vendredi 8 juin 2012

Euro vs Europe ? (3)

.
.
Ce billet est le dernier d'une suite de trois.
.
A chaque fois que l’on ne saisit pas bien le problème et qu’on n’a pas de solution en vue, on cherche à gagner du temps. Souvent, ça marche… mais pas ici, en raison du couplage entre la crise financière et l’amorce d’une désintégration politique : le leadership qui cherchait jusqu’ici à promouvoir une plus grande intégration a basculé en faveur d’une préservation du statu quo… Ce statu quo devenant insupportable pour certains, ces derniers ont opté pour une attitude anti-européenne – une course à la désintégration s’est trouvée enclenchée : tel est le versant effondrement de la bulle politique.
.
Marche arrière : de l’Europe aux nations
A fil de cette crise, le système financier s’est progressivement restructuré selon des critères nationaux. Ainsi, la Banque centrale européenne a lancé une opération de refinancement à long terme, ce qui a permis aux banques italiennes et espagnoles de se délester des obligations de leur propre pays et idem pour d’autres investisseurs vis-à-vis de la dette souveraine de pays à la périphérie de l’UE. 
.
A ce rythme, on pourrait aboutir d’ici quelques années à un effondrement ordonné de l’euro – sauf que les banques centrales des pays créditeurs n’auraient aucune chance de récupérer leurs fonds auprès des banques centrales des pays débiteurs. Cela est notamment dû au fait que, contrairement à ce qui se passe au sein de la Réserve fédérale américaine, il n’y a pas de clearing interbancaire annuel et que les déséquilibres ne font que s’accentuer d'une année sur l'autre.
.
Principale intéressée, la Banque centrale allemande (Bundesbank) a vu venir le coup. En mars de cette année 2012, elle avait déjà 660 milliards d’euros qui lui étaient dus par les banques centrales de la périphérie de l’UE. Elle a donc commencé à prendre ses dispositions pour limiter la casse en cas d’effondrement de l’euro. Ce que voyant, tout monde s’est empressé de faire de même – ce qui a accéléré la dynamique vers le bas.
.
Que ce soient les banques ou les gestionnaires de fonds à risque, le motto devient de raisonner à partir du critère de frontière nationale (pays débiteur ou pays créditeur ? se demande-t-on à chaque coup) et non plus globalement, au sein de la zone euro.
.
Dommage collatéral : un assèchement progressif du crédit, en particulier pour les PME pourtant les plus créatrices d’emplois. Sur le plan économique, l’Allemagne est en croissance alors que le reste est sur le déclin. Les résultats des élections, ailleurs en Europe, montrent que l’opinion n’est pas favorable à l’austérité et que ce n’est qu’un début.
.
Rôle pivot de l’Allemagne
Selon George Soros, il n’y a guère plus que trois mois (l’été) pour renverser la vapeur et, pour lui, c’est l’Allemagne (gouvernement et Bundesbank) qui en détient les clés. A l’automne, en effet – et quel qu'y soit le résultat des élections – la crise va empirer en Grèce ; l’économie allemande va s’essouffler et la Chancelière aura du mal à demander à son opinion d'assumer des responsabilités accrues pour aller au secours de l’Europe.
.
Renverser la vapeur signifie des mesures exceptionnelles : le système bancaire a besoin que ses dépôts soient garantis, si on veut éviter une fuite des capitaux ; il faut coupler le financement du Mécanisme européen de stabilité avec une supervision et une régulation pour la zone euro dans son ensemble ; et il est nécessaire d’alléger le coût de financement pour les pays les plus fortement endettés.
.
Euro : 1 – Europe : 0
C’est là-dessus que l’Allemagne (gouvernement et Bundesbank) doit être d’accord et c’est là que se situe le blocage. D’une part, il est à craindre et quasiment certain que le sommet européen de fin juin n’ira pas plus loin que ce sur quoi tout le monde est prêt à se mettre d’accord ; et dans trois mois, d’autre part, la pression sera encore plus vive et personne n’aura de solution pour y faire face. On ne peut pas dire vers où ça ira, mais ce sera dans le désordre : un arrêt de Schengen vraisemblablement, un blocage du marché commun, la fin de l’UE.
.
Ce à quoi on peut en revanche s’attendre, est que l’euro survivra : sa disparition serait non seulement un désastre pour les pays de la périphérie mais aussi pour l’Allemagne : à commencer par la Bundesbank qui va constater dès fin 2012 qu’on lui a laissé dans les 3000 milliards d’euros d’ardoises que personne n’est en mesure de lui rembourser. Un retour au DM signifierait pour l’Allemagne une éviction de ses positions à l’export. Conclusion : elle va préserver l’euro – rien de plus. Elle va dominer la zone euro ; la divergence entre pays créditeurs et débiteurs va s’accentuer ;  un Empire germanique dont la périphérie sera l’hinterland.
.
Il ne faut pas attendre un quelconque sursaut de la part de l’opinion allemande : celle-ci ne peut pas comprendre pourquoi les réformes et l’austérité fiscale que les Allemands ont consenties et qui ont marché chez eux au cours de la réunification, ne marcheraient pas pour l’Europe aujourd’hui. On n’y constate pas de décroissance ; les salaires augmentent ; l’offre d’emplois qualifiés doit faire appel à des émigrés venus du reste de l’Europe ; par ces temps incertains ailleurs, l’épargne ainsi générée s’investit dans le pays même.
.
On comprend que les autorités allemandes soient placées devant un sacré dilemme : il lui faut faire preuve de leadership dans les trois mois, avec une opinion qui n’y est pas préparée. Peut-on les y aider ? Il le faudrait.
.

Euro vs Europe ? (2)

.
 .
Ce billet est le second d'une suite de trois.
.
George Soros en vient alors à la crise de l’euro qui lui semble particulièrement instructive. Les autorités se sont imaginé que la crise était due à un problème de prélèvements (fiscalité) – alors que le problème était du côté des banques… plus un problème de compétitivité. Et [devant un public d’économistes] il prévient qu’il va sortir de l’économie pure et parler politique et dynamique du changement social.
.
En résumé, il estime que, dans le cas présent, la bulle n’est pas financière mais politique, qu’il s’agit de l’évolution de l’Union européenne (UE), et que la crise de l’euro menace de détruire l’UE.
.
L’Union européenne serait-elle une bulle ?
En fait, c’est l’UE qui fonctionne comme une bulle – elle est quelque chose d’irréel et de profondément attirant : une association de nations, fondée sur la démocratie, les droits de l’homme, la primauté du droit, sans qu’aucune des nation(alité)s soit en position dominante. Les visionnaires qui ont constitué le fer de lance de l’intégration européenne ont bien compris que, la perfection n’étant pas de ce monde, il valait mieux procéder par étapes limitées et que chaque pas franchi montrerait bien qu’un pas suivant serait vite nécessaire. Mais – à l’image des bulles financières – chaque pas du chemin déjà parcouru a conforté encore plus leur vision : on avait mis en place un feedback positif (qui s’entretient et qui enfle).
.
L’Allemagne s’est trouvée au premier rang. Ainsi, après la chute du Mur, elle s’est dit que la réunification ne se comprenait qu’au sein d’un Europe elle-même unifiée et a été prête à des sacrifices importants pour qu’il en soit ainsi. Point d’orgue : Maastricht (dont : union monétaire sans qu’il y ait d’union politique) ; plus l’euro (dont : les États de la zone euro ont abandonné leur droit de créer de la monnaie et l’ont confié à la Banque centrale européenne). Est alors arrivée une période de stagnation, puis le crash de 2008. C’est là que la désintégration a commencé.
.
L’euro et les banques
Sur le plan bancaire, l’introduction de l’euro a permis aux banques d’acheter autant d‘obligations souveraines (émises par les États) qu’elles le voulaient. Mais elles l'ont surtout fait sans immobiliser, en regard, une part de leur capital – les banques centrales acceptant sans sourciller de reprendre ces obligations au taux affiché. Dans un tel contexte, les banques ont de plus trouvé quelqu'avantage à acheter des obligations émises par des pays financièrement affaiblis.
.
Résultat : les taux d’intérêt se sont mis à converger et, en contrepartie, les compétitivités à diverger. Alors que les efforts consécutifs à la réunification avaient incité l’Allemagne à se réformer, dans d'autres pays d’Europe – les bas taux d’intérêt aidant – ce sont l’accès à la propriété et la consommation qui se sont mis à fleurir.
.
Le crash arrive. Plusieurs gouvernements sont acculés à inscrire dans les comptes nationaux ce qu'ils doivent aux banques [comme obligations à rembourser] : on glisse vers des déficits accrus et on met son mouchoir sur les critères de Maastricht. L’Europe se trouve clivée entre des pays créditeurs et des pays débiteurs. On finit par se rendre compte que des obligations souveraines – réputées jusqu'alors sans risque – peuvent devenir sujettes à des attaques spéculatives… et faire grimper les primes de risque de façon dramatique. Celles des banques qui ont acheté un trop grand nombre de ces obligations deviennent insolvables. En conclusion : une crise des dettes souveraines et une crise bancaire, fortement liées entre elles.
.
Comme ce fut le cas en 1982, on assiste au scénario selon lequel, afin de protéger le système bancaire, les autorités financières sacrifient la périphérie pour sauver le noyau central. L’idée reste la même et c’est ce à quoi on assiste aujourd’hui de la part de l’Allemagne et d’autres pays créditeurs : on fait porter le poids de l’ajustement sur les pays débiteurs. A l’époque, c’est l’Amérique latine qui avait souffert : elle a ainsi perdu une décennie. C’est ce qui attend l’Europe aujourd’hui.
. 

Euro vs Europe ? (1)


.
Dans les précédents billets, nous avons eu affaire à trois historiens. Ce n’est pas le cas ici avec George Soros que l’on considère plutôt comme un financier, un spéculateur, un philosophe ou un philanthrope.
.
A mon sens, l’intérêt de son point de vue vient de ce qu’il est dans l’action et qu’il a affiché depuis assez longtemps quelle théorie sous-tendait cette action. Il a réussi d’assez jolis coups qui l’ont rendu multi-milliardaire. Il s’est tout aussi bien trompé mais affirme qu’il sait reconnaître quand il se trompe. L’intérêt complémentaire est que le texte que je vais chercher à condenser ici nous ramène à l’Europe et à l’Allemagne et – financier oblige – à l’euro. C’est tout récent – du 2 juin – et cela s’intitule : Remarks at the Festivals of Economics, Trento Italy.
.
Ce billet est le premier d'une suite de trois.
On a accès au texte original en anglais par le lien suivant :
J’aurai pu faire appel à un autre financier, tel Georges Ugeux dont l’intéressant blog Démystifier la finance (http://finance.blog.lemonde.fr/) tourne autour des mêmes sujets, presque au jour le jour, mais sans s’insérer aussi bien dans la poursuite de ce que j’ai rassemblé ces derniers temps.
.
L’économie : une science sociale qui se voudrait science dure
George Soros commence par ce qu’il pense être l’échec de la théorie économique : fondamentalement newtonienne à ses origines, elle cherche à formuler des lois qui seraient universelles. Or, à la différence des sciences qui portent sur des phénomènes naturels et qui se basent sur des faits, l’économie est une science qui relève du social : on a affaire à des acteurs qui pensent et qui prennent des décisions sur la base d’une interprétation souvent tordue de la réalité – décisions qui ont une influence sur le cours des évènements.
.
Les économistes ont cru s’en sortir par une approche axiomatique – notamment avec leur théorie des attentes rationnelles et leur hypothèse d’un marché efficient. Il y a des cas où ça marche – ainsi la théorie d'une concurrence parfaite qui suppose elle-même une connaissance parfaite de la part des acteurs : elle semble convenir tant qu’on s’en tient aux échanges de biens physiques… Elle ne tient plus dès qu’on aborde la production, l’usage de la monnaie ou le crédit – car il faudrait alors que les acteurs sachent parfaitement ce qui va se passer dans le futur, ce qui n’est pas le cas.
.
Finance : vouloir comprendre/influencer – pouvoir se tromper
Voilà pour l’économie. Il est clair que George Soros préfère s’avancer sur les marchés financiers qu’il connaît mieux. Ne pas confondre, note-t-il, la réalité et l’interprétation qu’on s’en fait : les gens cherchent effet à comprendre quelle est la situation dont on part (fonction cognitive) et à l’influencer (fonction manipulatrice). Ces deux fonctions agissent l'une sur l'autre : il se produit un feedback – c’est ce qu’il désigne par le terme réflexivité.
.
L’autre terme qu’il emploie est la faillibilité (le fait de pouvoir se tromper). Il dit que la réflexivité et la faillibilité sont comme deux sœurs siamoises – à une nuance près : on peut se tromper même s’il n’y a pas de feedback entre chercher à comprendre et chercher à influencer ; en revanche, ce feedback ne s’amorcerait pas si on était infaillible. Quoi qu'il en soit, le résultat est qu'il y a une première divergence entre la façon dont les acteurs se représentent la réalité et se qui se passe en fait ; et il y a une autre divergence entre ce à quoi ils s’attendent et ce qui arrive finalement.
.
Bulles financières, bulles politiques
Tel est le point de départ qui a conduit George Soros à élaborer le modèle d’une bulle qui ne résulte pas de chocs extérieurs mais qui est endogène aux marchés financiers. Le mécanisme est le suivant : on détecte qu'une tendance se manifeste mais cette tendance est interprétée de façon inexacte. Une bulle se forme quand la tendance et l'interprétation inexacte qu'on s'en fait se renforcent l’une l’autre. Au point de parvenir à une situation intenable : c’est là où l’effondrement survient. Si, enfin, la montée reste progressive, la chute est soudaine et dévastatrice. La direction que prennent les évènements, et le contrecoup à en attendre, peuvent être prévus – mais pas l’amplitude ni la durée.
.
Les marchés financiers connaissent bien sûr des phases d’équilibre. Remarque, cependant : c’est à la suite de crises consécutives à des bulles que des régulations se sont mises en place et que les banques centrales ont pris de l’importance.
.
Par ailleurs, les marchés financiers n’ont pas le monopole du duo réflexivité/faillibilité – on le trouve ailleurs, notamment dans la sphère politique… Le simple fait de parler de régulation, comme on vient de le faire, nous rapproche du politique : ce qui conduit à prendre conscience d'interactions possibles entre marchés financiers et sphère politique.
.

dimanche 3 juin 2012

Europe – vision en relief ?

 .
 .
.
Nous avions commencé avec un historien allemand, selon qui l’année et demi passée par Montesquieu à travers l’Empire germanique lui avait donné à un avant-goût de ce que pourrait être une Europe fédérale (billets des 30 et 31 mai).
.
Suivi d’un autre historien, britannique, ayant un faible suffisant pour l’Allemagne au point d’imaginer que si on l’avait laissée gagner rapidement la 1ère Guerre mondiale l’Europe en serait sortie prospère et n’aurait pas été tentée par le fascisme ni par le communisme… et qui a livré récemment un autre scénario où, d’ici une dizaine d’années, cette même Allemagne serait au cœur d’États-Unis d’Europe – dont les Britanniques et les Scandinaves se seraient volontairement exclus (billet du 1er juin).
.
Notre 3ème historien est un Polonais, Marek Cichocki, spécialiste de l’intégration européenne et de l’Allemagne : un entretien auquel il s’est prêté, pour Gazeta Wyborcza (*) laisse à penser qu’il considérait alors avec un relatif intérêt le rôle que ce pays  voisin de la Pologne assumait ces temps-ci dans le difficile concert européen.
.
Conservateur ? Comme il a été conseiller diplomatique du président défunt Lech Kaczynski, ce qui correspond à la réponse spontanée serait : oui – d’autant que l’article ici présenté date de début novembre 2006. (**) Nuance pourtant : ledit article est paru dans Tygodnik Powszechny (L’Hebdomadaire universel – ou général), considéré d’excellente tenue et qualifié de catholique libéral (***) – et qui pour cette raison, il s’attire d’ailleurs régulièrement les foudres des catholiques conservateurs auxquels s’est progressivement ralliée une bonne partie du monde ecclésiastique polonais.
.
(*) On peut lire une traduction en français de cet entretion, réalisé quelques semaines après le decès tragique de Lech Kaczynski et de la centaine de personnes qui l’accompagnaient lorsque l’avion présidentiel s’est écrasé près de Smolensk – voir le lien suivant :
.
(**) Comme on peut le constater dans sa version polonaise d’origine, c’est un assez long article (http://tygodnik2003-2007.onet.pl/3229,12763,1370596,tematy.html). La traduction en français d’extraits, qu’en a faite Courrier International le mois suivant, correspond à une réduction en volume d’environ la moitié.
.
(***) Créé en 1945, cet hebdomadaire a réussi à traverser toute la période communiste, à l’exception des années 1953-56 : à la mort de Staline, il avait refusé d’en publier une nécrologie.
.
Quelle est la teneur du propos de Marek Cichocki ?
.
Pourquoi l’UE ? Hier et aujourd’hui
Il rappelle les motivations qui ont conduit à créer la Communauté européenne, puis de quelle façon elles ont évolué au fur et à mesure de son élargissement – surtout avec l’arrivée des pays d’Europe centrale et orientale.
.
Pour Robert Schuman, il s’agissait d’abord de de réconciliation franco-allemande, de paix, de stabilité et de croissance écnomique. Pour le premier président de la Commission, l’Allemand Walter Hallstein, (****) il fallait se fonder sur la raison et non sur les émotions… sur le savoir et non sur les mythes.
.
(****) Walter Hallstein avait par ailleurs préconisé une organisation fédérale pour l’Europe – il se vit aussitôt opposer un veto sur ce point par le général de Gaulle.
.
Or, d’une part, les nouveaux États-membres d’Europe centrale ou orientale n’ont aucune raison de réduire la raison d’être d’une Europe unie et pacifique à la seule réconciliation franco-allemende et, d’autre part, il semble que depuis longtemps dans les propos des dirigeants européens les émotions ont pris le dessus sur la raison – au point que, le préambule du Traité constitutionnel évoque une communauté de destin et une expérience historique comme étant les liens qui unissent, et les États-membres ainsi que leurs citoyens. L’auteur remarque que ce socle en arrive à servir de critère à l’Union européenne (EU) pour juger – de manière parfois autoritaire – du comportement de ses États-membres, ainsi que des relations entre eux ou avec des pays tiers.
.
Se référer à la paix de Westphalie ?
On sait que cette paix avait mis fin à la Guerre de 30 ans qui avait ravagé le centre de l’Europe au cours de la première moitié du 17ème siècle. Plusieurs princes allemands s’étant rangés du côté de la Réforme protestante, (*****) le reste du Saint Empire romain germanique, mené par les Habsbourg, a voulu les ramener dans le droit chemin.
.
(*****) Ils ont été notamment soutenus par les Suédois qui étaiens luthériens, et par les Français pour une tout autre raison : bien que cherchant à mater les protestants sur le territoire national, Richelieu souhaitait, en Allemagne, contrer les Habsbourg dont il craignait les visées hégémoniques. Plus tard dans le siècle, Louis XIV fera de même en ne s’opposant pas à l’Empire ottoman – il fut particulièrement chagriné que Jean Sobieski, dont il avait pourtant soutenu la candidature pour devenir roi de Pologne, soit accouru, en 1683, libérer Vienne qui était assiégée par les armées turques.
.
Conclusion de ce long et tragique épisode, la paix de Westphalie sonne la fin d’une logique fondée sur la religion et fait entrer l’Europe dans une nouvelle période : des États souverains, dotés d’un centre de pouvoir et d’un terrritoire bien définis. L’État-nation ayant failli au 20ème siècle, on a pu considérer cette période comme intermédiaire, avant d’en arriver à une UE post-souveraine et supranationale.
.
C’est une manière de voir que les Polonais se sentent en droit de ne pas approuver. A la même époque, ils ont vécu dans une république nobiliaire : les nobles avaient leur parlement/diète, et élisaient le roi – qui n’était donc pas héréditaire. La coopération des Polonais avec les Ruthènes, Ukrainiens Lituaniens… était fondée sur une fédération pacifique entre les peuples et sur une conception multi-ethnique de la citoyenneté, en symbiose avec la religion, dans la vie publique.
.
Cette situation a duré pendant environ deux siècles jusqu’au partage de leur pays entre les empires russe, prussien et autrichien en 1795. Or, si la paix de Westphalie a instauré une coupure entre l’Église et la politique, on voit ici qu’elle a conduit à ce que les plus forts se mettent à phagocyter les plus faibles.
.
Le partage de la Pologne a duré plus d’un siècle et elle n’a joui de son indépendance recouvrée en 1918 que pendant une vingtaine d’années, avant de se retrouver sous la coupe des nazis puis des communistes pour un demi-siècle. Tout ce qui précède laisse supposer que, vue par les Polonais, la question de la faillite de l’État-nation ne correspond pas à l’histoire directe de leur pays.
.
Se référer aux Lumières ?
Les effets de la paix de Westphalie digérés, on aborde le siècle des Lumières. Il va de soi que celles-ci peuvent être considérées comme constituant un des principaux éléments de l’identité européenne. Mais on met trop souvent sous le boisseau qu’il y a Lumières et Lumières : celles des Français, guidées par la raison, ne sont ni celles des Britanniques (par la vertu sociale), ni celles des Américains (par la liberté politique), ni celles des Polonais qui, les premiers en Europe, sont parvenus à se donner une constitution (en 1791) à forte composante de républicanisme politique.
.
On voit les effets de la cécité sur les différences ici rappelées : dans le préambule du Traité constitutionnel de l’Europe, l’absence de références à des valeurs chrétiennes correspond bien aux Lumières françaises mais se trouve en contradiction avec les autres.
.
Se référer à la 2nde Guerre mondiale ?
Dans l’histoire de l’Europe, la 2nde Guerre mondiale succède à une longue série de conflits – elle apparaît comme la pire, comme suscitée par une idéologie aberrante, et se caractérise par des destructions massives et par l’Holocauste. L’intégration européenne est, à cet égard, une réponse institionnalisée pour en empêcher le retour.
.
Mais qu’en est-il pour les pays qui ont vécu, plusieurs décennies durant, l’expérience du communisme et qui, depuis, rejoignent l’UE. Évoquer cette expérience donne parfois l’impresssion d’enfreindre un tabou. (******)
.
(******) L’auteur pointe certaines réactions négatives exprimées dans la presse allemande, quand a été évoqué un projet d’interdire le symbole de la faucille et du marteau au même titre que celui  la croix gammée – au motif que ce n’était pas comparable. Notons incidemment que ce symbole figure dans les armoiries de l’Autriche, dont l’aigle tient, bien verticalement chacun d’entre-eux entre ses griffes. Aller au lien :
.
L’illustration de ce billet se compose d’ailleurs d’armoiries de 12 des 27 pays de l’un – de gauche à droite et de haut en bas :
GB - DK - S - PL
F   -  NL -  D - A
P   -   E   -   I - GR.
.
.
Ces pays sont-ils tenus de réciter comme un credo que l’UE ne peut se justifier que dans l’optique d’une réconciliation franco-allemande ? Qu’elle apporte une sécurité contre le retour du nazisme mais qu’il faut se taire, s’agissant de l’idéologie et des pratiques de l’ère communiste ? Qu’il faut la considérer comme une étape qui prolonge la dynamique de la paix de Wesphalie ? Qu’elle n’est héritière que de la seule version à la française des Lumières ?
.
Ne vaudrait-il pas mieux remettre en perspective l’acquis historique communautaire ? Et, peut-être plus difficile encore, reprendre la réflexion sur les différentes philoophies de l’organisation de l’espace européen commun, quand on prend conscience que chacune de celles jusqu’ici avancées, si elle puise dans l’Histoire, cherche aussi à y trouver sa propre légitimité ?
.

vendredi 1 juin 2012

Saint Empire germanique du futur


.
Till, mon sourcier en informations de tout genre, ayant remarqué que j’avais mordu à l’hameçon Montesquieu + Allemagne (voir mes billets des 30 et 31 mai), s’est empressé de m’inonder sur des thèmes assez proches. J’ai retenu deux spécimens, signalés en leur temps dans Courrier International (CI) : l’un datant de fin 2006, paru dans Tygodnik Powszechny (L’Hebdomadaire universel ou général), l’autre il y a 6 ou 7 mois dans le Wall Street Journal (WSJ). Comme cela avait été le cas à propos de Montesquieu dans Die Zeit, ici aussi ce sont des historiens qui sont à la manœuvre.
.
Wholly/holy et fédéral/habsbourgeois
Je commence par le plus récent, du 10 novembre 2011 sous le titre 2021: The New Europe dont  CI (n° 1100) baptise de larges extraits : En 2021, Vienne, capitale d’une nouvelle Europe "germanique". C’est assez enlevé, d’un ton qui a fortement réjoui plusieurs lecteurs (*) et qui pourrait surprendre dans le WSJ – à moins de se souvenir que celui-ci a été racheté,  voici  cinq ans, par News Corp. – c’est-à-dire Murdoch. Comme signalé plus haut, l’auteur est un historien, Niall Ferguson, un britannique par ailleurs spécialisé dans la finance et l’économie, et qui enseigne à Harvard.
.
(*) On accède directement à l’article en anglais et aux commentaires dans l’édition en ligne du WSJ :
.
Il s’agit d’un scénario dont l’aboutissement dans en une dizaine d’année est une Europe ayant pris la forme de ce que des langues acérées désignent par un Wholly German Empire. Le holy qui se cache dans wholly n’ayant pas échappé aux traducteurs de CI, ils en ont fait un Véritable Saint Empire germanique. Il s’agit de la structure d’une Europe redessinée dont la saveur n’aurait peut-être pas déplu à Montesquieu – un fédéralisme budgétaire – mais celle aussi d’un Saint Empire à forte coloration habsbourgeoise.
.
Plus intéressant est de préciser à quoi correspond cette Europe redessinée puis de suivre le raisonnement qui montre comment on pourrait en arriver là. C’est ce que je vais essayer de ramasser maintenant à partir des versions en anglais (WSJ) et en français (CI), sachant d’ailleurs que la seconde n’a pas forcément respecté l’ordre des alinéas parmi les extraits qui ont été traduits.
.
Une Europe redessinée
C’est une Europe redessinée, dans la mesure où les Britanniques en sont sortis, que l’Irlande de plus en plus mal à l’aise vis-à-vis de Bruxelles a fait de même, que les Écossais ont mis une sourdine à leurs velléités d’autonomie, que tout ce monde s’est rapproché pour donner un Royaume  Ré-Uni qui profite largement de capitaux chinois.
.
Dans la mesure aussi où en Scandinavie, Islande comprise, les tendances national-populistes (qu’un surmoi historique n’inhibe pas comme c’est le cas en Allemagne) ont entrainé un refus d’avoir à payer pour les pays du Sud, une scission par rapport à l’Union européenne (UE), et la création d’une Ligue du Nord à la Viking.
.
En revanche, l’Europe redessinée (**) – qui comprend tout le reste de l’actuelle UE, a intégré les pays de l’ex-Yougoslavie.
.
(**) Sur la carte – faite un peu à la va-vite – qui illustre ce billet, et par analogie avec les USA, l’Europe redessinée est désignée par USE (United States of Europe) et comporte – comme on le verra par la suite – trois sous-ensembles : un USE méditerranéen des vacances ; en bordure de la Baltique, mais sans la Scandinavie, un USE comme zone franche productrice dans un régime de "laissez-faire" économique ; et le reste des USE.
.
Sur les rives de l’Europe méditerranéenne, où 20% de la population a plus de 65 ans et 20% se trouve au chômage, l’économie est en bonne partie au service d’Allemands qui y ont désormais leurs résidences secondaires. Les Pays baltes quant à eux, et la Pologne, sont également en relation économique avec l’Allemagne, mais autrement : ils sont tous passés à l’euro, et les Allemands y investissent pour y développer des capacités de production plus rentables.
.
Curieusement – et même si on subodore que la France a un pied dans l’Europe du Sud, l’article est presque muet à son sujet. (***)
.
(***) Si on s'éloigne de article lui-même, pour s'intéresser à son auteur, la célébrité de Niall Ferguson tient notamment à un livre controversé (The Pity of War, 1998) où il estime qu'il aurait mieux valu que le Royaume-Uni soit resté en dehors du conflit en 1914 et qu'elle ait laissé l'Allemagne l'emporter : la guerre ne serait pas devenue mondiale,  et l'Europe, devenue prospère sous la houlette germanique, aurait échappé au fascisme et au communisme. On classe habituellement Ferguson comme proche des néo-conservateurs.
.
Cheminement
Au moment où Niall Ferguson livre son scénario au WSJ, on sent bien l’ambiance : l’euro est menacé et l’UE à sa suite. La théorie des dominos travaille tous les esprits, d’une part quant aux dettes souveraines susceptible d’expulser, chacun à son tour de la zone euro, plusieurs pays européens, tout en mettant particulièrement à mal le système bancaire… d’autre part, mais on en constate concrètement ici les premiers effets, plusieurs gouvernements ont déjà succombé au désaveu des électeurs. L’auteur annonce sans trop d’imagination le changement de Président en France et – plus risqué – celui de la Chancelière allemande puis, de l’autre côté de l’Atlantique, du Président américain.
.
Il attribue notamment le basculement de la CDU vers le SPD en Allemagne à une opinion qui a fini par en avoir assez que l’on cherche à sauver les banquiers sur le dos des contribuables. Dans le domaine financier, se conjuguent deux phénomènes : la création d’une sorte de Ministère européen des finances – à Vienne, histoire de prendre un peu de champ par rapport à Bruxelles ; et la carte blanche donnée au Directeur de la Banque centrale européenne d’outrepasser son mandat, d’en faire de la BCE un prêteur de dernier ressort pour les gouvernements, en rachetant par exemple les obligations italiennes et espagnoles (une technique du type planche à billet) – c’est un élément qui me semble clé dans ce scénario : est-ce que ça marche ? oui... et l’euro s’en porte mieux par la suite.
.
Par ailleurs
S’ajoute enfin un élément de contexte destiné – s’avèrera-t-il lui-aussi pertinent ? – à étoffer le propos. Sur le pourtour méditerranéen et malgré les espoirs qu’il avait suscités, le printemps arabe fait long feu. Une attaque (non nucléaire, les Européens ayant dissuadé Israël d’en venir là, par crainte peut-être de voir arriver de nouveaux nuages du type Tchernobyl au-dessus de leurs têtes, voire de leurs plages) sur les installations nucléaires iraniennes,  a ressoudé tout ce monde – même la Turquie, qui a mis fin à la séparation séculaire qu’Ataturk avait initié entre l’Islam et l’État. Et les USA, désormais présidés par le Mormon Mitt Romney avaient à ce moment-là d’autres souci que d’apporter leur soutien à Israël.
.

jeudi 31 mai 2012

Montesquieu, Allemagne, fédéralisme (B)

.
.
Vers une République fédérative d’Allemagne ?
Au-delà du réel souci que nous avons constaté d’aller dans le détail quand il prend des notes, l’intérêt de Montesquieu porte manifestement sur l’organisation politique complexe qu’il découvre. À la différence d’une France centralisée, il s’agit d’une structure constitutionnelle qui laisse une grande liberté aux régions, aux territoires et à certaines villes qui ne sont pas sous la coupe directe d’un des souverains. (*) Ainsi, la Bavière, le Württemberg, la Saxe mais aussi Ratisbonne, Augsbourg ou Hambourg, se comportent presque comme des États souverains, tout en restant membres d’un même corps politique.
.
(*) On distingue les villes d’Empire, directement rattachées à l’empereur et des villes libres qui n’ont ni impôt à verser ni troupe à fournir à l’empereur
.
Quel nom donner à tout cela, se demande-t-il. Membre respectable de la noblesse, il est invité à dîner chez des maires, des ministres de haut rang, voire des souverains et pas des moindres. Ce qui lui est dit l’aide ainsi à comprendre que cette manière de faire est l’aboutissement d’un chemin sinueux au fil de l’Histoire. C’est à partir des cinq grands duchés qui existaient au Moyen-âge (Bavière, Souabe, Lorraine, Franconie, Saxe) que le pays allemand est progressivement devenu un tout.
.
Pas de monarque héréditaire mais un empereur qui, depuis le 13ème siècle est désigné par 7 (puis 9) souverains. Afin de parvenir à ce que tous s’entendent – et ce et jusque y compris le souverain le moins puissant ainsi que les villes – l’empereur réunit régulièrement les représentants de chacune des parties à l’Hôtel de ville de Ratisbonne en vue de trouver une position commune pour chacun des points litigieux. La Diète d’Empire de Ratisbonne, se dit alors Montesquieu, incarne d’une certaine façon une séparation entre le pouvoir impérial et celui sous l’égide des territoires et villes rassemblées. Et d’admirer comment ce gouvernement fonctionne en douceur.
.
Ce qui ne veut pas die que cette manière de faire n’a pas été l’objet de critiques. Montesquieu avait eu connaissance de la traduction en français de l’ouvrage datant de 1667, d’un spécialiste du droit public – Samuel von Pufendorf – qui voyait en l’Allemagne une alliance assez lâche et non l’expression d’un État souverain. Par ailleurs, le 1er ministre du Brunswick lui avait signalé un problème récent : depuis 1701, l’armée du Royaume de Prusse était en croissance continue – ce qui représentait un facteur d’imprévisibilité. Et le roi Frédéric Guillaume 1er y exerçait, de façon tyrannique, un pouvoir centralisateur.
.
Montesquieu, qui ne se prend pas pour un devin, se garde d’en juger. Et, au moment où il quitte – à regret semble-t-il – l’Allemagne, il est persuadé que, en dépit des objections mentionnées, l’Empire a trouvé sa voie vers une organisation étatique articulée sur deux niveaux : si l’on parvient à maîtriser la Prusse allemande et si l’on accorde aux sujets des principautés des libertés comparables à celles dont on bénéficie dans les villes, on aura un État qui sera l’exemple-type selon les principes d’une organisation confédérée. Ce qu’il décrira explicitement plus tard comme la République fédérative d’Allemagne dans L’Esprit des lois. N’est-ce pas ce que – dans une traduction un peu libre – on pourrait désigner comme la Bundesrepublik Deutschland ? À savoir la RFA.
.
Les échos de l’Histoire – aux USA, en RFA. Pour l’UE ?
Le concept est nouveau. Il est de portée historique. Lorsque, en 1776, les colonies britanniques d’Amérique du Nord se sont détachées de leur contrée d’origine et se sont rassemblées pour devenir les États-Unis, le juriste et homme politique James Madison a dit avoir trouvé, dans les écrits de Montesquieu, comme un oracle : dans L’Esprit des lois (1748), le passage sur l’Allemagne l’avait particulièrement intéressé. Et quand, en 1786, il eut à rédiger cette Constitution qui a transformé une confédération assez lâche d’États en une Union, il s’est inspiré de l’organisation prévalant dans l’Empire germanique – époustouflant contrecoup de l’Histoire.
.
Au cours des deux derniers siècles, l’ancien Empire a connu une évolution que l’historien et écrivain Albert Funk décrit de façon fascinante dans sa Petite Histoire du fédéralisme (Kleine Geschichte des Föderalismus) et a abouti, pour les régions et le villes qui en faisaient encore partie, à la RFA. En mettant entre parenthèses les deux épisodes bien connus [ce qui ne semble pas une raison pour en sous-estimer la signification] du national-socialisme et de la RDA, il conclut que l’Allemagne est restée constamment fidèle aux principes du fédéralisme.
.
L’Europe doit-elle devenir un jour une véritable fédération comme Montesquieu en avait explicitement exprimé le vœu dans une lettre au 1er ministre du Brunswick ? On n’en n’est pas encore là. Il se peut que son édifiant oracle pousse, à l’avenir, nos hommes politiques à s’interroger plus fréquemment à ce sujet.
.
Le présent billet se compose de deux parties qui se suivent chronologiquement et dont le titre se termine, respectivement, par (A) et (B).
.
Ma maîtrise de la langue allemande étant incertaine, il est recommandé – pour aboutir à une compréhension plus exacte – de se référer au texte original de l’article en allemand. Celui-ci est accessible en ligne à l’adresse suivante :
.
Ce même texte, découpé en trois parties, a également été publié en France dans le magazine Vocable-Allemand au cours de mars 2011. Je lui suis reconnaissant pour le lexique des principaux mots qui y figure en marge et qui m’a aidé à restituer une interprétation moins approximative que ce que j’en comprenais spontanément.
.
La carte s’inspire de celle qui se trouve à l’article de Wikipedia sur le Saint Empire romain germanique en 1789 – donc plusieurs décennies après le voyage de Montesquieu (1728-29). Elle permet de visualiser le morcellement de l’Empire.
.