dimanche 14 août 2011
Glissando
Marquée par ses origines
Il n’est pas impossible que la station Radio Classique souhaite, dans quelques mois, fêter son trentième anniversaire. Elle a été créée en 1982, à l’époque de l’ouverture de la bande FM, par quelques dissidents de France Musique. Elle a, à ses débuts, partagé sa fréquence avec Radio Latina. Non sans raison, la légende wikipédienne cite également un natif phocéen au tempérament entreprenant et qui n’a pas démenti cette qualification depuis, en revenant dans le monde du tourisme qui a toujours eu ses faveurs.
Il est un nom moins cité à cette occasion, dont il est plus que probable que sa présence a alors façonné la station : Pierre Faurre. Effacé dans son apparence, ouvert dans son écoute, cultivé, mélomane (et bon pianiste si mes sources sont exactes), mais aussi grand décisionnaire, doué et efficace. Les hasards de la vie l’avaient porté à la tête du groupe Sagem, qu’il a redressé et réorienté. Un peu de diversification à vocation culturelle ne lui déplaisant pas, la Sagem se rendra propriétaire du Monde de la Musique, ainsi que de Radio Classique, dont elle sera en quelque sorte un mécène majeur – et les revendra au bout de plusieurs années. Ainsi, la station avançait sur deux pieds : celui de l’information et de la réflexion sur l’économie et les affaires lui attirant des décideurs et des cadres parmi ses auditeurs ; et surtout une grande part du temps consacrée à la musique classique, caractérisée par une présentation sobre et par la qualité de sa sélection.
Culture, convivialité, modernité
Cela fait une dizaine d’années que Pierre Faurre est décédé. Il avait entre temps élargi le cercle de ses activités, non seulement dans le monde des affaires où il était apprécié, mais aussi en fonction de convictions plus générales et de société. La station était déjà passée entre les mains du groupe Expansion et, depuis 2007, elle se trouve dans la galaxie LVMH, pas trop loin des Échos. Après avoir cherché à faire une escapade dans le convivial, il semblerait que, depuis trois ans son étoile du berger soit la vie moderne – à savoir, apporter quelque chose à ceux qui ont soif de détente et de culture. Ce qui s’en est suivi est loin de m’avoir enthousiasmé.
Restons raisonnables. Sous réserve des prochains résultats, l’audience ne s’est pas écroulée. La station qui dispose désormais de 85 fréquences garde ses quelques 150 000 auditeurs d’avance sur France Musique, en cumulé (avez-vous vous écouté cette station au moins une fois aujourd’hui ?), et fait presque un tiers de plus en part de marché (quelle station êtes-vous en train d’écouter maintenant ?) – et on estime même qu’entre 2009 et 2010 elle a un peu progressé.
Dommages collatéraux
Le premier dommage collatéral de cette légitime orientation est un retour marqué au bavardage. Dommage de mon point de vue car je ne fais pas partie des adeptes de France-Culture ou de Radio Notre-Dame (estimation de l’audience à 500 000 et 100 000 respectivement) qui se sentent mieux si quelques voix humaines meublent de temps à autre leur appartement, voire leur inspiration. Radio Classique avait sur France Musique l’inestimable avantage d’échapper à l’étalage de commentaires, anecdotes, aveux qui ne flattent que le narcissisme des pénitents et n’engraissent que leurs confesseurs. Et sans se laisser entraîner par ces mauvaises langues pour qui la musicologie est à la musique ce que la gynécologie est à l’amour, on y respirait enfin l’air avec ses propres poumons.
Las ! Nous voici désormais à la remorque d’une mamie qui recycle le cursus de pédagogie musicale qui lui avait réussi il y a quelques décennies, suivie de baby-boomers – ce genre de pipoles inoxydables qui confondent surfer sur une crête démographique et dans les oreilles des gens – et enfin des néo-quinquas qui se sont mis dans leur roue. Tout y passe, même les festivals de l’été dont on est naturellement condamné à subir le battage à partir du moment où on n’a pas payé sa place, et, à titre d’exemple il y a quelques mois, une rafale de Gershwin (compositeur qui ne me déplaît pas à dose normale – y compris, mais ici sur le plan musical, pour le glissando qui amorce sa Rhapsody in Blue), parce que ça rappelait son enfance au dit présentateur.
L’autre dommage qui vaut à la station mon label mp3 (marteau-pilon à la puissance 3), est le parti pris de la communication (l’auto-pub). En bref : le classique, nous avons les moyens de vous le faire aimer. Cela prend appui sur le nom même Radio Classique qui (1) vous est seriné à cadence soutenue, comme le supplice de la goutte d’eau, (2) avec une intensité qui fait que vous n’y échappez pas et (3) sur un ton qui s’adresse aux cancres tout près des radiateurs. En revanche, je ne me permettrai pas de s’appesantir sur la pub proprement dite – il faut admettre que la station doit se trouver des moyens de vivre – même si une mention spéciale doit être décernée pour le choix des qualificatifs pompeux, pour notamment décrire des produits et évènements relevant de l’offre musicale.
Morceaux choisis
Une initiative – que je trouve heureuse dans son principe mais surprenante quant à ce qu’elle révèle – consiste à permettre aux auditeurs de voter sur le site Internet pour les morceaux qu’ils ont entendu… et à publier la liste des 50 premiers (score entre 6700 et 2800, environ). Précisons qu’il s’agit rarement d’œuvres dans leur entier mais, par exemple, d’un des mouvements d’un concerto. Cette sombre clarté qui nous tombe des étoiles filantes en cette mi-août, nous apprend ceci :
… Mozart et Schubert raflent les deux-tiers des suffrages – presque la moitié pour Mozart (22 citations) et 20% pour Schubert (10 citations).
… Et chez Mozart, la concentration est particulièrement forte sur certains extraits : ainsi, parmi les concertos pour piano, 4 fois le 2ème mouvement du n°21 et 3 fois le 2ème du n°23... les interprètes sont bien évidemment différents.
… Chez Schubert, le quintette pour 2 violons, alto et 2 violoncelles apparaît 3 fois (1er mouvement, puis 2ème, puis finale).
… Parmi les 15 compositeurs restants, il n’y en a que trois qui sont cités deux fois : Brahms, Massenet (2 interprétations de la Méditation de Thaïs) et Verdi (2 fois l’ouverture de la Force du Destin).
… Les autres, chacun une seule fois, sont : Bach, Beethoven, Chopin, Chostakovitch, Dvorak, Galuppi, Mendelssohn, Paganini, Rodrigo, Rossini, Scarlatti, Telemann.
… Pas d’œuvres vocales. De la Force du Destin n’a été retenue que l’ouverture. Une exception : Ruhe sanft, mein holdes Lebe (extrait d’un Singspiel inachevé de Mozart – Zaïde, K.344). On est loin de l’enthousiasme apparent que la moindre pub à prétention musicale manifeste de façon répétée pour les équivalents de la Reine de la nuit, qu’elle fait subir en arrière-plan sonore.
… S’agissant des interprètes, c’est l’Orchestre philharmonique de Vienne qui se détache (6 citations pour des œuvres de 4 compositeurs différents) ; l’Orchestre symphonique de Vienne et celui de la Radio de Vienne sont également cités. Puis l'Orchestre symphonique de Berlin (4 citations dont 3 pour Mozart et 1 pour Massenet).
Libellés :
Médias et sources info,
Musique et poésie
mercredi 10 août 2011
A mi-2011 – Cinéma
Ce qui suit résulte d’une relecture de ce qui a été publié au cours du 1er semestre 2011 dans le blog Cinéma : Les bons conseils d’Annie Coppermann. Chaque semaine, celle-ci livre ses coups de cœur et ses coups de griffe sur les films qui sortent en salle. Ce billet fait suite à des billets similaires portant sur l’année 2009 puis sur chacun des deux semestres de 2010. La sélection pourra paraître arbitraire et le compactage – pour rester dans un volume acceptable – en donne parfois une vision déformée : revenir si besoin aux textes originaux :
Selon une habitude que l’on aimerait bien voir davantage partagée, Annie Coppermann présente d’abord le film avant de donner son avis. Dans ce qui suit, la partie relative aux avis apparaît en italiques. Les films ici retenus se succèdent dans l’ordre chronologique de leur sortie en salle, de janvier à juin 2011.
Poupoupidou
De passage dans le Jura, du côté de Mouthe, la ville la plus froide de France – cela se passe en hiver – David (Jean-Paul Rouve), auteur de polars à la chaîne et dont l’inspiration s’épuise, croise un convoi avec un brancard, une jeune femme sans vie : on l’a trouvée enfouie sous la neige, elle se serait suicidée. David décide – malgré l’hostilité de la police – de mener sa propre enquête. Elle, c’est Candice (Sophie Quinton), elle est de Mouthe, a été remarquée et localement lancée par un photographe, est devenue la reine de toutes les fêtes votives, la Miss Météo du coin, et était apparemment aimée de tous. Rencontre de personnes telles que coiffeuse et psy, exploration du logis, journaux intimes. Cette Marilyn des neiges avait aussi son di Maggio, son Arthur Miller… et même son Kennedy – tous présents à son enterrement. Suicide ?
D’emblée, on est séduit. Par un mélange original d’humour, de polar, de tragique, de satire sociale, de chronique rurale, de mystère et d‘amour. Par une construction alternant voix off (celle de la morte !), dialogues parfois joliment loufoques, et flash-back, sur fond de clins d’œil pour cinéphiles. Par le décor. Par les interprètes, tous parfaits. Un petit film frais et goûteux, une bonne surprise, et un vrai plaisir. Réalisateur : Gérald Hustache-Mathieu.
Le discours d’un roi
Nous sommes dans les années 30. Bertie, second fils du roi d’Angleterre Georges V (et père de l’actuelle reine Élisabeth II et de Margaret), est un être falot et complexé, affligé d’un terrible bégaiement – handicap qui résiste à toutes les méthodes réputées infaillibles. C’est normalement à son frère aîné, Édouard, brillant et qui se moque de lui, de monter sur le trône mais… sitôt fait, ce dernier décide d’épouser une américaine divorcée, ayant semble-t-il un penchant en faveur de grands nazis. Scandale, il lui faut abdiquer. Fin 1936, Bertie lui succède sous le nom de George VI et, en cette veille d’apocalypse, se retrouve face aux micros.
Il fait appel à un orthophoniste aux méthodes peu conventionnelles… et ne peut pourtant s’en passer. Au bout d’un nombre incalculable de séances, les blocages se dénouent. L’apothéose de l’histoire et du film, est quand il prononce à la radio, le jour de l’entrée en guerre de l’Angleterre contre l’Allemagne de Hitler – fou furieux au verbe, lui, plus que fluide – un discours immortel qui allait galvaniser soldats et civils.
Il y avait longtemps qu’un film n’avait allié, malgré son grand classicisme apparent, originalité, panache, finesse, émotion et humour, avec autant de bonheur. L’histoire est rigoureusement authentique, la reconstitution historique pratiquement sans fausse note. Geoffrey Rush est savoureux en orthophoniste insolent mais fine mouche, qui parviendra à briser la cuirasse du monarque. Et Colin Firth est époustouflant en bègue parfois éperdu de désespoir mais toujours impassible comme l’exige son rang.
True Grit (on peut traduire par : Avoir du cran)
Un western, un vrai, humour et tendresse en plus, c’est le cadeau des frères Coen. Certes le remake du film tourné il y a quarante-deux ans par Henry Hathaway. Mais c’est aussi, surtout, un film à part entière… Où l’on retrouve tous les ingrédients du western à l’ancienne.
Mattie (Hailee Steinfeld) n’a qu’une idée : venger son père, abattu par son métayer. Pour presque rien. Jamais sortie de chez elle, une plantation de coton à quelque 120 kilomètres de là, elle veut, d’abord, que justice soit faite. Nantie de 100 dollars, elle prend le train. Le métayer s’est sans doute réfugié dans le territoire indien. Elle, va l’y poursuivre. Dans une Amérique des pionniers (nous sommes en 1870), entre puritanisme rigide et bestialité débridée. Pendaisons publiques, transferts collectifs de prisonniers enchaînés, procès à l’emporte-pièce, esclavagisme, racisme, tout y est. Dans des paysages aussi âpres que spectaculaires. Servi par des interprètes d’exception.
Inutile d’insister – et pourtant, je ne vous ai rien dit de la fin, aussi sobre qu’inattendue, d’une émouvante sécheresse, qui donne une dimension supplémentaire à tout ce qui l’a précédée. C’est un pur bonheur !
L’étrange affaire Angelica
Le nouveau film – le 49ème – de Manoel de Oliveira (102 ans, oui oui, et tout son talent !) est une petite merveille de mélancolie fantasque et de grâce. Il raconte les amours d’Isaac, un photographe juif séfarade et d’Angelica, une ravissante jeune mariée catholique. Le premier est réveillé une nuit très pluvieuse par l’émissaire d’une riche famille des environs : il lui faut, toutes affaires cessantes, rejoindre la grande demeure patrimoniale. Pour photographier Angelica. Surprise : toute de blanc vêtue sur la méridienne du salon, la jeune femme est morte. Ravissante, mais morte. Isaac s’exécute sous l’œil inquisiteur de la sœur, religieuse, de la mère, hautaine, et de toute la domesticité de la belle disparue. Qui, le temps d’un cliché, s’anime, ouvre les yeux, et lui sourit
Isaac est par ailleurs dévoré par son travail. Dans les vignobles désormais arpentés par les tracteurs, c’est la poignée d’irréductibles bêcheurs qui l’intéresse. Il mitraille jour après jour les trognes menaçantes de ces vieux paysans, levant leur outil comme une arme aux accents de chants anciens magnifiques. Sur les clichés accrochés à la ficelle, ils encadrent le lumineux visage de la jeune morte. Éperdu d’amour, Isaac ne pense plus qu’à elle. Et le sortilège s’accomplit : une nuit, devant la fenêtre ouverte, Angelica apparaît à Isaac, le rejoint sur son lit, l’enlace et, avec lui, s’envole, dans le noir et blanc d’un rêve à la Méliès, au-dessus du fleuve.
Un conte magnifique. Une méditation envoûtante, et légère, sur la vie, l’amour, l’art, la spiritualité, la mort. Un poème grave qui pourtant sait aussi avoir de l’humour. Impossible de ne pas tomber sous le charme. Et défense d’y voir un film testament !
Pina
Pina Bausch nous a quittés, brutalement, en juin 2009, à 69 ans. Au moment où son compatriote et ami Wim Wenders allait donner le premier tour de manivelle du film auquel ils pensaient ensemble depuis plus de vingt ans et qu’ils préparaient depuis deux ans. Il a d’abord voulu abandonner. La troupe, orpheline, l’en a dissuadé…
La danseuse et le réalisateur avaient choisi ensemble, pour leur film, quatre ballets, Le Sacre du Printemps, Kontakhof, Café Muller et Vollmond. Réalisé en 3 D, le film capte des fragments de spectacles dans l’enceinte du légendaire Ensemble du Tanztheater. Wenders a aussi filmé les danseurs en solos, ou en duos, dans les rues, sous le rail du métro aérien, dans la forêt automnale. On ne voit Pina Bausch qu’à travers quelques vidéos d’archives. Elle y apparaît à la fois mystérieuse – elle ne disait presque rien – exigeante, et étonnamment attentive à ses ouailles, qu’elle connaissait mieux que quiconque. Avec un mot, un regard, elle savait les inciter à aller au-delà d’eux-mêmes. D’où l’étrange beauté de ses spectacles.
Danse, ou théâtre ? Danse et théâtre. Et poésie. Et humour. Et grâce. Film hommage, du réalisateur, et de la troupe, à une chorégraphe irremplaçable, fera bien sûr courir ses fans. Mais devrait, aussi, malgré sa relative austérité, fasciner tous les autres, qu’ils soient ou non amateurs de ballets, qui découvriront, pour exprimer l’amour, la souffrance, la nature, la mort, un véritable vocabulaire du corps, aussi dépouillé qu’émouvant.
HH, Hitler à Hollywood
Un film de Frédéric Sojcher. On se laisse embarquer dans une aventure aussi ludique que folle, toute en trompe-l’œil. Maria de Medeiros, actrice et réalisatrice franco portugaise, a décidé de tourner un documentaire sur Micheline Presle qui, à 88 ans, a tant de souvenirs. Au fil des entretiens, la star évoque le film qu’elle a préféré tourner et… qu’elle n’a jamais pu voir : Je ne vous aime pas. C’était en 1939, Luis Aramchek, un jeune Belge juif qui débutait alors, n’a jamais pu terminer le tournage, la guerre l’a exilé à Londres, où il a fait de la résistance et, à la Libération, les bobines se sont avérées introuvables. Voilà Maria de Medeiros en chasse, qui finit par trouver… la bande annonce d’un autre film d’Aramchek : Hitler à Hollywood. Drôle de titre, non ?
Vérité ? Fiction ? Truffé d’images réelles, dont celles de la conférence de Yalta, où l’on voit, penché sur l’épaule de Roosevelt, un personnage présenté comme le tout puissant représentant de Hollywood dans le monde, ce faux documentaire est un savoureux jeu de piste. Micheline Presle est vraie, comme la plupart de ses formidables souvenirs. Tout comme, à la fin, les réalisateurs, de Wim Wenders à Oliveira, et les comédiens, de Patrick Chesnais à Nathalie Baye lors d’une cérémonie réelle à Cannes. Mais le vaste complot fomenté à Hollywood, à la fin de la guerre, contre le cinéma européen, qu’il s’agissait de tuer dans l’œuf pour imposer, sur nos écrans, exclusivement les productions américaines, est, bien sûr… légèrement exagéré.
Tourné avec beaucoup d’astuce et d’allant, parfois légèrement délirant, mais plein de saveur, qui devrait réjouir tous ceux qui aiment le cinéma, et préfèrent l’originalité, même parfois un peu bancale, de nos films d’auteur aux blockbusters interchangeables de l’industrie hollywoodienne !
Minuit à Paris
Woody Allen : he loves Paris et we love him.
Cela commence par un vrai dépliant touristique sur Paris, en couleurs outrageusement chromo. On a un peu peur… Descendus au Bristol, Gil et sa fiancée Inez (parfaite en peste snob), accompagnés des parents d’icelle. Le futur beau-père respire le conservatisme pur jus, sa fille court les couturiers et les bijouteries de la place Vendôme… On est de moins en moins rassuré. Heureusement, Gil va bientôt s’échapper. C’est au musée Rodin, où une ravissante guide – oui oui, vous le savez déjà, c’est Carla… que le film, de mousseux, devient champagne.
Une antique Peugeot, surgie sur les pavés d’une ruelle en pente juste après les douze coups de minuit, fait le reste : voilà Gil dans le rêve. Et nous, ravis, avec lui… Les personnages de Woody entrent dans le film – celui que se fait tout seul dans ses déambulations un Gil nostalgique du Paris des années folles. La vieille guimbarde avec chauffeur lui en ouvre les portes. Le voici de toutes les fêtes. Cole Porter est au piano, Gertrud Stein accepte de lire son manuscrit, Dali veut le peindre en rhinocéros, Hemingway parle courage et virilité avec le torero Belmonte… Il y a aussi Matisse, auquel Gil aimerait acheter des tableaux, ils sont encore donnés… Et Buñuel… Et Picasso…
Seul Woody Allen pouvait oser un tel conte. Retrouver, le temps d’un rêve, le Paris enchanté décrit par Hemingway dans Paris est une fête – et même, le temps d’apercevoir Toulouse Lautrec, celui de la Belle Époque ! Nous faire, ainsi, oublier celui d’aujourd’hui, qu’il n’aime à l’évidence guère. Mais, prestidigitateur aussi lucide que souriant, nous y ramener, in fine, avec sourire et espoir. Rendez vous, une nuit claire, sur le Pont Alexandre III…
Une séparation
Tous deux devant le juge. Elle, Simin, explique qu’elle veut quitter l’Iran, pour que sa fille puisse avoir un avenir meilleur. Lui, Nader, refuse. Obstinément, parce que son père est malade. Alors, Simin demande le divorce. Mais le juge, qu’on ne voit jamais, tranche : c’est non. Ce film venu d’Iran a, cet hiver à Berlin, décroché à la fois l’Ours d’Or pour son réalisateur, Asghar Farhadi, et l’Ours d’Argent de l’interprétation féminine et masculine pour l’ensemble de ses acteurs …
Décor principal, un appartement. Celui de Nader, déserté par Simin. Il y vit avec leur fille de 11 ans et avec son vieux père, atteint de la maladie d’Alzheimer. Une aide-soignante, Razieh, vient avec sa propre fille. Elle est très croyante et s’effondre quand le vieil homme se montre incontinent : peut-elle le laver elle-même ? Pour en avoir l’autorisation, elle appelle son référent religieux… Enceinte, ce qu’elle a caché à son employeur, Razieh a soudain un malaise et part voir un médecin. Laissant le vieil homme seul, ligoté à son lit. Nader le retrouve à terre, inconscient. Le drame est évité de justesse mais la coupable licenciée brutalement. Elle perd son enfant. Et son mari assigne Nader en justice, pour meurtre d’enfant…
Les choses progressent dans une ambiguïté croissante, sous les yeux effarés des deux gamines, témoins des mensonges et reniements de leurs parents respectifs. Filmés dans une magnifique lumière, souvent à travers les vitres, les interprètes semblent jouer leur propre vie. Qui a tort, qui a raison ?
Ni féministe ni macho, ni de gauche ni de droite, mais bien lucide sur une société qui, entre tradition et modernité, étouffe tout le monde, Asghar Farhadi parle de la vieillesse, du remords des enfants devant celle des parents qu’ils ne savent pas gérer, de l’éducation des filles, de la paternité, de la différence de classes, du poids de la religion, de bien d’autres choses encore qui, bien qu’ici montrées en Iran, nous paraissent, très vite universelles. Et savent, dès lors, nous toucher, profondément.
mardi 9 août 2011
A mi-2011 – Art & Culture
Ce billet résulte d’une relecture sélective de ce qui a été publié au cours du 1er semestre 2011 dans le blog Les mauvaises fréquentations où Thierry Savatier cherche à faire partager des impressions sur des livres, des expositions ou l’actualité. En ce sens, il fait suite à des billets similaires portant sur l’année 2009, puis sur chacun des deux semestres de 2010. La sélection pourra paraître arbitraire et le compactage – pour rester dans un volume acceptable – en donne parfois une vision déformée : pour revenir si besoin aux textes originaux, utiliser les adresses de sites mentionnées.
S’agissant de l’histoire des idées, j’ai sélectionné deux billets : l’un du 2 février sur la notion de Liberté ; l’autre du 14 février, sur la question du Mal et de la Providence, objet de positions antagonistes entre Voltaire et Rousseau, suite au tremblement de terre de Lisbonne. Dans l’un et l’autre cas, le point de départ est un ouvrage (éventuellement cosigné avec Éric Oudin) de Cyril Morana, professeur de philosophie dans un lycée francilien
La Liberté, d’Épicure à Sartre, est un essai paru chez Eyrolles. Cela tourne autour de la controverse jamais épuisée entre les partisans du déterminisme et ceux du libre arbitre. A un bout (pur déterminisme), l’individu n’est plus responsables de ses actes – mais la contrepartie est, qu’à titre personnel, il se trouve enfermé dans une sorte de prison dont il peine à se libérer. A l’autre extrémité (pur libre arbitre), il a à répondre de tous ses comportements – les circonstances, tout comme un hypothétique déterminisme culturel, ne pouvant servir d’excuse : autant dire que c’est un enfer et que cela nourrit un sentiment de culpabilité (coup de patte au passage : le Christianisme cultive volontiers le thème du libre arbitre.
Qu’a-t-on fait avec cette notion de Liberté à travers les âges ? Épicure fait la théorie d’un libre arbitre, modulé dans le bon sens par la pratique de la philosophie. Épictète prône une coopération confiante avec le Destin. Descartes cherche à concilier une libre volonté avec une sorte de déterminisme divin. Pour Spinoza, le libre arbitre n’est pas loin d’être une illusion – ce qui n’empêche de chercher à se libérer du déterminisme par la connaissance. L’auteur du blog a une faiblesse pour Nietzsche, en ce qu’il dénonce la vision morale et culpabilisante du recours au libre arbitre (voir plus haut). L’ouvrage est préfacé par André Comte-Sponville qui y voit proposée une alternative entre philosophies du libre arbitre et celles de la libération – à chacun de choisir ce qui lui paraît alors être la vérité.
On sait que le quart de la population de la capitale portugaise a péri lors du tremblement de terre [suivi d’un raz-de-marée, ce qui nous rapproche d’évènements très contemporains] qui a frappé Lisbonne le jour de la Toussaint 1755. Suite à quoi, Voltaire a rédigé un Poème sur le désastre de Lisbonne, auquel Rousseau a répondu sous la forme d’une Lettre à M. de Voltaire. Signe d’une rupture entre les deux philosophes – certes, mais cela semble anecdotique si on en croit les annotations et la postface qui accompagnent la réédition de ces deux textes (Querelle sur le mal et la providence, aux éditions des Mille et une nuits) et nous ramènent sur le terrain des idées.
Voltaire [qui a 60 ans vient de se rapprocher de Genève, après s’être brouillé avec Frédéric II de Prusse qui l’avait accueilli plusieurs années à Berlin] s’indigne et se révolte contre ceux qui y voient une punition divine – et contre l’idée que ce mal puisse s’inclure dans un plan tout aussi divin, visant le bien général.
En conclusion de sa réplique, Rousseau [une quinzaine d’année de moins, et qui vient de faire paraître son Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité entre les hommes – ce qui lui a valu une critique immédiate de Voltaire mais aussi une condamnation religieuse, dans la mesure où il niait le péché originel] exprime un vibrant credo en la Providence bienfaisante, comme si ce mal n’était, finalement que l’ombre du bien.
N’ayant pas eu en main cet ouvrage mentionné par l’auteur du blog, je ne sais si c’est à lui qu’il faut attribuer ce qui suit ou s’il l’a trouvé en le lisant. Il souligne en effet que cette querelle est désormais alimentée par des religieux extrémistes, en général issus des monothéismes et qui exploitent les malheurs qui frappent leurs fidèles, en vue de les effrayer. Il cite ainsi certains Juifs haredim pour qui la Shoah aurait été une punition divine contre les Juifs européens qui se seraient écartés du respect de l’orthodoxie ; des chrétiens américains voyant dans le 11 septembre un châtiment contre New-York où proliféraient homosexuels, avorteurs et féministes ; et – cumul d’interprétations après le cyclone qui a dévasté la Nouvelle-Orléans : la Gay pride devait s’y dérouler (un télévangéliste), Georges W. Bush venait d’apporter son appui au démantèlement des colonies juives israéliennes (un rabbin) ; les États-Unis poursuivaient leur politique de soutien à Israël (sites musulmans intégristes).
Bienvenue dans le cyber-totalitarisme
La Liberté, d’Épicure à Sartre, est un essai paru chez Eyrolles. Cela tourne autour de la controverse jamais épuisée entre les partisans du déterminisme et ceux du libre arbitre. A un bout (pur déterminisme), l’individu n’est plus responsables de ses actes – mais la contrepartie est, qu’à titre personnel, il se trouve enfermé dans une sorte de prison dont il peine à se libérer. A l’autre extrémité (pur libre arbitre), il a à répondre de tous ses comportements – les circonstances, tout comme un hypothétique déterminisme culturel, ne pouvant servir d’excuse : autant dire que c’est un enfer et que cela nourrit un sentiment de culpabilité (coup de patte au passage : le Christianisme cultive volontiers le thème du libre arbitre.
Qu’a-t-on fait avec cette notion de Liberté à travers les âges ? Épicure fait la théorie d’un libre arbitre, modulé dans le bon sens par la pratique de la philosophie. Épictète prône une coopération confiante avec le Destin. Descartes cherche à concilier une libre volonté avec une sorte de déterminisme divin. Pour Spinoza, le libre arbitre n’est pas loin d’être une illusion – ce qui n’empêche de chercher à se libérer du déterminisme par la connaissance. L’auteur du blog a une faiblesse pour Nietzsche, en ce qu’il dénonce la vision morale et culpabilisante du recours au libre arbitre (voir plus haut). L’ouvrage est préfacé par André Comte-Sponville qui y voit proposée une alternative entre philosophies du libre arbitre et celles de la libération – à chacun de choisir ce qui lui paraît alors être la vérité.
On sait que le quart de la population de la capitale portugaise a péri lors du tremblement de terre [suivi d’un raz-de-marée, ce qui nous rapproche d’évènements très contemporains] qui a frappé Lisbonne le jour de la Toussaint 1755. Suite à quoi, Voltaire a rédigé un Poème sur le désastre de Lisbonne, auquel Rousseau a répondu sous la forme d’une Lettre à M. de Voltaire. Signe d’une rupture entre les deux philosophes – certes, mais cela semble anecdotique si on en croit les annotations et la postface qui accompagnent la réédition de ces deux textes (Querelle sur le mal et la providence, aux éditions des Mille et une nuits) et nous ramènent sur le terrain des idées.
Voltaire [qui a 60 ans vient de se rapprocher de Genève, après s’être brouillé avec Frédéric II de Prusse qui l’avait accueilli plusieurs années à Berlin] s’indigne et se révolte contre ceux qui y voient une punition divine – et contre l’idée que ce mal puisse s’inclure dans un plan tout aussi divin, visant le bien général.
En conclusion de sa réplique, Rousseau [une quinzaine d’année de moins, et qui vient de faire paraître son Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité entre les hommes – ce qui lui a valu une critique immédiate de Voltaire mais aussi une condamnation religieuse, dans la mesure où il niait le péché originel] exprime un vibrant credo en la Providence bienfaisante, comme si ce mal n’était, finalement que l’ombre du bien.
N’ayant pas eu en main cet ouvrage mentionné par l’auteur du blog, je ne sais si c’est à lui qu’il faut attribuer ce qui suit ou s’il l’a trouvé en le lisant. Il souligne en effet que cette querelle est désormais alimentée par des religieux extrémistes, en général issus des monothéismes et qui exploitent les malheurs qui frappent leurs fidèles, en vue de les effrayer. Il cite ainsi certains Juifs haredim pour qui la Shoah aurait été une punition divine contre les Juifs européens qui se seraient écartés du respect de l’orthodoxie ; des chrétiens américains voyant dans le 11 septembre un châtiment contre New-York où proliféraient homosexuels, avorteurs et féministes ; et – cumul d’interprétations après le cyclone qui a dévasté la Nouvelle-Orléans : la Gay pride devait s’y dérouler (un télévangéliste), Georges W. Bush venait d’apporter son appui au démantèlement des colonies juives israéliennes (un rabbin) ; les États-Unis poursuivaient leur politique de soutien à Israël (sites musulmans intégristes).
Bienvenue dans le cyber-totalitarisme
1984 de George Orwell, ce n’était qu’un roman. Total Recall de Gordon Bell et Jim Gemmel (Flammarion), c’est un projet industriel qui débouchera au cours de la décennie. Les auteurs travaillent, pour le compte de Microsoft, à un logiciel destiné à conserver et à traiter toutes les notes, photos, pages Internet visitées, données médicales (y compris via capteurs biométriques), déplacements grâce à un GPS…. Par lesquels nous enregistrons nos instants de vie, faits et gestes quotidiens – votre vie accessible en un clic.
Argumentaire : une telle démarche n’est-elle pas utile ? Pour remédier à notre mémoire défaillante… transmettre notre savoir… mieux apprendre… améliorer notre productivité… sauver notre vie, le cas échéant (données médicales) et, mieux encore, atteindre l’immortalité numérique. La plupart des outils existent déjà (PC, mobiles, photo numérique, GPS…), se perfectionnent et se miniaturisent. Il ne manquait que le logiciel actuellement en projet – qui permettra d’ailleurs de comprendre comment fonctionne votre esprit… et qui apprendra à devenir comme vous.
Des dangers ? Que nenni ! Des souvenirs qu’on aimerait oublier ? Mieux vaut en contrôler soi-même l’accès et déterminer à quel point on est capable de regarder la vérité en face. Risque que quelqu’un vienne fureter dans votre banque suisse informatique ? Passé sous silence. Que peuvent tirer votre entreprise, une société d’assurances (la perspective de transmettre vos données médicales angéliquement de façon anonyme pour des études sur la santé publique est préconisée), un État (sous prétexte de lutte contre le terrorisme ou la pédophilie, par exemple)… d’un tel programme d’auto-surveillance largement diffusé dans la population ? Déjà que les caméras de vidéosurveillance permettent de dresser à distance des PV pour stationnement en double file (même si c’est pour aller chercher votre grand-mère dans son appartement – il faut payer d’abord et contester ensuite).
Ambiance – selon les dires mêmes des auteurs de l’ouvrage : Cela peut nous inciter à mieux nous conduire. Commentaire de celui du blog : Hannah Arendt avait défini le totalitarisme par cette particularité que l’Etat se charge de contrôler la société et tous les individus qui la composent jusque dans leur vie privée, jusqu’à l’intérieur de leur foyer. Total Recall sera l’outil idéal pour atteindre ce but
[Les propos tenus par les responsables de grands réseaux sociaux vont – avec d’autres motivations – dans le même sens. Microsoft n’a pas a se sentir seul.]
Plus récemment, en juin, Thierry Savatier a signalé deux ouvrages qui rejoignent ses préoccupations majeures : L’Art face à la censure de Thomas Schlesser, paru chez Beaux Arts éditions – en ce qu’il rejoint le titre même de son blog Les mauvaises fréquentations ; et le Théophile Gautier de Stéphane Guégan (chez Gallimard) – n’est-il pas particulièrement ferré sur le 19ème siècle ?
A propos du premier, relatif à la censure dans l’art, il nous fait remarquer que selon les périodes de l’Histoire, les régimes, les latitudes, les motivations diffèrent, mais les redoutables ciseaux d’Anastasie poursuivent leur œuvre prédatrice : empêcher un créateur de s’exprimer ou, ce qui revient au même, l’obliger à l’autocensure, se fera donc toujours au nom du bien commun, d’une haute conception de l’art, de la préservation de la paix sociale, du respect prétendument dû au sacré ou – cet alibi est désormais devenu le plus efficace de tous – de la protection des mineurs. Et d’énumérer : le protectionnisme corporatiste des artistes de la Renaissance, les normes académiques érigées en loi, le bûcher des vanités du dominicain Savonarole, l’iconoclasme protestant, le puritanisme antisexuel, la persécution des oppositions politiques, l’art dégénéré honni des Nazis, les répressions staliniennes…
La postface invite les artistes à ne pas jouer les subversifs de salon et les provocateurs officiels mais l’ouvrage cité n’est pas resté muet sur la censure à l’époque actuelle, a rappelé qu’au cours des précédentes décennies le cinéma a été la cible de bien des actions dans ce sens et estime que, reflétant fidèlement une société dont les tabous se renouvelle, elle cherche à frapper – ici et ailleurs (Chine, Russie, États-Unis…) – ce qui lui paraît les transgresser en matière de dignité humaine, évocation de la mort, représentation des mineurs, contestation des icônes religieuses ou laïques…
Pour l’auteur du blog, le Théophile Gautier de Stéphane Guégan est particulièrement passionnant, érudit et documenté. Il prend sa place parmi les ouvrages fondamentaux qui permettent autant de connaître les auteurs littéraires et les artistes du 19ème siècle que de comprendre l’époque féconde et foisonnante dans laquelle ils évoluaient. C’est pour lui une réhabilitation de ce trublion de génie.
Née de la capitulation de 1870 face à l’Allemagne prussienne, la IIIe République avait désigné le Second Empire et la dépravation des mœurs comme la source de tous les maux. Théophile Gautier avait ainsi été marginalisé – et comme associé à ce régime et comme poète paganiste et railleur de la pudibonderie ambiante. Nous disposons ici sur lui d’une fresque biographique qui relie la vie de l’homme à son œuvre. Les géants reconnus de la littérature de l’époque (Hugo, Balzac, Baudelaire, Dumas, Flaubert…) ne cachaient pas leur admiration , le considérant comme un maître ou un pair. Chasseur de mots rares, styliste hors norme, d’une culture encyclopédique, on peut aussi le considérer comme un précurseur de la modernité littéraire.
D’un précurseur à l’autre – mais cette fois dans le domaine de la peinture, venons-en à l’exposition consacrée à Odilon Redon, Prince du Rêve, au Grand Palais (billet daté d’avril). Né en 1840, comme Monet et un an après Cézanne, il est, comme eux, un peintre majeur à classer parmi les plus grands passeurs de son temps. Cézanne ouvrant la voie au cubisme (ce qu’a reconnu Picasso), Monet tissant un lien vers l’abstraction (avant de prendre de la distance, observons les détails de ses Nymphéas). Résistant aux classifications, Redon fait preuve d’une singularité tout à fait étrangère à son époque et, jusqu’au début du 20ème siècle puise ses sources dans un onirisme sombre et littéraire – ne s’attachant ni au réel, ni aux scènes de genre, niaux sujets académiques – une œuvre au noir qui annonce clairement [si on peut dire] le surréalisme. La dernière époque du peintre perd de la fascination qu’exerçaient les travaux de sa première période.
Remontons dans le temps, revenons à la littérature et terminons sur une note apaisée, en relisant le Voyage en Italie, de Goethe (chez Bartillat – préface et notes de Jean Lacoste). Dans ce billet publié en juin, Thierry Savatier nous rappelle qu’il s’agit d’un séjour qui aura duré presque deux ans (1786-88). Pour les écrivains européens des 18ème et 19ème siècles c’était une sorte de passage obligé, motivé par une recherche de racines culturelles artistiques et historiques, puisant dans l’Antiquité et dans la Renaissance. Par contraste, on venait à Paris pour côtoyer les derniers courants intellectuels et artistiques.
Il ne s’agit pas de tourisme comme on l’entend désormais : au-delà des monuments, des églises et des musées, la découverte englobe les paysages et les habitants – dans toute leur diversité. Observateur, prenant des notes, faisant table rase des préjugés : J’apprends à voyager, écrit-il. Est-ce que j’apprends à vivre ? Il se fera plus tard la remarque : de Weimar à Palerme, il s’est fait en moi bien du changement. Il y aura donc eu un avant et un après l’Italie.
Argumentaire : une telle démarche n’est-elle pas utile ? Pour remédier à notre mémoire défaillante… transmettre notre savoir… mieux apprendre… améliorer notre productivité… sauver notre vie, le cas échéant (données médicales) et, mieux encore, atteindre l’immortalité numérique. La plupart des outils existent déjà (PC, mobiles, photo numérique, GPS…), se perfectionnent et se miniaturisent. Il ne manquait que le logiciel actuellement en projet – qui permettra d’ailleurs de comprendre comment fonctionne votre esprit… et qui apprendra à devenir comme vous.
Des dangers ? Que nenni ! Des souvenirs qu’on aimerait oublier ? Mieux vaut en contrôler soi-même l’accès et déterminer à quel point on est capable de regarder la vérité en face. Risque que quelqu’un vienne fureter dans votre banque suisse informatique ? Passé sous silence. Que peuvent tirer votre entreprise, une société d’assurances (la perspective de transmettre vos données médicales angéliquement de façon anonyme pour des études sur la santé publique est préconisée), un État (sous prétexte de lutte contre le terrorisme ou la pédophilie, par exemple)… d’un tel programme d’auto-surveillance largement diffusé dans la population ? Déjà que les caméras de vidéosurveillance permettent de dresser à distance des PV pour stationnement en double file (même si c’est pour aller chercher votre grand-mère dans son appartement – il faut payer d’abord et contester ensuite).
Ambiance – selon les dires mêmes des auteurs de l’ouvrage : Cela peut nous inciter à mieux nous conduire. Commentaire de celui du blog : Hannah Arendt avait défini le totalitarisme par cette particularité que l’Etat se charge de contrôler la société et tous les individus qui la composent jusque dans leur vie privée, jusqu’à l’intérieur de leur foyer. Total Recall sera l’outil idéal pour atteindre ce but
[Les propos tenus par les responsables de grands réseaux sociaux vont – avec d’autres motivations – dans le même sens. Microsoft n’a pas a se sentir seul.]
Plus récemment, en juin, Thierry Savatier a signalé deux ouvrages qui rejoignent ses préoccupations majeures : L’Art face à la censure de Thomas Schlesser, paru chez Beaux Arts éditions – en ce qu’il rejoint le titre même de son blog Les mauvaises fréquentations ; et le Théophile Gautier de Stéphane Guégan (chez Gallimard) – n’est-il pas particulièrement ferré sur le 19ème siècle ?
A propos du premier, relatif à la censure dans l’art, il nous fait remarquer que selon les périodes de l’Histoire, les régimes, les latitudes, les motivations diffèrent, mais les redoutables ciseaux d’Anastasie poursuivent leur œuvre prédatrice : empêcher un créateur de s’exprimer ou, ce qui revient au même, l’obliger à l’autocensure, se fera donc toujours au nom du bien commun, d’une haute conception de l’art, de la préservation de la paix sociale, du respect prétendument dû au sacré ou – cet alibi est désormais devenu le plus efficace de tous – de la protection des mineurs. Et d’énumérer : le protectionnisme corporatiste des artistes de la Renaissance, les normes académiques érigées en loi, le bûcher des vanités du dominicain Savonarole, l’iconoclasme protestant, le puritanisme antisexuel, la persécution des oppositions politiques, l’art dégénéré honni des Nazis, les répressions staliniennes…
La postface invite les artistes à ne pas jouer les subversifs de salon et les provocateurs officiels mais l’ouvrage cité n’est pas resté muet sur la censure à l’époque actuelle, a rappelé qu’au cours des précédentes décennies le cinéma a été la cible de bien des actions dans ce sens et estime que, reflétant fidèlement une société dont les tabous se renouvelle, elle cherche à frapper – ici et ailleurs (Chine, Russie, États-Unis…) – ce qui lui paraît les transgresser en matière de dignité humaine, évocation de la mort, représentation des mineurs, contestation des icônes religieuses ou laïques…
Pour l’auteur du blog, le Théophile Gautier de Stéphane Guégan est particulièrement passionnant, érudit et documenté. Il prend sa place parmi les ouvrages fondamentaux qui permettent autant de connaître les auteurs littéraires et les artistes du 19ème siècle que de comprendre l’époque féconde et foisonnante dans laquelle ils évoluaient. C’est pour lui une réhabilitation de ce trublion de génie.
Née de la capitulation de 1870 face à l’Allemagne prussienne, la IIIe République avait désigné le Second Empire et la dépravation des mœurs comme la source de tous les maux. Théophile Gautier avait ainsi été marginalisé – et comme associé à ce régime et comme poète paganiste et railleur de la pudibonderie ambiante. Nous disposons ici sur lui d’une fresque biographique qui relie la vie de l’homme à son œuvre. Les géants reconnus de la littérature de l’époque (Hugo, Balzac, Baudelaire, Dumas, Flaubert…) ne cachaient pas leur admiration , le considérant comme un maître ou un pair. Chasseur de mots rares, styliste hors norme, d’une culture encyclopédique, on peut aussi le considérer comme un précurseur de la modernité littéraire.
D’un précurseur à l’autre – mais cette fois dans le domaine de la peinture, venons-en à l’exposition consacrée à Odilon Redon, Prince du Rêve, au Grand Palais (billet daté d’avril). Né en 1840, comme Monet et un an après Cézanne, il est, comme eux, un peintre majeur à classer parmi les plus grands passeurs de son temps. Cézanne ouvrant la voie au cubisme (ce qu’a reconnu Picasso), Monet tissant un lien vers l’abstraction (avant de prendre de la distance, observons les détails de ses Nymphéas). Résistant aux classifications, Redon fait preuve d’une singularité tout à fait étrangère à son époque et, jusqu’au début du 20ème siècle puise ses sources dans un onirisme sombre et littéraire – ne s’attachant ni au réel, ni aux scènes de genre, niaux sujets académiques – une œuvre au noir qui annonce clairement [si on peut dire] le surréalisme. La dernière époque du peintre perd de la fascination qu’exerçaient les travaux de sa première période.
Remontons dans le temps, revenons à la littérature et terminons sur une note apaisée, en relisant le Voyage en Italie, de Goethe (chez Bartillat – préface et notes de Jean Lacoste). Dans ce billet publié en juin, Thierry Savatier nous rappelle qu’il s’agit d’un séjour qui aura duré presque deux ans (1786-88). Pour les écrivains européens des 18ème et 19ème siècles c’était une sorte de passage obligé, motivé par une recherche de racines culturelles artistiques et historiques, puisant dans l’Antiquité et dans la Renaissance. Par contraste, on venait à Paris pour côtoyer les derniers courants intellectuels et artistiques.
Il ne s’agit pas de tourisme comme on l’entend désormais : au-delà des monuments, des églises et des musées, la découverte englobe les paysages et les habitants – dans toute leur diversité. Observateur, prenant des notes, faisant table rase des préjugés : J’apprends à voyager, écrit-il. Est-ce que j’apprends à vivre ? Il se fera plus tard la remarque : de Weimar à Palerme, il s’est fait en moi bien du changement. Il y aura donc eu un avant et un après l’Italie.
samedi 6 août 2011
A mi-2011 - Presse
Lors de revues semestrielles précédentes, il avait été exclusivement fait appel à des articles du quotidien Le Temps, qui paraît en suisse romande. L’éventail s’est ci un peu élargi – d’une part parce que certains articles de ce quotidien ont déjà été mis à contribution au cours des six derniers mois ; d’autre part, grâce à des articles d’autres provenances. Le premier provient de The Lancet, le second du Monde et les trois derniers du Temps. Tous datent de janvier ou février. La sélection pourra paraître arbitraire et le compactage – pour rester dans un volume acceptable – en donne parfois une vision déformée : pour revenir si besoin aux textes originaux, utiliser les adresses de sites mentionnées.
Obésité et maigreur
On trouve sur le site de The Lancet les principales conclusions d’une étude internationale sur l’IMC – l’indice de masse corporelle. Les évolutions observées vont de 1980 à 2008 et les statistiques portent sur plus de 9 millions de personnes de 20 ans et plus.
L’IMC est considéré comme un des indicateurs les plus pertinents dans ce domaine. Il se calcule en divisant le poids (en kg) par le carré de la taille de l’individu (en mètre). Exemple : vous pesez 72kg et vous mesurez 1,73 mètre – votre IMC est de 70 / (1,73 x 1,73) = 24… votre corpulence est considérée comme normale. Mais si votre IMC dépasse 25 (ici 75 kg pour 1,73 m) ce serait un début de l’obésité et, à 30 (90kg) ce serait de l’obésité ; à l’inverse, au-dessous de 18,5 (dans les 55 kg) cela deviendrait de la maigreur et, à 16,5 (50 kg) de la dénutrition. On considère qu’une bonne moitié des Français sont dans la zone normale, que 30% sont en surpoids et plus de 10% obèses ou très obèses – les maigres ne sont que 5%.
Au niveau mondial, on observe une croissance d’environ un demi-point par décennie. En 2008, environ 25% de la population mondiale adulte était en surpoids (IMC entre 25 et 30) et 20% obèse ou très obèse (plus de 30). Parmi les pays développés, c’étaient les États-Unis qui avaient le plus fort IMC moyen. Sinon, dans certains pays d’Océanie, l’IMC moyen dépassait les 34, alors qu’il tournait autour de 20 dans plusieurs pays de l’Afrique sub-saharienne et du Sud-est asiatique.
The Lancet est un hebdomadaire médical britannique de renommée mondiale, créé en 1823.
L’étude a été subventionnée par l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) et par la Fondation Bill & Melinda Gates (Bill Gates est à l’origine de Microsoft).
Fortune des ex-dirigeants tunisiens
Dans une infographie, Le Monde cherche à donner une idée de la fortune qui avait été rassemblée entre les mains du chef d’État tunisien déchu, Ben Ali et par ses proches. Les personnes mentionnées sont dans sa propre famille, les descendants qu’il a eu des sa première femme, sa seconde femme, la famille de celle-ci et les descendants qu’il a eus avec elle.
Les cinq frères et sœurs de Ben Ali ont privilégié : l’immobilier, l’hôtellerie et les parcs d’attraction ; le secteur aérien (Karthago Airlines, Tunisair) et l’aéroportuaire ; les télécommunications ; l’ameublement ; l’import-export (voitures, métaux, vêtements) ; et une présence dans les cercles du pouvoir.
Pour les trois filles de la première épouse (et les gendres respectifs), c’étaient plutôt des matériaux (céramique, plastique), des services bancaires et financiers (dont la Banque nationale de Tunisie), la grande distribution (dont Carrefour et Monoprix), l’informatique, Internet et les télécommunications (dont Orange), l’aéroportuaire, l’alimentation, l’importation (dont Mercédès et Fiat) et le comité national olympique.
On prête à la seconde femme un rôle d’éminence grise qui l’aurait conduite à installer sa famille à la tête d’une immense fortune, en partie grâce à des situations de monopole :
. Deux de ses filles notamment (et les gendres), aves la concession automobile (dont Volkswagen, Audi, Porsche, Seat, Kia, Peugeot), les médias, les télécommunications, l’immobilier et l’agriculture.
. La famille Trabelsi dont elle est originaire : secteurs bancaire (dont Banque de Tunisie), Aviation (dont Karthago Airlines), radio et télévision, transport pétrolier, production industrielle, promotion et construction immobilière, tourisme et hôtellerie, importation alimentaire.
Qu’est-ce au juste qu’une maladie ?
Tel est le titre d’un article, signé par Lucia Sillig et paru dans Le Temps, où les considérations médicales et de solidarité se confrontent à une certaine philosophie économique propre au secteur de l’assurance. Point de départ : les problèmes de vue sont liés à des défauts génétiques ou au vieillissement – ils ne sont donc pas des maladies. Conséquence : à partir de cette année, les lunettes ne seront plus remboursées par l’assurance maladie.
Définition difficile : entre la santé vue par l’OMS comme un parfait bien-être physique, mental et social… et la maladie, le curseur relève rapidement du social et du politique. Exclure de l’assurance de base les troubles de la vue au nom du génétique ou du vieillissement, laisse entrevoir que le couperet pourrait bientôt tomber sur d’autres handicaps, actuellement couverts par cette même assurance.
Et ce à une époque où le champ du pathologique a tendance à s’élargir. Il y en a qui estiment qu’avec l’effritement des grandes religions (on demandait la vie éternelle), la santé, dont les médecins sont les grands prêtres, est venue en prendre la place (une vie la plus longue possible). Mais si personne ne conteste que les maladies infectieuses, venues du dehors, sont de vraies pathologies (épidémies que l’on contient de mieux en mieux)… en matière de religion, une dose suffisante de culpabilisation ne dépare pas trop s’il s’agit de maladies qui viennent du dedans de soi-même.
Face à cela il y a, par exemple, le lobby pharmaceutique qui a réussi à faire rembourser les médicaments pour prévenir l’hypertension ou le cholestérol – alors que l’exercice physique est tout aussi efficace. Et dans certains cas – question de remboursement mise à part – il ne s’agit plus de rétablir une norme mais de la dépasser (ex. : Viagra).
D’un point de vue économique, la part prise par la santé dans les budgets (des particuliers ou au niveau national : PIB) a commencé de poser problème dans plus d’un pays. A vouloir contenir le volume des prestations remboursées, on va aisément vers une assurance à la carte qui signe la fin de la solidarité. Et qui dit fin de la solidarité dit source de violence (bonne question... à creuser), estiment ceux pour qui parvenir à s’entendre sur ce qui est important et ce sur quoi on ne se désolidarise pas, est un des enjeux majeurs du futur.
La photo : évolution des usages
Dans Le Temps, encore : Caroline Stevan nous voit Tous photomaniaques. A cause du numérique, bien sûr.
A l’époque des bobines 36 poses, les européens prenaient une centaine de photos par an, à tirer sur papier. Avec le numérique, ce serait cinq fois plus. Une récente étude Ipsos, concernant les Français, donne un chiffre encore plus important – si on met de côté les appareils perfectionnés (reflex…), les ¾ avec un compact et le reste avec un téléphone portable.
Mais une bonne partie de ces clichés sont simplement visionnés sur l’écran de l’appareil avec lequel on les a pris et ne vont guère au-delà. Il y a des gens qui ne savent pas comment vider leur carte mémoire ou qui n’ont pas d’ordinateur, indique-t-on dans des magasins de photographie. On les aide à choisir les plus importants pour le tirage sur papier. Cela étant, 60% des tirages se fait par commande en ligne, via Internet.
Il y a trois âges typiques pour prendre des photos : l’adolescence, où c’est un moyen récréatif et d’échanges ; l’arrivée du premier enfant et le suivi de son évolution ; la venue des petits-enfants. S’y ajoutent les vacances, les anniversaires et les fêtes de fin d’année.
Tendance lourde – puisqu’elle pourrait bien supplanter en chiffre d’affaires le tirage sur papier : les albums – ils organisent une mise en scène de vie et deviennent un cadeau apprécié, sous forme également de calendriers ou de cartes de vœux. Indétrônable parmi les albums que l’on conserve soigneusement – et habituellement confié à un professionnel – l’album du mariage.
Tendance lourde – puisqu’elle pourrait bien supplanter en chiffre d’affaires le tirage sur papier : les albums – ils organisent une mise en scène de vie et deviennent un cadeau apprécié, sous forme également de calendriers ou de cartes de vœux. Indétrônable parmi les albums que l’on conserve soigneusement – et habituellement confié à un professionnel – l’album du mariage.
Est-ce tout ? Que non ! Bien des usages particuliers se mettent à fleurir. Par exemple : photographier ce qu’il faut réapprovisionner plutôt que de faire une liste des courses ; ou le compteur de la pompe à essence pour suivre la consommation et ce qu’elle coûte ; ou le numéro de place dans le parking souterrain ; ou des tas de petits évènements personnels ou matériels de la vie courante (faites donc un tour des illustrations de blogs pour en avoir une idée).
Pour ne pas mourir statistiquement idiot
Je me souviens de visites, il y a quelques années à une maison de retraite. En parcourant les couloirs, les noms sur les portes des chambres ne laissaient pas de doute : une vingtaine de femmes pour un homme... A y réfléchir, pas trop étonnant : avec une espérance de vie de 7 ans supérieure et généralement mariée à 3 ans plus vieux qu’elles, la probabilité globale d’être veuve l’emportait sur la situation inverse.
Probabilité globale fondée sur des statistiques ne veut pas dire certitude dans chaque cas particulier. Et mon alter-égale n’a pas tort de le faire remarquer quand j’aborde ce sujet. Elle a pour le moins la charité de ne point aveuglément prêter foi en l’espérance (de vie).
Dans Le Temps, toujours, mais dans un autre registre, Daniel Saraga, attire notre attention sur quelques dangers liés à l’interprétation des statistiques, sous le titre : Prédire le futur : probablement possible ?
Le point de départ est une expérience à laquelle 1000 volontaires ont participé : on leur montre une photo ; il y a aussi – mais cette fois-ci masquée – une reproduction de cette photo, qui peut se trouver à droite ou à gauche d’une feuille ; on leur demande de deviner si ce sera à droite ou à gauche. Résultat : quand c’est une photo banale, ils trouvent (ou se trompent) une fois sur deux (50-50) ; quand c’est une photo érotique, c’est du 53-47. Conclusion habituelle : comme, avec autant de sujets (1000), on a dépassé le 51-49, le résultat est considéré comme significatif – autrement dit, la précognition existe.
Pour de nombreux journalistes et même des scientifiques, cela est une preuve. On voit quotidiennement cette attitude dans des articles qui, bien au-delà de la parapsychologie, touchent à l’épidémiologie ou à l’écologie, par exemple.
Le problème est que le calcul qui a été fait s’appelle communément – et de façon impropre – test d’hypothèse. Ce qui laisse croire que la théorie que l’on a faite au départ est juste (ici : les photos érotiques engendrent un phénomène de précognition)… alors que ce test ne fait qu’estimer la vraisemblance que la théorie avancée.
Plutôt que d’accepter sans discernement ledit test d’hypothèse, mieux vaudrait employer la méthode mise au point par le statisticien Thomas Bayes. La conclusion à laquelle on parvient alors est qu’on n'a ici que des débuts de preuve. On débouche sur une invitation à des expériences beaucoup plus poussées pour en avoir le cœur net. D’autant que le test d’hypothèse est particulièrement mal adapté dans les cas où (comme ici) les effets sont très faibles, ainsi que ceux où – comme en psychologie, éducation sociologie, écologie… – interviennent plusieurs facteurs qui s’influencent potentiellement les uns les autres..
A l’emploi inadéquat du test d’hypothèse près, on ne peut pas reprocher à l’étude sur la précognition un manque de transparence, d’honnêteté, de qualité de rédaction, voire de professionnalisme de la part des ceux qui l’on menée. Mais il y a un mais… C'est ce qui est bien le plus perturbant.
vendredi 15 juillet 2011
A mi-2011 - Finance
Ce billet résulte d’une relecture de ce qui a été publié depuis début 2011 dans le blog Démystifier la finance : Éthique et marchés de Georges Ugeux. C’est le quatrième récapitulatif semestriel sur ce thème. La sélection pourra paraître arbitraire et le compactage – pour rester dans un volume acceptable – en donne parfois une vision déformée : revenir si besoin aux textes originaux :
L’Asie au chevet de l’Euro : un répit bienvenu
(12 janvier)
(12 janvier)
La Chine et le Japon ont pris des initiatives publiques qui indiquent que le sort de l'Euro ne les indiffère pas. Ce n'est pas là un acte purement altruiste, même s’il y a un vrai sens de la solidarité entre les nations dans ces temps de crise. La déclaration de la Banque du Japon de son intention de souscrire à 20% des obligations irlandaises mises sur le marché a eu pour effet d'arrêter une baisse de l'Euro, et a évité ce qui aurait pu être une journée noire. Gros investisseur en obligations d'État, la Chine représente une vraie capacité de soutien. Il y a déjà quelques mois, elle avait annoncé son intention de souscrire à des obligations grecques pour environ 3 milliards d'euros. Elle a, à plusieurs reprises, réaffirmé son soutien à l'Euro.
D'un point de vue asiatique, l'affaiblissement de l'Euro est une mauvaise nouvelle. L'arrivée de la devise européenne avait constitué une alternative au dollar comme monnaie de réserve. Toutes les banques centrales asiatiques détiennent non seulement des bons du Trésor américains, mais des obligations d'État des pays européens. De surcroît, l'Asie porte la reprise de la croissance économique du reste du monde. Si l'Europe s'affaiblit, cette charge s'accroît : en effet, les Européens risquent de ne plus être acheteurs de produits asiatiques et cela menacerait leurs propres industries d'exportation.
Vers une cession d’actifs par les gouvernements européens ?
(24 janvier)
(24 janvier)
Les tensions sur les marchés des obligations souveraines européennes continuent de plus belle. Les racheter à travers le Fonds Européen de Stabilité est l'exemple même de décisions qui ont l'air intelligentes à court terme, et détériorent la situation à moyen terme.
Pourquoi pas une cession d'actifs par les Gouvernements européens ? Pour chaque euro d'actifs cédés, la dette diminue d’autant, et les intérêts à proportion du taux de cette dette.
Il y a d'abord les actifs que les gouvernements ont acquis dans le cadre des opérations de sauvetage de la crise financière. * Les États-Unis ont entamé ce processus de cession il y a deux ans, l’Europe non. Ces interventions n'ont plus de raison d'être maintenues, et les marchés se sont substantiellement améliorés depuis.
* Dans le cas français : participations dans BNP Paribas et Dexia, ainsi que divers prêts à des banques.
Par ailleurs, l'Europe est pleine de participations qui ne se justifient même pas par le service public. Maintenant exsangues, les États n'ont plus les moyens d'accompagner les entreprises et deviennent des obstacles à leur croissance et a leur compétitivité. Il est important d'effectuer ces cessions à froid : en cas de crise des finances publiques, de telles cessions s'effectueraient en urgence à des valeurs dépréciées.
Dette européenne : droit dans le mur ?
(24 mars)
(24 mars)
Les mesures et les atermoiements européens ne permettront pas d'arrêter la crise de la dette de certains pays de l'Eurozone. Hier, c'était le Portugal : son Premier Ministre ouvre une crise politique en démissionnant parce que son Parlement ne veut pas d'austérité. Aujourd'hui, ce sont les obligations irlandaises qui voient leur taux augmenter de manière dramatique par crainte d'un défaut de paiement. Effet de boule de neige pour les pays obligés d'emprunter : leur situation financière s’aggrave, la crante des investisseurs s’amplifie, etc.
Pourquoi une telle inertie ? En raison des conséquences pour les banques. Pour les stress tests les concernant, les banques ont conseillé de ne pas prendre en compte le portefeuille bancaire dans lequel se trouve la plus grosse partie des obligations d’État. Ce scénario aurait démontré qu’elles ont des actifs qui ne valent plus le montant nominal comptabilisé, et ce pour des milliards d'euros. La politique de l'autruche.
Les Chefs d'Etat et de Gouvernement se réunissent une fois de plus pour décider de changements au fonds d'intervention : L'accord va permettre de commencer des négociations avec le Parlement européen, dans le but d'atteindre un accord général en juin. En juin, le marché des obligations européennes sera un bain de sang pour les pays et pour les banques.
La première décision pour éviter ce bain de sang serait un processus de restructuration ordonné de la dette de la Grèce – sur le modèle du FMI, qui est partenaire dans le fonds européen de stabilité. Cette restructuration en annoncerait d'autres. A ce stade, Dieu seul pourra protéger l'Europe contre une catastrophe dont ses dirigeants ne semblent même pas mesurer l'ampleur.
Wall Street a-t-elle perdu la tête ?
(26 avril)
(26 avril)
Les marchés ont toujours raison. Depuis quelques années, nous avons vu que Wall Street était capable de lourdement se tromper. Depuis le début de 2011 : le Dow Jones frôle les 9% – soit autour de 30% sur une base annuelle.
Or, sur la même période, nous avons eu une révolution populaire à travers le Moyen-Orient, un tsunami suivi d’une crise nucléaire au Japon, une hausse de 25% du taux des obligations du Trésor américain à 10 ans, un doublement des taux des obligations des pays européens en difficulté, une perspective négative sur la notation des États-Unis, des résultats des entreprises considérés comme médiocres pour le premier trimestre, une hausse des prix des denrées alimentaires de prés de 20%, idem pour l’essence… et le dollar clairement en perte de vitesse.
L’inflation est à nos portes, l’Europe et les États-Unis sont devenus vulnérables, les taux d’intérêt sont à la hausse. Chacun de ces facteurs aurait dû influencer le climat a Wall Street à la baisse. Devant ce déni collectif, qui rappelle celui de 2007, les marchés boursiers semblent avoir perdu la raison. Le moment est venu de protéger son capital. Cette euphorie de Wall Street est une belle occasion de vendre.
Grèce : l’aveu d’impuissance de la Banque Centrale Européenne
(11 mai)
(11 mai)
Il y a quelque chose de pathétique dans la position de la BCE Elle s'oppose à la restructuration de la dette grecque. Celle-ci a augmenté de 50 milliards de dollars en un peu plus d'un an.
Son argumentation semble imparable : nous ne pouvons pas restructurer pour ne pas provoquer des pertes dans les banques. A contrario, cela signifie que les banques détiennent des actifs considérables en obligations d'État européennes et que si l'on devait leur donner une valeur de marché, elle serait substantiellement inférieure à leur valeur comptable. Une telle restructuration pourrait créer une crise plus importante que la chute de Lehman Brothers. Oui, une restructuration fait mal. Oui, les créanciers – principalement institutionnels – vont souffrir.
C'est un aveu d'impuissance que la BCE vient d'émettre. Mieux vaut ne pas restructurer maintenant en espérant que la situation se sera améliorée demain. La réalité est l'aggravation de la situation chaque jour. Le statu quo n'est pas une option. C'est ce que l'on appelle la politique de l'autruche.
Le tsunami de la contagion de l’Eurozone se rapproche
(24 juin)
(24 juin)
Dans les dernières 24 heures, une trentaine de banques ou institutions financières italiennes ainsi que ENEL (électricité) et ENI (pétrole) et, surtout, la dette souveraine italienne ont été placées en perspective négative par Moody’s ou S&P. On constate par ailleurs des aggravations dans l’appréciation des marchés vis-à-vis des dettes ou placements d’obligations italiennes, espagnoles, belges et même françaises.
En faut-il plus pour admettre que le tsunami de la contagion européenne se rapproche ? Il ne s’agit plus d’éviter la contagion, mais de la gérer... Faute d’indiquer la durée, le montant et le taux d’intérêt de la consolidation des obligations grecques venant à échéance jusqu’en 2014, aucune chance d’arrêter l’hémorragie grecque et la contagion. Il s’agit bien d’arrêter l’hémorragie. Il ne s’agit pas de résoudre le problème.
Les chefs d’entreprises françaises et allemandes ** l’ont dit tout haut cette semaine, en signant une déclaration commune sans ambiguïté : […] nous voulons souligner les immenses avantages que l'espace monétaire commun a apportés. […] L'union monétaire a durablement besoin de finances publiques solides, de règles de responsabilité claires, de structures transparentes et de conditions de concurrence équitables. […] Un échec de l'euro serait un revers fatal pour l'Europe.
** Dont les entreprises suivantes : Valeo, BASF, Deutsche Bank, REWE, Rhodia, Thyssen Krupp, Vallourec, Saint-Gobain, Total, CDC, Allianz, Bosch, Veolia, Groupe Rothschild, Cap Gemini, Lazard, Alsthom, Schneider, Lafarge, Areva, Publicis, Vivendi, Siemens, GDF Suez, Deutsche Telekom, Société Générale, Air Liquide, BMW, France Telecom, Michelin, Legrand, Air-France KLM, E.ON, Alcatel-Lucent, Sanofi, Daimler…
Agences de notation : la grande hypocrisie des Gouvernements
(11 juillet)
(11 juillet)
La légitimité des agences de notation présente trois grandes faiblesses :
- Leur gouvernance est entre les mains de leurs actionnaires. On ne peut pas jouer avec le crédit d’Etats souverains de manière aussi légère qu’elles le font en ce moment. Au-dessus des structures actionnariales et de management, il faut les doter d’un board of trustee composé de personnalités reconnues, la représentation des actionnaires y étant minoritaire. L’établissement et les procédures de notation devraient avoir leur approbation.
- La transparence est très insuffisante : absence d’information analytique sérieuse publiée pour étayer les jugements sous-jacents aux décisions d’avertissement ou de diminution de notations pour les États-Unis et en Europe. Faire son métier de manière professionnelle ne suffit pas. Trop subjectives, leurs affirmations semblent coller au marché, plutôt que de constituer un jugement de qualité. Ne pas oublier qu’elles ont, elles-mêmes, à surmonter une crise de confiance, suite à la manière irresponsable dont elles ont noté les obligations liées aux subprimes à l’origine de la récente crise financière.
- Le timing des annonces faites à l’improviste est inacceptable. Les dernières ont même créé une suspicion de manipulation des marchés. La vertu des notations devrait être dans leur régularité (trimestrielle, comme pour les entreprises, voire mensuelle en cas de crise), sur base de faits nouveaux.
A noter par ailleurs que la menace d’un défaut de paiement est peut être techniquement correcte, mais irresponsable. Et c’est oublier que ce sont les agences de notation elles-mêmes qui ont construit un système très rémunérateur qui a des conséquences exponentielles en cas de défaut.
Le baromètre a donc de réelles faiblesses. Mais attaquer les agences, comme le font des dirigeants européens, est faire preuve d’une immense hypocrisie (on voit des ministres des finances s'attribuer le mérite des notations positives et blâmer les agences quand elles sont négatives).
Ils ont fait pression sur la Banque Centrale Européenne pour que, contrairement à ses statuts, elle accepte de financer les banques et les obligations des États. Il en résulte que la BCE a maintenant un mauvais bilan et ne peut pas ne pas tenir compte du risque qu’elle a assumé. Pourtant, ces dirigeants accusent la BCE au lieu de résoudre leurs problèmes.
De même, ne pas associer les banques et assurances européennes à la restructuration de la dette des États en difficulté n’a aucun sens, ni moral ni financier. Il n’y a pas de solution qui arrête l’hémorragie sans une telle contribution.
La crise actuelle était prévisible depuis fin 2009. La pente qui mené à la crise est notamment le résultat d’accords passés entre Nicolas Sarkozy et Angela Merkel. La confiance dans les dirigeants politiques européens n’existe plus.
Inscription à :
Articles (Atom)



