à orienter les choses : celui qui va du bon côté est censé aller au Paradis après sa mort tandis que, dans l’autre cas, se profilent les flammes de l’Enfer.

La christianisation a été assez rapide en Pologne, à l’inverse de ce qui s’est passé dans l’Empire romain où la religion chrétienne s’est diffusée par le bas. Le processus avait duré plus de 300 ans et, bien avant l’officialisation de la religion, les gens avaient eu le temps pour se positionner. En Pologne, la religion apparaît spontanément comme un instrument du pouvoir. A l’opposé de ce qui s’était passé pour les Romains qui, s’ils se faisaient Chrétiens, étaient des rebelles, pour les Polonais, devenir Chrétien c’était se soumettre.

D’où l’habitude prise de considérer que les changements se font au sommet… et qu’il va de soi que l’élite peut changer de discours du jour au lendemain, sans avoir à en rendre compte à la population. Ce qui explique, négativement d’abord, une méfiance à l’égard d’un pouvoir et, positivement sur le moyen terme par ailleurs, qu’il soit difficile d’être fanatique. D’un point de vue ethnographique très marqué par un imaginaire polythéiste venant du paganisme, les autres religions équivalent à adorer d’autres dieux sans considérer que ce sont de faux dieux. Adhérer à une religion, c’est en reconnaître la force et non affaire de conviction. Elle se traduit par des exigences, ce qui en privilégie le côté rituel – aspect qui finit par devenir un élément identitaire. Il n’y a pas de volonté de convertir les autres – ni croisades, ni guerres de religion ; au Moyen-âge, accueil des Juifs, persécutés et chassés ailleurs en Europe.

Associé à la construction de l’État polonais, le christianisme coïncide avec le sentiment d’identité qui en résulte – ce qui diffère de ce qui s’est passé à l’Ouest où l’État, préexistant à la religion, cette dernière ne participe pas à la création de ce sentiment d’identité. Mais, même si on en pratique le rituel, l’Église en Pologne a pu être perçue depuis ses débuts comme une structure coercitive, ce qui explique – les Français ont du mal à le comprendre – que l’on puisse y être et croyant et anticlérical. La laïcité française est généralement éloignée de la religion. La laïcité polonaise est plutôt religieuse : le Polonais reste un croyant.

N.B. - Publié en octobre, de qui précède fait partie d'un ensemble de cinq billets rédigés à Varsovie au cours du mois précédent.

vendredi 10 septembre 2010

En veilleuse



Équinoxe sous d'autres cieux...


Au retour, vers mi-octobre, les feuilles d'automne joncheront le bois de Vincennes ou le jardin du Luxembourg.


D'ici là, il est loisible à celles ou ceux qui sont en manque, de venir se promener parmi les billets des semaines ou mois passés, de ce bloc-notes.