dimanche 15 juillet 2012

Entre les deux... (23)


Deux mondes
Je vois peut vouloir dire : Je comprends. La vue est certainement la métaphore la plus importante de notre relation au monde – toutes les langues indo-européennes y font appel.
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Bien des gens s’imaginent que leurs yeux sont comme les lentilles d’une caméra. Et par ailleurs ils associent souvent la pensée et le souvenir à ce qui se passe dans un ordinateur. D’un côte, cela donne l’impression d’être particulièrement actif, de choisir ce vers quoi nous dirigeons notre regard. D’un autre côté, si nous enregistrons d’une façon aussi fidèle qu’une plaque sensible (ou qu’une mémoire d’appareil photographique ou d’ordinateur), c’est une attitude relativement passive.
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Dans l’un et l’autre cas, nous sommes dans une ambiance hémisphère gauche, alors que la version d’en face est – d’entrée de jeu en relation avec le monde – celui-ci infléchit la direction dans laquelle nous portons notre attention, mais aussi que nous apportons nous aussi quelque chose à la vision que nous nous en formons finalement.
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Dans quelle mesure sommes-nous actifs dans nos choix ?
Dès qu’il aborde une phase où il est piloté par l’hémisphère gauche, l’œil se trouve en quelque sorte pris au piège par ce qu’il a été amené à regarder. Mais, avant de nous en rendre compte, un processus préconscient a pu sélectionner certains mots de la page que nous parcourons – ne serait-ce que parce qu’ils portent une charge affective, par exemple.
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De même, sommes-nous happés par ce qui bouge dans une pièce. Auparavant, c’étaient les lueurs du foyer (étymologiquement lié à focus) ; aujourd’hui, c’est la télé.
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Une fois happé, il est difficile de faire attention au reste. A l’occasion d’un match de basket-ball, on avait demandé à des téléspectateurs de s’intéresser entre les mains de quelle équipe était passé le le ballon. Après coup, aucun ne se souvenait qu’un hurluberlu déguisé en chimpanzé avait traversé l’écran en essayant de se faire remarquer. Ils en sont restés sidérés lorsqu’on leur a repassé cette séquence.
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Ce que nous voyons est filtré par ce que nous cherchons à voir – et l’hémisphère gauche est champion pour nous faire tourner en rond sur les mêmes sujets (ou ses marottes). Ce qui pose la question de notre capacité à percevoir ce à quoi nous ne nous attendons pas – c’est le boulot de l’hémisphère droit, dans la mesure où celui-ci a réussi à ne pas être mis sur la touche.
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Dans quelle mesure sommes-nous des récepteurs passifs ?
On peut trouver, dans l’Antiquité ou à la Renaissance, plusieurs exemples pour souligner que les yeux ne se contentent pas de recevoir les rayons lumineux, mais que du regard émane aussi une énergie qui pénètre l’objet de notre attention.
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On sait l’intensité de la communication par le regard dans une situation amoureuse. Il y a aussi des histoires de regard qui tue. Même à propos d’un regard apparemment détaché, voire scientifique l’intentionnalité peut en changer la signification. Opposons deux exemples : celui du chirurgien qui œuvre en vue d’obtenir une guérison ; et la manière de prendre en considération qui, dans un camp d’extermination, réduit les êtres et les corps à des objets comme des machines.
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Le détachement scientifique, typique de l’hémisphère gauche, n’implique pas l’absence d’une quelconque relation humaine, dans la mesure où celle-ci ne fait pas l’objet d’une dénégation. Le regard tel que supporté par l’hémisphère droit est, en revanche, empathique.
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La manière dont nous voyons le monde n’exerce pas seulement un effet sur les autres mais sur nous-même : notre comportement dépend souvent de ce que nous avons été amenés à valoriser au cours de périodes précédentes. Exemple : juste après avoir pratiqué des jeux vidéo agressifs, nous répondons de façon plus agressive à des provocations qui nous sont faites.
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En matière de regards, outre ceux qui sont échangés, il y a ceux qui sont partagés qui mettent en œuvre un riche réseau d’interconnexions au sein de l’hémisphère droit (à noter que, en dehors des humains, les chiens figurent parmi les rares espèces à comprendre la signification d’un regard ou d’un geste). On peut y ajouter ce qui se passe lorsque l’on regarde le visage de l’autre, ou encore les mouvements de la main : sur le plan artistique, on remarque que dans La Création de l’Homme de Michel-Ange, qui décore le plafond de la Chapelle Sixtine, Adam tend… sa main gauche, au moment où il va être vivifié par la communication divine.
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The Master and his Emissary – The divided brain and the making of the Western world – Iain McGilchrist – Yale University Press – 2009 – 597 pages...


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Le présent billet fait suite à celui du 15 juin. Il fait partie d’une séquence sur le Cerveau commencée le 4 juin 2010 (voir la liste des thèmes dans la marge de droite). Il n'est pas exclu qu'au cours de la traduction et en cherchant à condenser, il y ait eu des erreurs ou une mauvaise compréhension : se référer directement à l'ouvrage mentionné ci-dessus.
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dimanche 8 juillet 2012

Au-delà d'illusions et contradictions

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Récents billets sur l’Europe (rappels)
Au cours de ces dernières semaines et d’une démarche, reconnaissons-le un peu décousue, j’ai recueilli quelques réflexions sur l’évolution passée de Europe et sur son devenir, les ai arrangées à ma sauce et présentées sur ce bloc-notes.
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        Trois historiens…
Cela se trouvait d’abord dans des articles de trois historiens : un Allemand à propos de la dimension fédérative que pourrait prendre l’Europe dans la pensée de Montesquieu ; un Britannique qui imaginait, pour dans 10 ans, une Union européenne expurgée des Britanniques et des Scandinaves, et autour d’un pôle essentiellement germanique sur lequel se grefferaient une sous-traitance productive dans les autres pays de la Baltique et une sorte de Club Med au Sud ; tandis que, s’appuyant sur quelques analyses – de la Paix de Westphalie, de ce que sous-entendent les Lumières, et des retombées de la 2nde Guerre mondiale – un Polonais argumentait que la façon d’appréhender l’Europe avait tout lieu de différer, selon que l’on s’y trouvait plus à l’Ouest ou plus à l’Est.
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        … et un financier
Autre réflexion : celle de George Soros sur les raisons qui font que des bulles se développent et éclatent, tout en soulignant qu’il n’y a pas que des bulles financières – ici l’Euro – mais tout aussi bien des bulles politiques – ici l’Union européenne (UE) – et que l’autodestruction de cette dernière risquait d’être plus radicale que ce qui pourrait se passer pour l’Euro.
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Après le nième sommet de fin juin, à l’issue duquel des espoirs s’étaient temporairement exprimés, mon attention a été attirée par deux autres textes – dont les liens avec ce qui précède aussi bien qu’entre eux restent assez lâches mais qui me semblent également apporter quelques éclairages intéressants.
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Croissance et emploi : des gouvernements tout-puissants ?
L’auteur du premier texte n’est pas inconnu aux lecteurs de ce bloc-notes. Georges Ugeux, dont le parcours s’est essentiellement inscrit dans le monde de la finance, s’attache à en démystifier certains aspects dans un blog qu’il tient comme invité, dans l’édition électronique du journal Le Monde. J’en avais, à quatre reprises en 2010 et 2011, effectué une revue semestrielle avec quelques extraits significatifs – m’imaginant que les lecteurs les plus sensibilisés à ces questions continueraient à suivre par eux-mêmes son blog.
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Ce qu’il cherche à montrer dans son billet du 6 juillet est qu’il est parfaitement illusoire de croire que c’est aux gouvernements relancer la croissance et l’emploi : ils ne peuvent au mieux que faciliter une croissance  qui résulte de l’activité des entreprises, par les mesures macroéconomiques qu’ils prennent.
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Selon lui, la croyance au mythe de la toute-puissance gouvernementale en la matière repose sur quatre piliers :
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Les gouvernements eux-mêmes cherchent à maintenir ce mythe
Les exemples donnés valent aussi bien aux États-Unis qu’en Europe : les quantitative easings de la Federal Reserve, comme la facilité de 1000 milliards d’euros aux banques européennes, sont restées sans produire une hausse de l’activité.
Les entreprises évitent de se sentir concernées
Le mythe de la toute-puissance des gouvernements leur permet, et de les blâmer et de leur demander des cadeaux. De plus, les PME – potentielles créatrices d’une bonne part des emplois – considèrent que l’État les ignore délibérément : il part sauver les grandes banques et des États voisins en difficulté, il ne peut empêcher les grandes entreprises de se délocaliser et reporte impôts et charges sociales sur les PME : si l’opportunité se présente, elles se délocalisent alors en douce.
Les syndicats défendent plus l’augmentation des salaires (de ceux qui ont un emploi et élisent des représentants syndicaux) que la création de nouveaux emplois.
Au cours des cinq dernières années, le pouvoir d’achat des ménages a été détruit – notmment par le taux des cartes de crédit aux États-Unis (20% alors que les banques empruntent à 1%) et par la TVA en Europe.
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Plutôt que de continuer à vivre sur ce mythe et le mettre en scène à longueur de sommets de chefs d’États, ne vaudrait-il pas mieux chercher à construire – avec entreprises, syndicats, représentants des consommateurs – un modèle social et économique, en vue de la croissance, de l’emploi, du pouvoir d’achat et de la réduction de la dette souveraine ?
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Plus d’Europe - aux dépens de la démocratie ?
L’autre texte est paru dans Gazeta Wyborcza, également le 6 juillet. Il s’interroge d’abord sur la double signification (solidarité économique ou unité politique ?) de l’actuel maître-mot plus d’Europe mais, surtout, sur les fondements démocratiques des prises de décision qui vont dans ce sens. L’article est signé par Piotr Buras, du Centre pour les Relations Internationales de Varsovie.
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Si, en clair, la question du dernier sommet de l’Union européenne était de savoir jusqu’où l’Allemagne devrait mettre la main à la poche, n'est-il pas tout aussi essentiel de s'interroger si un tel sauvetage reste possible sans porter préjudice aux fondements démocratiques de ladite UE ?
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Monnaie commune vs jeux nationaux
Car il faut reconnaître que l’existence d’une monnaie commune n’a pas empêché que les États continuent de décider, chacun de leur côté, de leur budget, de leurs impôts, et donc du niveau d’endettement qui en résulte. Par ailleurs, et malgré nombre de décisions prises à l’échelle européenne, le vrai jeu politique (partis élections, rôle des médias…) se poursuit au niveau national. Enfin, la politique des petits pas (abaissement des barrières douanières, intégration des marchés, règles communes…) s’essouffle sérieusement.
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Un nouveau souverain qui a souvent le dernier mot
Alors que, derrière plus d’Europe, certains entendent plus d’argent allemand et d’autres des transferts de souveraineté nationale à l’échelle de l’UE, les souverains traditionnels (les nations) sont désormais aux prises avec la souveraineté des marchés. Et ces derniers ont généralement le dernier mot.
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        Petits arrangements entre soi
On s’est arrangé entre chefs de gouvernement. Ce qui a permis à Bruxelles d’imposer à la Grèce et l’Italie, devenues institutionnellement  muettes, des réformes présentées comme contrepartie de l’aide financière… et à l’Allemagne d’octroyer cette aide, en passant sur le dos de l’opinion publique et des procédures parlementaires.
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Ingérence ? Renforcer les structures parlementaires de l’UE
Avec ce qui se prépare en matière de supervision des banques ainsi que d’une garantie européenne sur les dépôts, les institutions européennes vont s’ingérer dans la politique budgétaire des États. Pour le ministre allemand des Finances, un tel transfert devrait s’accompagner d’un renforcement des structures parlementaires au niveau de l’UE – établissement d’une 2ème chambre (sur la base de représentants des parlements nationaux) et élection du président de l’UE au suffrage universel.
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        Il y a un mais… mais ce n’est pas une raison
Le problème est qu’il n’est pas évident que les Européens soient prêts à un tel transfert – considéré comme un renoncement à leur souveraineté nationale. En revanche, se contenter de seriner plus d’Europe sans y garantir les conditions d’une démocratie, serait de la plus grande naïveté.
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Sources :
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Le billet du 6 juillet 2012 de Georges Ugeux s’intitule : Croissance et Gouvernement : la grande illusion. Voir son blog Démystifier la finance : http://finance.blog.lemonde.fr/.
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La présentation de l’auteur précise notamment qu’il est docteur en Droit et licencié en Sciences Économiques de l'Université Catholique de Louvain. Sa carrière a été à la croisée des secteurs privés, publics et académiques, dominée à travers toutes ces étapes par la finance. Banquier commercial à la Société Générale de Banque, banquier d’affaires chez Morgan Stanley et Kidder Peabody, président du Fonds Européen d’Investissement, il est parti aux États-Unis en 1996 pour diriger la division internationale du New York Stock Exchange. En 2003, il fonde Galileo Global Advisors, une banque d’affaires active au niveau international, et exclusivement dans le conseil. Belge, il vient d'acquérir la nationalité américaine. Il est l'auteur d'un livre sur "La Trahison de la finance: douze mesures pour rétablir la confiance" édité en Septembre 2010 par Odile Jacob.
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L’article de Piotr Bura est paru dans Gazeta Wyborcza du 6 juillet 2012 sous le titre : DNA Europy, czyli jak uratować Unię Europejską i nie zniszczyć demokracji. Une version en français (traduction par Lucyna Haaso-Bastin) est diponible sur le site de Presseurop (Remodeler l’ADN de l’Europe) :
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Ce site indique par ailleurs que l’auteur est analyste politique, commentateur et collaborateur au Centre pour les relations internationales de Varsovie. Il est aussi un spécialiste de l’Allemagne. Professeur au centre Willy Brandt pour les études allemandes et européennes de l’université Wroclaw jusqu’en juin 2006, il a été maître de conférence à l’Institut d'études allemandes de l’université de Birmingham.
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L’illustration, redimensionnée et légèrement teintée (L’œuf de Colomb – gravure de William Hogarth), provient du site du Projet Gutenberg :
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vendredi 15 juin 2012

Entre les deux… (22)

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Heidegger et la nature de l’être
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Remarques préalables
Avant de reprendre mon adaptation très condensée  de l'ouvrage de Iain McGilchrist, je préfère indiquer ceci : près de la moitié du texte qui souligne l’intérêt de l’apport de philosophes relativement récents – de John Dewey à Max Scheler qui viendra clore cette liste – est consacrée à Martin Heidegger. C’est dire l’importance qui lui est accordée. Or on sait qu’Heidegger a été contesté, non seulement en raison de certains de ses engagements avec le nazisme, mais dans la mesure où sa pensée peut être considérée comme reflétant de tels engagements.
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L’auteur, qui lui reconnaît d’ardents admirateurs comme d’ardents détracteurs, se contente de quelques lignes à ce sujet : It is this extraordinary achievement which makes him, in my view, a heroic figure as a philosopher, despite all that might be, and has been, said against the ambivalence of his public role in the Germany of the 1930s. Ceci est suivi d’un renvoi en note : For an unbiased account, see J. Young, 1998. Ce qui, dans la bibliographie, donne : Young, J., Heidegger, Philosophy, Nazism, Cambridge University Press, Cambridge, UK, 1998, ainsi que : Heidegger’s Philosophy of Art, du même auteur et chez le même éditeur, 2004..
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C’est en 1927 qu’Heidegger publie Sein und Zeit – cette œuvre est immédiatement reconnue. Elle est motivée par son insatisfaction de voir l’être considéré jusque-là comme un attribut – pire, une chose – parmi d’autres attributs et d’autres choses : ce qui conduisait à une incompréhension, et du monde et de nous-même.
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À propos de la vérité
Pour lui, quelle que soit la chose que nous cherchons à appréhender, la démarche ainsi entreprise prend part dans ce que cette chose va devenir. Pas de vérité unique donc, ce qui ne veut pas dire qu’aucune ou que toutes les versions se valent, ni qu’il faille rejeter la vérité – ce qui reviendrait à dire que l’affirmation : la vérité n’existe pas serait une vérité plus forte que l’affirmation contraire. Et nous avons besoin d’un concept de vérité – ne serait-ce que pour pouvoir agir.
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Le mot vérité est lié à une croyance. Cela vaut pour le verum latin, dont la racine en sanskrit se rattache à choisir/croire. En anglais, true et trust (confiance) sont de la même famille. Heidegger rattache ce mot à aletheia, concept qui, en grec, peut être pris au sens de la découverte de quelque chose qui existait déjà ; ce peut aussi être la description en négatif d’une autre chose ; ou encore un processus de dévoilement (un-concealing) progressif. La vérité relève d’ailleurs de ce processus – ce qui s’oppose à l’idée d’une vérité statique qui serait donnée une fois pour toutes. L’être est caché et la vérité des choses requiert une attention patiente et empathique envers le monde.
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Mais, au même moment où elle dévoile certains aspects, la démarche de la vérité en masque d’autres : il n’y a pas de point de vue privilégié. Exemple : la couleur bleue correspond-elle à la longueur d’onde de 0,46µ ? A ce que l’on perçoit dans un tableau d’Ingres ? Ou au bleu du ciel ? En ce sens, nous créons le monde en fonction de la manière dont nous lui portons attention. Passons à un autre niveau : la vérité des choses est insaisissable, ineffable. Les voir véritablement n’est qu’un tour de passe-passe : on y substitue quelque chose de familier et de saisissable. On est dans le monde de la représentation – suivez mon regard : on est sous la coupe de l’hémisphère gauche.
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Être à l’écoute et prendre soin de
Se tournant vers l’œuvre d’art, Heidegger estime que le fait d’être caché n’implique pas qu’il faille se désespérer devant ce qu’elle a d’incompréhensible, ni y voir n’importe quoi. Sa signification s’y trouve totalement présente mais ne peut pas en être extraite ni mise en lumière tout de go. Il nous faut en avoir une idée, et sa  découverte sera liée à un patient mûrissement (la comparaison proposée ici est avec l’attitude d’écoute dans L’Annonciation de Fra Angelico). Il ne s’agit pas de répondre à mais d’entrer en correspondance avec.
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Pour Descartes (par exemple – mais aussi bien pour Platon ou Locke), la vérité est déterminée et validée par une certitude située dans un ego qui parvient ainsi à connaître et s’approprier le monde. Pour Heidegger, nous sommes un auditeur privilégié qui fait écho à l’existence : non pour savoir et utiliser, mais pour être à l’écoute, être en réponse/responsabilité. Ne pas se contenter de connaître mais pour prendre soin de.
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Ce qui est familier ne s’entend pas comme étant un cliché utilisé à force d’habitude dans le monde de la représentation – mais comme étant de la famille dont notre être au monde (Dasein) prend soin dans le monde concret de tous les jours (Sorge). Cela passe par notre corps et par nos sens : mais pas via ce corps étranger qui habite un être cartésien occupé à disséquer les choses de façon analytique et verbale.
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        Le temps vécu
De même que c’est le cas pour le corps, nous ne vivons pas au fil d’un temps qui est de notre conception : nous vivons le temps (l’ouvrage cité d’Heidegger s’intitule Sein und Zeit). Cette expérience fait du Dasein un être qui s’achemine vers la mort – en l’absence d’une telle perspective, notre existence ne prendrait pas soin de, il lui manquerait ce pouvoir qui nous attire vers les autres et vers le monde. Le temps ne se réduit pas à une succession de moments.
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        Décodage en hémisphère droit/hémisphère gauche
L’auteur fait ici un parallèle entre ce qu’exprime Heidegger à propos de la vie de tous les jours, et le sujet de son ouvrage consacré à l’hémisphère droit et à l’hémisphère gauche du cerveau. [Je le signalerai de façon abrégée dans ce paragraphe : D/G.] Il prend l’exemple du marteau : quand je l’utilise, c’est l’ensemble de cette action qui prime (D) mais quelque chose se met à clocher, il se peut que mon attention se focalise sur le marteau lui-même (G). La vie est pourtant plus complexe (D) que le simple schéma analytique (G) qui vient d’être esquissé. Il n’y a pas, d’un côté, une simple énumération d’objets (G) et, de l’autre, ceux-ci ne se contentent pas d’habiter un monde plus vaste (D) : il y a un va-et-vient entre les deux.
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Dans la vie courante, les choses trouvent leur place concrète (D), mais la routine peut les reléguer à une inauthenticité de représentation (G) ; à savoir que l’idée de marteau (G) se substitue à l’expérience que nous en faisons (D). Mais pourtant, si à quelque occasion inattendue nous sommes amenés à nous focaliser sur ce marteau (G), ce peut être une redécouverte, un retour étonné à son authenticité oubliée (D). Étonnement qui – pour bien des philosophes, dont Heidegger – est le point de départ de la philosophie.
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Les limites du langage
À partir du moment où les choses sont reléguées dans l’inauthentique, conceptualisées, elles sortent de leur contexte vivant et apparaissent comme à travers une fenêtre (référence à la démarche cartésienne), ou comme à l’intérieur du cadre d’un tableau ou d’un écran de TV ou d’ordinateur – avec une coupure à l’endroit des contours de ce cadre.
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De même, par rapport à une réalité ramifiée et interconnectée en réseau, le langage est, dans sa linéarité séquentielle, un intermédiaire qui fixe des limites et qui, éventuellement, fausse et distord. Heidegger l’estime néanmoins nécessaire. Mais il faut que l’écriture parvienne à épouser des images et des métaphores de cheminements, parcourir des circuits, procéder de façon indirecte. La vérité est un processus en marche, et non un objet dans sa fixité.
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On voit de nouveau ici la différence avec Descartes, pour qui embrasser plusieurs objets du regard était n’en voir aucun : il préconisait une démarche, un pas après l’autre. La réponse d’Heidegger a notamment été la métaphore. Il se plaignait cependant du caractère trop à sens unique du langage – surtout à l’arrivée de l’âge informatique – au point, comme Ludwig Wittgenstein, de recourir à la poésie, y compris en philosophie.
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        Écouter le langage, éveiller la compréhension qui est en nous
Pour lui, par ailleurs, il ne s’agit pas de manipuler les mots à notre usage : ce n’est pas nous qui parlons un langage mais un langage qui parle en nous. Il nous faut écouter ce que notre hémisphère droit (réputé silencieux) a à nous dire – ce qui n’est pas facile à partir du moment où nous sommes tentés d’entrer dans le monde de ce langage séquentiel linéaire dont l’autre hémisphère a le monopole.
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Nous en arrivons ainsi à cette expérience  - ô combien familière à l’expérience – que notre compréhension ne cherche pas à attraper une proie, mais qu’elle porte sur quelque chose qu’il nous faut éveiller et déployer en nous-même. De même, il n’est pas possible de faire comprendre quelque chose à d’autres, s’ils ne l’ont pas déjà compris : tout ce que nous pouvons faire dans ce cas est d’éveiller une compréhension latente qui est en eux.
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Remarques finales
Au moment de terminer l’exposé des réflexions que lui inspire Heidegger, l’auteur se dit convaincu que, en dépit des apparences, la philosophie prend sa source dans l’hémisphère droit et y retourne finalement, après passage par l’hémisphère gauche. Il souligne aussi que la philosophie n’est pas le chemin obligé de la compréhension du monde – Heidegger avait lui-même esquissé une échappatoire via la poésie. Arthur Schopenhauer, par ailleurs, estimait que les médiations de l’art – en particulier de la musique – sont mieux capables que la philosophie de révéler la nature de la réalité.
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S’appuyant enfin sur l’ouvrage Die Frage nach dem Technik (1949), l’auteur remarque qu’Heidegger avait estimé que, à la suite de la theoria grecque et de la contemplatio latine, une continuité fatale s’était établie entre le langage de la métaphysique occidentale (qui cherche à affirmer, prédire, définir, classifier) et une maîtrise technique rationnelle de la vie : l’évènement fondamental de l’âge moderne est la conquête du monde en tant qu’image. Ne considérant le capitalisme et le communisme que comme deux variantes de cette exploitation technique de la nature, Heidegger prédisait que l’oubli concomitant de l’être mènerait au désastre.
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Scheler : la valeur pour constituer la vérité
S’étant intéressé au développement de l’enfant et à la linguistique, Max Scheler a affirmé que notre première expérience du monde est intersubjective, au point de ne pouvoir distinguer soi-même de l’autre. Cela se base sur l’émotion et se rattache à une primauté de l’affect (et nous rappelle Pascal : Le cœur a ses raisons que la raison ne connait pas)… Mais pas n’importe quel affect : l’amour, pouvoir d’attraction aussi fondamental que la gravité pour l’univers physique.
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Pour lui, la valeur est un fait primaire, un aspect pré-cognitif du monde existant, ni purement subjectif ni purement consensuel – la même action peut, pour deux personnes différentes, avoir des valeurs différentes. Notre capacité d’apprécier les valeurs détermine l’attention que nous portons aux choses – en commençant par le tout, plutôt que par les parties.
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Scheler a hiérarchisé les valeurs. En commençant par le bas, il y aurait celles relatives à l’utilité et au plaisir (les sens), puis des valeurs de vitalité (courage, loyauté, traitrise…), celles de l’intellect ou de l’esprit (justice, beauté, mensonge…) et enfin le sacré. À noter que, pour revenir à l’hémisphère droit, les valeurs du niveau inférieur dépendraient de celles du haut – et à l’inverse pour l’hémisphère gauche.
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The Master and his Emissary – The divided brain and the making of the Western world – Iain McGilchrist – Yale University Press – 2009 – 597 pages...
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Le présent billet fait suite à celui du 15 mai. Il fait partie d’une séquence sur le Cerveau commencée le 4 juin 2010 (voir la liste des thèmes dans la marge de droite). Il n'est pas exclu qu'au cours de la traduction et en cherchant à condenser, il y ait eu des erreurs ou une mauvaise compréhension : se référer directement à l'ouvrage mentionné ci-dessus.
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vendredi 8 juin 2012

Euro vs Europe ? (3)

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Ce billet est le dernier d'une suite de trois.
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A chaque fois que l’on ne saisit pas bien le problème et qu’on n’a pas de solution en vue, on cherche à gagner du temps. Souvent, ça marche… mais pas ici, en raison du couplage entre la crise financière et l’amorce d’une désintégration politique : le leadership qui cherchait jusqu’ici à promouvoir une plus grande intégration a basculé en faveur d’une préservation du statu quo… Ce statu quo devenant insupportable pour certains, ces derniers ont opté pour une attitude anti-européenne – une course à la désintégration s’est trouvée enclenchée : tel est le versant effondrement de la bulle politique.
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Marche arrière : de l’Europe aux nations
A fil de cette crise, le système financier s’est progressivement restructuré selon des critères nationaux. Ainsi, la Banque centrale européenne a lancé une opération de refinancement à long terme, ce qui a permis aux banques italiennes et espagnoles de se délester des obligations de leur propre pays et idem pour d’autres investisseurs vis-à-vis de la dette souveraine de pays à la périphérie de l’UE. 
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A ce rythme, on pourrait aboutir d’ici quelques années à un effondrement ordonné de l’euro – sauf que les banques centrales des pays créditeurs n’auraient aucune chance de récupérer leurs fonds auprès des banques centrales des pays débiteurs. Cela est notamment dû au fait que, contrairement à ce qui se passe au sein de la Réserve fédérale américaine, il n’y a pas de clearing interbancaire annuel et que les déséquilibres ne font que s’accentuer d'une année sur l'autre.
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Principale intéressée, la Banque centrale allemande (Bundesbank) a vu venir le coup. En mars de cette année 2012, elle avait déjà 660 milliards d’euros qui lui étaient dus par les banques centrales de la périphérie de l’UE. Elle a donc commencé à prendre ses dispositions pour limiter la casse en cas d’effondrement de l’euro. Ce que voyant, tout monde s’est empressé de faire de même – ce qui a accéléré la dynamique vers le bas.
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Que ce soient les banques ou les gestionnaires de fonds à risque, le motto devient de raisonner à partir du critère de frontière nationale (pays débiteur ou pays créditeur ? se demande-t-on à chaque coup) et non plus globalement, au sein de la zone euro.
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Dommage collatéral : un assèchement progressif du crédit, en particulier pour les PME pourtant les plus créatrices d’emplois. Sur le plan économique, l’Allemagne est en croissance alors que le reste est sur le déclin. Les résultats des élections, ailleurs en Europe, montrent que l’opinion n’est pas favorable à l’austérité et que ce n’est qu’un début.
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Rôle pivot de l’Allemagne
Selon George Soros, il n’y a guère plus que trois mois (l’été) pour renverser la vapeur et, pour lui, c’est l’Allemagne (gouvernement et Bundesbank) qui en détient les clés. A l’automne, en effet – et quel qu'y soit le résultat des élections – la crise va empirer en Grèce ; l’économie allemande va s’essouffler et la Chancelière aura du mal à demander à son opinion d'assumer des responsabilités accrues pour aller au secours de l’Europe.
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Renverser la vapeur signifie des mesures exceptionnelles : le système bancaire a besoin que ses dépôts soient garantis, si on veut éviter une fuite des capitaux ; il faut coupler le financement du Mécanisme européen de stabilité avec une supervision et une régulation pour la zone euro dans son ensemble ; et il est nécessaire d’alléger le coût de financement pour les pays les plus fortement endettés.
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Euro : 1 – Europe : 0
C’est là-dessus que l’Allemagne (gouvernement et Bundesbank) doit être d’accord et c’est là que se situe le blocage. D’une part, il est à craindre et quasiment certain que le sommet européen de fin juin n’ira pas plus loin que ce sur quoi tout le monde est prêt à se mettre d’accord ; et dans trois mois, d’autre part, la pression sera encore plus vive et personne n’aura de solution pour y faire face. On ne peut pas dire vers où ça ira, mais ce sera dans le désordre : un arrêt de Schengen vraisemblablement, un blocage du marché commun, la fin de l’UE.
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Ce à quoi on peut en revanche s’attendre, est que l’euro survivra : sa disparition serait non seulement un désastre pour les pays de la périphérie mais aussi pour l’Allemagne : à commencer par la Bundesbank qui va constater dès fin 2012 qu’on lui a laissé dans les 3000 milliards d’euros d’ardoises que personne n’est en mesure de lui rembourser. Un retour au DM signifierait pour l’Allemagne une éviction de ses positions à l’export. Conclusion : elle va préserver l’euro – rien de plus. Elle va dominer la zone euro ; la divergence entre pays créditeurs et débiteurs va s’accentuer ;  un Empire germanique dont la périphérie sera l’hinterland.
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Il ne faut pas attendre un quelconque sursaut de la part de l’opinion allemande : celle-ci ne peut pas comprendre pourquoi les réformes et l’austérité fiscale que les Allemands ont consenties et qui ont marché chez eux au cours de la réunification, ne marcheraient pas pour l’Europe aujourd’hui. On n’y constate pas de décroissance ; les salaires augmentent ; l’offre d’emplois qualifiés doit faire appel à des émigrés venus du reste de l’Europe ; par ces temps incertains ailleurs, l’épargne ainsi générée s’investit dans le pays même.
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On comprend que les autorités allemandes soient placées devant un sacré dilemme : il lui faut faire preuve de leadership dans les trois mois, avec une opinion qui n’y est pas préparée. Peut-on les y aider ? Il le faudrait.
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Euro vs Europe ? (2)

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Ce billet est le second d'une suite de trois.
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George Soros en vient alors à la crise de l’euro qui lui semble particulièrement instructive. Les autorités se sont imaginé que la crise était due à un problème de prélèvements (fiscalité) – alors que le problème était du côté des banques… plus un problème de compétitivité. Et [devant un public d’économistes] il prévient qu’il va sortir de l’économie pure et parler politique et dynamique du changement social.
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En résumé, il estime que, dans le cas présent, la bulle n’est pas financière mais politique, qu’il s’agit de l’évolution de l’Union européenne (UE), et que la crise de l’euro menace de détruire l’UE.
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L’Union européenne serait-elle une bulle ?
En fait, c’est l’UE qui fonctionne comme une bulle – elle est quelque chose d’irréel et de profondément attirant : une association de nations, fondée sur la démocratie, les droits de l’homme, la primauté du droit, sans qu’aucune des nation(alité)s soit en position dominante. Les visionnaires qui ont constitué le fer de lance de l’intégration européenne ont bien compris que, la perfection n’étant pas de ce monde, il valait mieux procéder par étapes limitées et que chaque pas franchi montrerait bien qu’un pas suivant serait vite nécessaire. Mais – à l’image des bulles financières – chaque pas du chemin déjà parcouru a conforté encore plus leur vision : on avait mis en place un feedback positif (qui s’entretient et qui enfle).
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L’Allemagne s’est trouvée au premier rang. Ainsi, après la chute du Mur, elle s’est dit que la réunification ne se comprenait qu’au sein d’un Europe elle-même unifiée et a été prête à des sacrifices importants pour qu’il en soit ainsi. Point d’orgue : Maastricht (dont : union monétaire sans qu’il y ait d’union politique) ; plus l’euro (dont : les États de la zone euro ont abandonné leur droit de créer de la monnaie et l’ont confié à la Banque centrale européenne). Est alors arrivée une période de stagnation, puis le crash de 2008. C’est là que la désintégration a commencé.
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L’euro et les banques
Sur le plan bancaire, l’introduction de l’euro a permis aux banques d’acheter autant d‘obligations souveraines (émises par les États) qu’elles le voulaient. Mais elles l'ont surtout fait sans immobiliser, en regard, une part de leur capital – les banques centrales acceptant sans sourciller de reprendre ces obligations au taux affiché. Dans un tel contexte, les banques ont de plus trouvé quelqu'avantage à acheter des obligations émises par des pays financièrement affaiblis.
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Résultat : les taux d’intérêt se sont mis à converger et, en contrepartie, les compétitivités à diverger. Alors que les efforts consécutifs à la réunification avaient incité l’Allemagne à se réformer, dans d'autres pays d’Europe – les bas taux d’intérêt aidant – ce sont l’accès à la propriété et la consommation qui se sont mis à fleurir.
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Le crash arrive. Plusieurs gouvernements sont acculés à inscrire dans les comptes nationaux ce qu'ils doivent aux banques [comme obligations à rembourser] : on glisse vers des déficits accrus et on met son mouchoir sur les critères de Maastricht. L’Europe se trouve clivée entre des pays créditeurs et des pays débiteurs. On finit par se rendre compte que des obligations souveraines – réputées jusqu'alors sans risque – peuvent devenir sujettes à des attaques spéculatives… et faire grimper les primes de risque de façon dramatique. Celles des banques qui ont acheté un trop grand nombre de ces obligations deviennent insolvables. En conclusion : une crise des dettes souveraines et une crise bancaire, fortement liées entre elles.
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Comme ce fut le cas en 1982, on assiste au scénario selon lequel, afin de protéger le système bancaire, les autorités financières sacrifient la périphérie pour sauver le noyau central. L’idée reste la même et c’est ce à quoi on assiste aujourd’hui de la part de l’Allemagne et d’autres pays créditeurs : on fait porter le poids de l’ajustement sur les pays débiteurs. A l’époque, c’est l’Amérique latine qui avait souffert : elle a ainsi perdu une décennie. C’est ce qui attend l’Europe aujourd’hui.
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