vendredi 15 juillet 2011

A mi-2011 - Finance



Ce billet résulte d’une relecture de ce qui a été publié depuis début 2011 dans le blog Démystifier la finance : Éthique et marchés de Georges Ugeux. C’est le quatrième récapitulatif semestriel sur ce thème. La sélection pourra paraître arbitraire et le compactage – pour rester dans un volume acceptable – en donne parfois une vision déformée : revenir si besoin aux textes originaux :

L’Asie au chevet de l’Euro : un répit bienvenu
(12 janvier)
La Chine et le Japon ont pris des initiatives publiques qui indiquent que le sort de l'Euro ne les indiffère pas. Ce n'est pas là un acte purement altruiste, même s’il y a un vrai sens de la solidarité entre les nations dans ces temps de crise. La déclaration de la Banque du Japon de son intention de souscrire à 20% des obligations irlandaises mises sur le marché a eu pour effet d'arrêter une baisse de l'Euro, et a évité ce qui aurait pu être une journée noire. Gros investisseur en obligations d'État, la Chine représente une vraie capacité de soutien. Il y a déjà quelques mois, elle avait annoncé son intention de souscrire à des obligations grecques pour environ 3 milliards d'euros. Elle a, à plusieurs reprises, réaffirmé son soutien à l'Euro.

D'un point de vue asiatique, l'affaiblissement de l'Euro est une mauvaise nouvelle. L'arrivée de la devise européenne avait constitué une alternative au dollar comme monnaie de réserve. Toutes les banques centrales asiatiques détiennent non seulement des bons du Trésor américains, mais des obligations d'État des pays européens. De surcroît, l'Asie porte la reprise de la croissance économique du reste du monde. Si l'Europe s'affaiblit, cette charge s'accroît : en effet, les Européens risquent de ne plus être acheteurs de produits asiatiques et cela menacerait leurs propres industries d'exportation.

Vers une cession d’actifs par les gouvernements européens ?
(24 janvier)
Les tensions sur les marchés des obligations souveraines européennes continuent de plus belle. Les racheter à travers le Fonds Européen de Stabilité est l'exemple même de décisions qui ont l'air intelligentes à court terme, et détériorent la situation à moyen terme.

Pourquoi pas une cession d'actifs par les Gouvernements européens ? Pour chaque euro d'actifs cédés, la dette diminue d’autant, et les intérêts à proportion du taux de cette dette.

Il y a d'abord les actifs que les gouvernements ont acquis dans le cadre des opérations de sauvetage de la crise financière. * Les États-Unis ont entamé ce processus de cession il y a deux ans, l’Europe non. Ces interventions n'ont plus de raison d'être maintenues, et les marchés se sont substantiellement améliorés depuis.
* Dans le cas français : participations dans BNP Paribas et Dexia, ainsi que divers prêts à des banques.

Par ailleurs, l'Europe est pleine de participations qui ne se justifient même pas par le service public. Maintenant exsangues, les États n'ont plus les moyens d'accompagner les entreprises et deviennent des obstacles à leur croissance et a leur compétitivité. Il est important d'effectuer ces cessions à froid : en cas de crise des finances publiques, de telles cessions s'effectueraient en urgence à des valeurs dépréciées.

Dette européenne : droit dans le mur ?
(24 mars)
Les mesures et les atermoiements européens ne permettront pas d'arrêter la crise de la dette de certains pays de l'Eurozone. Hier, c'était le Portugal : son Premier Ministre ouvre une crise politique en démissionnant parce que son Parlement ne veut pas d'austérité. Aujourd'hui, ce sont les obligations irlandaises qui voient leur taux augmenter de manière dramatique par crainte d'un défaut de paiement. Effet de boule de neige pour les pays obligés d'emprunter : leur situation financière s’aggrave, la crante des investisseurs s’amplifie, etc.

Pourquoi une telle inertie ? En raison des conséquences pour les banques. Pour les stress tests les concernant, les banques ont conseillé de ne pas prendre en compte le portefeuille bancaire dans lequel se trouve la plus grosse partie des obligations d’État. Ce scénario aurait démontré qu’elles ont des actifs qui ne valent plus le montant nominal comptabilisé, et ce pour des milliards d'euros. La politique de l'autruche.

Les Chefs d'Etat et de Gouvernement se réunissent une fois de plus pour décider de changements au fonds d'intervention : L'accord va permettre de commencer des négociations avec le Parlement européen, dans le but d'atteindre un accord général en juin. En juin, le marché des obligations européennes sera un bain de sang pour les pays et pour les banques.

La première décision pour éviter ce bain de sang serait un processus de restructuration ordonné de la dette de la Grèce – sur le modèle du FMI, qui est partenaire dans le fonds européen de stabilité. Cette restructuration en annoncerait d'autres. A ce stade, Dieu seul pourra protéger l'Europe contre une catastrophe dont ses dirigeants ne semblent même pas mesurer l'ampleur.

Wall Street a-t-elle perdu la tête ?
(26 avril)
Les marchés ont toujours raison. Depuis quelques années, nous avons vu que Wall Street était capable de lourdement se tromper. Depuis le début de 2011 : le Dow Jones frôle les 9% – soit autour de 30% sur une base annuelle.

Or, sur la même période, nous avons eu une révolution populaire à travers le Moyen-Orient, un tsunami suivi d’une crise nucléaire au Japon, une hausse de 25% du taux des obligations du Trésor américain à 10 ans, un doublement des taux des obligations des pays européens en difficulté, une perspective négative sur la notation des États-Unis, des résultats des entreprises considérés comme médiocres pour le premier trimestre, une hausse des prix des denrées alimentaires de prés de 20%, idem pour l’essence… et le dollar clairement en perte de vitesse.

L’inflation est à nos portes, l’Europe et les États-Unis sont devenus vulnérables, les taux d’intérêt sont à la hausse. Chacun de ces facteurs aurait dû influencer le climat a Wall Street à la baisse. Devant ce déni collectif, qui rappelle celui de 2007, les marchés boursiers semblent avoir perdu la raison. Le moment est venu de protéger son capital. Cette euphorie de Wall Street est une belle occasion de vendre.

Grèce : l’aveu d’impuissance de la Banque Centrale Européenne
(11 mai)
Il y a quelque chose de pathétique dans la position de la BCE Elle s'oppose à la restructuration de la dette grecque. Celle-ci a augmenté de 50 milliards de dollars en un peu plus d'un an.

Son argumentation semble imparable : nous ne pouvons pas restructurer pour ne pas provoquer des pertes dans les banques. A contrario, cela signifie que les banques détiennent des actifs considérables en obligations d'État européennes et que si l'on devait leur donner une valeur de marché, elle serait substantiellement inférieure à leur valeur comptable. Une telle restructuration pourrait créer une crise plus importante que la chute de Lehman Brothers. Oui, une restructuration fait mal. Oui, les créanciers – principalement institutionnels – vont souffrir.

C'est un aveu d'impuissance que la BCE vient d'émettre. Mieux vaut ne pas restructurer maintenant en espérant que la situation se sera améliorée demain. La réalité est l'aggravation de la situation chaque jour. Le statu quo n'est pas une option. C'est ce que l'on appelle la politique de l'autruche.

Le tsunami de la contagion de l’Eurozone se rapproche
(24 juin)
Dans les dernières 24 heures, une trentaine de banques ou institutions financières italiennes ainsi que ENEL (électricité) et ENI (pétrole) et, surtout, la dette souveraine italienne ont été placées en perspective négative par Moody’s ou S&P. On constate par ailleurs des aggravations dans l’appréciation des marchés vis-à-vis des dettes ou placements d’obligations italiennes, espagnoles, belges et même françaises.

En faut-il plus pour admettre que le tsunami de la contagion européenne se rapproche ? Il ne s’agit plus d’éviter la contagion, mais de la gérer... Faute d’indiquer la durée, le montant et le taux d’intérêt de la consolidation des obligations grecques venant à échéance jusqu’en 2014, aucune chance d’arrêter l’hémorragie grecque et la contagion. Il s’agit bien d’arrêter l’hémorragie. Il ne s’agit pas de résoudre le problème.

Les chefs d’entreprises françaises et allemandes ** l’ont dit tout haut cette semaine, en signant une déclaration commune sans ambiguïté : […] nous voulons souligner les immenses avantages que l'espace monétaire commun a apportés. […] L'union monétaire a durablement besoin de finances publiques solides, de règles de responsabilité claires, de structures transparentes et de conditions de concurrence équitables. […] Un échec de l'euro serait un revers fatal pour l'Europe.

** Dont les entreprises suivantes : Valeo, BASF, Deutsche Bank, REWE, Rhodia, Thyssen Krupp, Vallourec, Saint-Gobain, Total, CDC, Allianz, Bosch, Veolia, Groupe Rothschild, Cap Gemini, Lazard, Alsthom, Schneider, Lafarge, Areva, Publicis, Vivendi, Siemens, GDF Suez, Deutsche Telekom, Société Générale, Air Liquide, BMW, France Telecom, Michelin, Legrand, Air-France KLM, E.ON, Alcatel-Lucent, Sanofi, Daimler…

Agences de notation : la grande hypocrisie des Gouvernements
(11 juillet)
La légitimité des agences de notation présente trois grandes faiblesses :
- Leur gouvernance est entre les mains de leurs actionnaires. On ne peut pas jouer avec le crédit d’Etats souverains de manière aussi légère qu’elles le font en ce moment. Au-dessus des structures actionnariales et de management, il faut les doter d’un board of trustee composé de personnalités reconnues, la représentation des actionnaires y étant minoritaire. L’établissement et les procédures de notation devraient avoir leur approbation.
- La transparence est très insuffisante : absence d’information analytique sérieuse publiée pour étayer les jugements sous-jacents aux décisions d’avertissement ou de diminution de notations pour les États-Unis et en Europe. Faire son métier de manière professionnelle ne suffit pas. Trop subjectives, leurs affirmations semblent coller au marché, plutôt que de constituer un jugement de qualité. Ne pas oublier qu’elles ont, elles-mêmes, à surmonter une crise de confiance, suite à la manière irresponsable dont elles ont noté les obligations liées aux subprimes à l’origine de la récente crise financière.
- Le timing des annonces faites à l’improviste est inacceptable. Les dernières ont même créé une suspicion de manipulation des marchés. La vertu des notations devrait être dans leur régularité (trimestrielle, comme pour les entreprises, voire mensuelle en cas de crise), sur base de faits nouveaux.

A noter par ailleurs que la menace d’un défaut de paiement est peut être techniquement correcte, mais irresponsable. Et c’est oublier que ce sont les agences de notation elles-mêmes qui ont construit un système très rémunérateur qui a des conséquences exponentielles en cas de défaut.

Le baromètre a donc de réelles faiblesses. Mais attaquer les agences, comme le font des dirigeants européens, est faire preuve d’une immense hypocrisie (on voit des ministres des finances s'attribuer le mérite des notations positives et blâmer les agences quand elles sont négatives).

Ils ont fait pression sur la Banque Centrale Européenne pour que, contrairement à ses statuts, elle accepte de financer les banques et les obligations des États. Il en résulte que la BCE a maintenant un mauvais bilan et ne peut pas ne pas tenir compte du risque qu’elle a assumé. Pourtant, ces dirigeants accusent la BCE au lieu de résoudre leurs problèmes.

De même, ne pas associer les banques et assurances européennes à la restructuration de la dette des États en difficulté n’a aucun sens, ni moral ni financier. Il n’y a pas de solution qui arrête l’hémorragie sans une telle contribution.

La crise actuelle était prévisible depuis fin 2009. La pente qui mené à la crise est notamment le résultat d’accords passés entre Nicolas Sarkozy et Angela Merkel. La confiance dans les dirigeants politiques européens n’existe plus.

mercredi 13 juillet 2011

A mi-2011 - Livres


Avec un léger décalage, j’entame mes rétrospectives semestrielles par une relecture de ce qui a été publié dans La république des livres (RDL) de Pierre Assouline depuis le début de l’année. Je rappelle qu’il s’agit d’un des blogs francophones les plus suivis – en particulier dans le domaine du journalisme littéraire.

Ceux qui prétendent y réagir, souvent des habitués, en ont fait un forum où bavarder entre eux, san trop se soucier du sujet du jour. Ce que l’auteur du blog dit déplorer. On trouvera, plus bas, un article du 15 juin sur la modération des commentaires. Je m’étais exprimé sur ce phénomène à mi-janvier, à l’occasion d’un billet de Pierre Assouline sur Indignez-vous ! de Stéphane Hessel, qui avait franchi la barre des 700 soi-disant commentaires – belle performance réalisée par cinq articles de la RDL en 2010.

Hessel compris, 2011 semble plus prolifique : dès le premier semestre, les cinq plus de 700 ont été atteints, avec Proust toujours ! La télévision rattrape le temps perdu, en février, et Tanizaki nous fait encore de l’ombre, en mai, ainsi que deux autres que l’on va découvrir dans les lignes qui suivent, et qui sont marqués d’un astérisque.

La sélection que j’ai opérée ivi pourra paraître arbitraire et le compactage – pour rester dans un volume acceptable – en donne parfois une vision déformée : revenir si besoin aux textes originaux :
http://passouline.blog.lemonde.fr/
La Comédie-Française réussit à rendre le Tramway indésirable (11 février)
Tennessee Williams est non seulement le premier américain mais le premier dramaturge non-européen à être inscrit au répertoire de la Comédie-Française. L’entrée se fait en majesté par le biais d’Un tramway nommé désir. Histoire que presque tout le monde l’a vue, grâce au film intense d’Elia Kazan (1951), véritable leçon de direction d’acteurs, et surtout à l’interprétation de Marlon Brando.

Pour rendre cette situation toute de violence et de tension, la Comédie-Française a fait un choix new yorkais en confiant la mise en scène à Lee Breuer, avec le risque de transformer la scène en barnum. Il en a fait une sorte de comédie musicale. C’est regrettable Comme il se doit dans tout musical, les protagonistes étaient sonorisés : un micro habilement dissimulé sur chacun d’eux. C’est le détail qui tue ; et comme il y en a pour trois heures, on souffre… dans ces murs où des générations ont lancé leurs mots jusqu’aux cintres sans l’aide d’aucune béquille technologique.

Ces mauvaises manières faites à Tennessee Williams sont d’autant plus affligeantes que les comédiens sont impeccables, que le texte français est magnifique, que le choix jazzistique surprend en bien, et que le texte de la pièce nous parle toujours tant son écriture est admirable de précision, d’acuité, et tant la solitude qui a hanté l’auteur toute sa vie éclate sous chaque phrase.

Daniel Mendelssohn en critique exemplaire (27 mars)
Heureux les lecteurs américains qui disposent d’un genre inconnu dans nos pays : l’essai critique. La chose se présente sous la forme d’un article très long, substantiel, fourni, argumenté, comparatif ; les informations y sont puisées aux meilleures sources ; l’esprit en est transdisciplinaire; la plume y est libre d’épouser les contours de son choix ; l'érudition généreusement sollicitée dans le seul souci de contextualiser le moindre clin d'œil … et l’auteur est suffisamment bien payé pour s’accorder le temps nécessaire à la rédaction de son texte.

En un temps où l'on se demande à quoi bon des critiques traditionnels, le métier dont il fait preuve s'impose comme un rappel indispensable, avec tout le travail que cela suppose quand bien même serait-il invisible. Daniel Mendelssohn, connu en France et dans le monde pour son récit sur les traces de sa famille prise dans la nasse de la guerre (Les Disparus), consacre l’essentiel de son temps à cette activité critique. Le lecteur français a toutes les raisons de se réjouir de la publication de Si beau, si fragile, recueil de quelques uns de ses essais critiques les plus remarqués.

La littérature et le cinéma, rarement séparés, sont au cœur de ces articles. Il ne cesse jamais de payer sa dette à l’éthique des classiques, non par révérence au patrimoine, mais en pleine conscience que les humanités gréco-latines et les Lumières demeurent à ses yeux le mètre-étalon de ce qui peut éclairer la pensée créatrice. S’il est un fil d’Ariane qui relie tous ces textes, c’est bien la crise culturelle qui tend à faire table rase de ce critère absolu du jugement.

Fortune du réflexe de Pavloff * (12 mai)
Devant la caisse, chez le libraire ! L’endroit est stratégique. Certains petits livres, recueils de maximes, citations et autres pensées plus ou moins profondes, ont dû leur succès à cette situation enviée.

Ce qui est nouveau, en revanche, c’est ce que l’on pourrait appeler le réflexe de Pavloff (à ne pas confondre avec le réflexe de Pavlov), baptisé ainsi en hommage à Frank Pavloff, auteur de Matin brun, nouvelle antifasciste de douze pages que la présence de Jean-Marie Le Pen au second tour des élections de 2002 propulsa au delà du million d’exemplaires. Matin brun vient de faire son retour dans la liste des meilleures ventes, phénomène concomitant à la percée de Marine Le Pen dans les sondages.

Nous parlons ici de plaquettes plutôt que de livres, longs d’une vingtaine de pages, vendus entre 1,5 euros et 5 euros. Les lecteurs en achètent par poignée. Pour les donner en se donnant l’illusion d’offrir un livre. Ou même en croyant avoir l’acte de lecture citoyen. Ces livres brochés sont si peu épais qu’ils n’ont pas de dos ; ils sont donc inidentifiables en rayon [d’où une éventuelle proximité de la caisse ? voir plus haut].

L’éphémère est leur nature. A y bien regarder ce ne sont jamais que des articles allongés. Leur ton polémique les raccorde aux libelles d’autrefois. Ce qui pourrait susciter des vocations chez des journalistes : libérés des contraintes d’espace, ils le seraient également tant dans l’esprit que dans la lettre vis-à-vis de leur rédaction.

Ces librairies où les vendeurs sont des écrivains * (23 mai)
Marqué d’un astérisque, comme le précédent, ce billet a généré plus de 700 commentaires…. Beaucoup plus, même : près de 1200 – pas très loin de celui sur Churchill et de Gaulle, un an plus tôt.

Les écrivains ont fait tous les métiers sinon ils ne seraient pas écrivains. Du moins en Amérique. Chez nous aussi, sauf que ce sont le plus souvent des métiers qui tournent autour de l’écriture : professeur, journaliste, éditeur, correcteur, traducteur, bibliothécaire. Mais de libraires, point. Comme si la pratique littéraire décourageait de la vendre. Alors qu’aux États-Unis, c’est courant.

L’écrivain français est trop fier, trop individualiste et trop orgueilleux pour se mettre au service des autres. Il serait le premier à rappeler qu’un employé de librairie est d’abord un employé, quand en Amérique, ces écrivains sont d’abord vus comme des lecteurs très qualifiés. Dommage. Au moins, cela aurait enrichi le vieux débat jusque là confiné au rôle des critiques.

Un exemple : la librairie BookCourt, à Brooklyn (NY) où les trois quarts des employés sont des écrivains. Depuis une trentaine d’années qu’elle existe, cette librairie familiale fidélise la clientèle en organisant six rencontres/lectures par semaine, et augmente régulièrement son chiffre d’affaires à mesure qu’Amazon étend son empire.

Elle a toujours eu des vendeurs qui étaient écrivains par ailleurs. A mi-temps, ce qui leur permet d’assurer l’essentiel. On n’encourage pas l’écriture pendant les heures de travail : les notes, pourquoi pas, mais pas l’écriture (on se souvient qu’un vendeur a été viré parce qu’il ne pouvait s’empêcher de noircir ses cahiers au lieu de s’intéresser à la clientèle).

Mais elle vend peu d’auteurs étrangers car il y en a peu de traduits aux États-Unis : 3%. Une misère. Le site Three Percent, lancé dans le cadre de l'université de Rochester afin de pallier cette carence, le martèle en permanence. Des classiques bien sûr (Proust, Dostoïevski) mais presque pas de contemporains hormis quelques chéris des campus.

De quoi la modération est-elle le nom ? (15 juin)
Un séminaire était organisé qui réunissait des blogueurs hébergés par Le Monde.fr. Une grande partie de la rencontre fut consacrée à la délicate question de la modération des commentaires. Des représentants de la dite modération se trouvaient là en chair et en os – jusqu’alors, des anonymes traitaient des anonymes. Il s’agit d’une société qui ne fait uniquement que de la modération sur plusieurs millions de contenus chaque mois (en moyenne 50 000 sur les blogs du Monde.fr).

Ce sont bien des personnes qui modèrent 24h sur 24 (120 modérateurs pour l’ensemble de ses clients). Une grande partie (80%) est délocalisée en Afrique du Nord, en Afrique Noire, en Asie, à l’île Maurice… Ils sont bilingues, diplômés, bien plus motivés que les modérateurs français, et ils ont davantage de recul sur les sujets.

La société possède une charte de modération mais qui doit rester secrète pour des raisons de sécurité. Elle a pour but d’organiser la subjectivité du travail des modérateurs. Il faut qu’un commentaire ait le même verdict quelle que soit l’heure et le modérateur. La diffamation, l’injure et l’incitation à la haine raciale sont irrémédiablement bannis. La violence sur internet est un phénomène mondial, et non franco-français. L’acharnement contre un autre commentateur est un critère de taille. Depuis quatre ans que la société travaille pour Le Monde.fr, 5 à 10% des commentaires sont balancés chaque mois.

On aurait aimé en savoir davantage sur la vie privée qui ne semble pas avoir fait l’objet d’une analyse approfondie dans la charte ; elle paraît se limiter à la divulgation des noms, adresses postales et IP, numéro de téléphone… Or s’il y a bien une problématique qui agite l’ensemble de la presse, c’est bien le respect de la vie privée.

Ramsès II en route vers l’éternité (30 juin)
La singularité de l’histoire telle que Robert Solé nous la déroule tient à l’enchevêtrement de deux récits :

- Celui de l’auteur voué aux heurts et malheurs du pharaon – du pillage de sa tombe à son voyage à Paris en 1977 pour s’y faire soigner, en passant par sa découverte dans la montagne thébaine en 1881.

- Et celui de Ramsès II lui-même qui livre ses impressions sur tout ce charivari survenu en son éternité chamboulée. Car il se trouve dans une situation ambiguë, vivant et mort à la fois. Solé, d’origine égyptienne, s’est si bien identifié à lui qu’il lui prête une voix, des accents, des réflexes qui sonnent juste. A titre d’exemple : il s’énerve d’être passé à la postérité comme le pharaon de l’Exode, alors qu’il assure n’avoir jamais rencontré ce Moïse et qu’à ses yeux toute cette histoire de Mer Rouge s’ouvrant avant de se refermer relève de la fable.

Du best-seller au long-seller (11 juillet)
C’est la liste des meilleures ventes de livres qui fait le best-seller, l’effet d’emballement suit. Les libraires, les éditeurs et les journalistes, savent de quoi il en retourne exactement. Il faut figurer parmi les cinq premiers : après le cinquième, on assiste à un décrochage vertigineux, digne d’un trou d’air en haute altitude. A la différence de ce qui se passait avant, il n’y a plus de ventes moyennes.
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La partie supérieure de l'illustration de cet article représente une bibliothèque bénédictine en Allemagne.

jeudi 7 juillet 2011

Obésité pourrielle 11-T2


Pour ce nouveau point sur les spams, nous avons décidé, Ivona et moi, de ne pas trop nous attarder sur leur ventilation en détail mais d’en regarder l’évolution d’ensemble.

Cela fait bientôt deux ans que nous avons mis en place et plus ou moins amélioré notre observatoire trimestriel. Les habitués de ce bloc-notes en connaissent les limites : il s’appuie sur 5 adresses e-mail fournies par un seul et même fournisseur d’accès Internet (FAI). Le schéma ci-dessus illustre le mécanisme d’arrivée et de filtrage des spams. Les graphiques donnent une idée de l’évolution

La baignoire, en haut, figure le FAI. Les spams destinés à ces 5 adresses se déversent dans la baignoire : il y en a quelques milliers par trimestre (le graphique va de zéro à 6000 et commence au 3ème trimestre 2009, marqué 2009-III). Une grosse partie est arrêtée par le FAI (sur la gauche) et le reste continue en direction de l’ordinateur (PC) : on en voit l’évolution sur le graphique en haut à droite qui, lui, va de zéro à 600).

Mais le PC est encore protégé par son logiciel anti-spams, symbolisé par un parapluie. Le flux de spams se sépare ici encore en deux : ceux qui s’écoulent vers la gauche et ceux qui, à droite, parviennent jusqu’à la boite de réception de la messagerie, dans le PC. Ce sont les deux graphiques du bas : ils vont chacun de zéro à 300.

Voyons les choses d’un peu plus près en repartant depuis le début. La courbe des spams qui arrivent dans la baignoire / FAI est un peu chahutée : elle démarre autour de 2000 puis grimpe pour approcher 5000 au cours du 1er semestre 2010 : coup d’arrêt au cours du 2nd semestre pour passer au-dessous de 1000… et amorce de remontée vers la fin.

Le FAI semble s’adapter à la situation puisque la courbe des spams qu’il bloque (courbe à gauche, au-dessous de la précédente) a pratiquement la même forme : elle a débuté autour de 1300, a franchi la barre des 4000, a chuté aux alentours de 500… et pointe maintenant du nez à plus de 800. On constate, en revanche, que le flux des spams qui poursuivent leur chemin vers le PC, ne présente pas de telles bosses ni de tels creux : elle serpente dans un tunnel entre 200 et 400.

Ivona, qui suit spécialement ce dossier depuis le début, me fait remarquer qu’au fil du temps, le comportement au niveau du FAI s’explique par deux ou trois phénomènes.

D’abord, la forte montée des spams au début de 2010 a déclenché une double réaction de la part des opérateurs Internet : au niveau mondial, notamment à l’encontre de la vague parapharmaceutique (ex. : viagra), ainsi qu’en France où de nouveaux responsables de cette lutte ont fait savoir qu’on allait voir ce qu’on allait voir. Le fait que l’on n’ait presque plus vu de spams en anglais depuis témoigne de l’efficacité réelle (les sources ont été fermées) ou apparente (l’information sur ce qui en parvient n’est plus disponible) de ces mesures… on note cependant que, alors que l'ensemble des spams anglo-saxons s'est évaporé,  l’église de scientologie (messages en anglais) n’a pas baissé les bras.

D’autre part, le barrage amont du FAI tient aussi compte de ce que les utilisateurs lui demandent individuellement. Supposons que vous avez fait un achat en ligne et que – bien que vous ne l’ayez pas demandé, et même parfois coché certaines cases de refus – vous soyez soumis à une avalanche de propositions de la part de cette société. Votre demande directe est parfois ignorée ou souvent contournée sous forme de propositions venant d’ailleurs. Le plus efficace est de le signaler au FAI qui vous met un barrage perso pour vous protéger de cette source indésirable. Depuis que les spams anglo-saxons se sont raréfiés, la plus grosse partie de ce qui arrive désormais pour être bloqué à ce stade, correspond à des gens que nous avons nous-mêmes signalés.

Venons-en au filtrage par logiciel anti-spams à l’intérieur de notre PC (le parapluie). Parmi les quelques 200 à 400 que le FAI avait laissé passer, une bonne moitié (proche de 200) est mise de côté dans une sorte de corbeille anti-spams, tandis qu’une petite autre moitié (qui passe au dessous des 100 par trimestre) continue de débarquer directement dans la boite de réception.

Ici aussi, le filtrage dépend, d’une part du fournisseur du logiciel de protection qui effectue une analyse permanente concernant les spams qui se promènent sur Internet, d’autre part de ce que nous lui signalons. Habituellement nous le lui signalons à la 3ème fois qu’un expéditeur indésirable nous envoie quelque chose. En revanche, nous attendons une dizaine de fois pour faire un signalement au FAI.

Pour terminer, quelques indications qui n’apparaissent pas directement dans l’illustration de cet article. A quel rythme les émetteurs de spams apparaissent-ils puis disparaissent-ils ? On a vu plus haut qu’ils y en a de particulièrement tenaces : des années après qu’on les ait jetés dans les oubliettes de l’indésirable (barrage amont mis en place à notre demande chez le FAI), on se rend compte qu’ils continuent à proposer encore leurs salades.

Mais parlons plutôt des autres – ceux que l’on n’avait jamais encore vus puis qui disparaissent de l’horizon par eux-mêmes. Il s’agit des émetteurs responsables des 200 à 400 spams qui se déversent de la baignoire / FAI sur le parapluie du logiciel de protection interne au PC. Alors qu’il y avait plus de 150 émetteurs de spams (parfois plus de 200) auparavant, leur nombre est descendu à la centaine en 2011.

Occupons nous d’abord de ceux qui abandonnent au cours d’un trimestre : grosso modo les deux tiers de ceux qui étaient là au début du trimestre – ce pourcentage est relativement constant. Et les nouveaux venus ? Il ne semble pas que, pour la période la plus récente, leur nombre dépende à ce point du stock existant : en pourcentage, fin 2010 et début 2011, un nouveau venu pour deux émetteurs existant ; en ce 2nd trimestre 2011, les deux tiers ; en nombre aussi, bien que le stock initial ait pourtant baissé : 5 nouveaux par semaine au lieu de 4.

Remarque de précaution qui reprend ce qui avait été mentionné dans des billets précédents : une même marque peut utiliser des émetteurs différents et donc réapparaître sous une autre casquette – pratique relativement limitée cette année ; de même certains émetteurs promeuvent plusieurs marques différentes – c’est plus fréquent. Petite floraison, enfin, pour vendre des chemises.

dimanche 26 juin 2011

Un pied dans l'école


La réunion des bénévoles de fin mai aura été la dernière avant la période d’été. Il est prévu quelque chose de moins studieux, un mois plus tard – comme une fête… où Émile sera présent.

Une étape importante et bien préparée
Émile venait tout juste d’avoir pris le chemin de l’école. Ne serait-ce qu’une heure par semaine pour l’instant. Mais avec l’intention d’augmenter la dose si les premières tentatives se passaient bien. Cela a été le cas dès la première fois. Et cela s’est confirmé les semaines suivantes aussi (ce billet est rédigé dans la deuxième quinzaine de juin).

Il faut dire que la transition avait été soigneusement préparée : la directrice connaissait la famille et était partante ; l’institutrice – qui avait déjà une expérience de ce genre de situation – était également motivée ; Émile avait à ses côtés, dans la classe, une assistante de vie scolaire, ce qui le sécurisait, et au cas où ; ses parents avaient non seulement tenu à lui expliquer, presque pas-à-pas, comment cela allait se passer, mais ils avaient tenu à le transcrire bien lisiblement sur quelques feuilles pour qu’Émile puisse de nouveau s’y référer.

Quelle ou quel bénévole n’a pas eu droit, dans les jours qui ont précédé ce grand jour, à une lecture in extenso par Émile de ce texte préparatoire ? Ponctuée par l’exclamation : Je suis heureux ! qui voulait dire à la fois qu’Émile se sentait mûr et avide de prendre le chemin de l’école, comme les autres enfants, mais peut-être aussi qu’il testait ce mot heureux, pour voir ce que ça faisait à ses interlocuteurs et qu'il explorait comment se formule et se partage l’expression d’un certain bonheur que l’on s’attend à découvrir.

Le fait est qu’à la sortie de cette heure vécue de façon calme et attentive parmi d’autres élèves de CE2, de son âge (avec lesquels, il est vrai, il n’y a pas encore eu beaucoup d’interactions), Émile était tout fier… et loquace – se promettant d’y revenir la semaine suivante. Il a été décidé d’augmenter la dose avant même la fin de cette année scolaire – prélude à une démarche destinée à s’intensifier à partir de la prochaine rentrée de septembre.

Euphorie ?
La psychomotricienne considère que son rôle est terminé : Émile est désormais quelqu’un qui habite son corps, pour qui l’autre existe, et dont la motricité fine ne manquera pas, dorénavant, de s’acquérir au contact de ses pairs…

Le psychothérapeute ne cache pas sa surprise devant le niveau de compréhension manifesté par Émile en lecture… et en matière d’humour…

… École, psy- et psy-, autant de bénédictions pour se mettre à bâtir des plans pour l’année prochaine, en s’appuyant sur quatre piliers : bénévoles, école à domicile, scolarisation progressive, activités extérieures (ateliers, théâtre, anglais, sports, piano…). Tendance caractéristique : plus de temps pour l’école et sans doute moins avec les bénévoles.

Venait-elle de relire Perrette et le pot au lait ? A la vue d’un tel programme, la présidente de l’association qui apporte son soutien aux familles et qui est forte d’une expérience acquise à travers nombre de situations de ce genre, l'a certes approuvé mais elle a néanmoins actionné un signal d’alarme : Si Émile va à l’école, ne serait-ce qu’à temps partiel, cela va le fatiguer et lui demander des efforts. Si on ajoute des activités extérieures, notamment en groupe, on aura là une autre source d’angoisse et de fatigue. Or les enfants dans son cas restent fragiles – pour les consolider, il faut du zéro stress. Elle conseille donc que la moitié du temps qui ne sera pas consacrée aux activités scolaires (à domicile ou en classe) reste suffisamment orientée vers une activité ludique, telle que la pratiquent les bénévoles, et n’incorpore qu’une seule activité sportive et une seule activité culturelle extérieure.

Les soubassements du conceptuel
Le compte rendu de fin mai, sur lequel je m’appuie, comporte une analyse documentée de ce qui est remonté de la réunion avec les parents, les bénévoles et les maîtresses à domicile, assortie de propositions. Bon nombre de ces remarques sont dans la continuité de ce qui avait été constaté les fois précédentes et elles soulignent les progrès. Même si on y met en relief quelques faits nouveaux, il n'est pas impérativement nécessaire d'y revenir cette fois encore.

Je me contente ici de donner un coup de projecteur sur une interrogation qui a surgi à propos de la découverte du monde qu’Émile fait à l’occasion de ses lectures : Est-ce qu’il comprend tout ? Une tentative de réponse y a été donnée, complétée par la façon d’en tenir compte ensuite. Dans la mesure où Émile n’a pas vécu consciemment une bonne partie de l’éveil du tout petit enfant, il faudrait associer sa découverte du monde (qui reste relativement conceptuelle, si on s’en tient aux mots apparus au cours de sa lecture) à des apprentissages plus directs. Exemple : aller voir cet été un champ de blé, un moulin, une boulangerie… et ainsi assembler des éléments de réponse à une question du genre : d’où vient le pain ?

vendredi 24 juin 2011

Le pétrole devint légende


Rétro-perspective
Il y a une dizaine d’années est paru un ouvrage signé par Jeremy Rifkin sur le pétrole, assez rapidement traduit en français : L’économie hydrogène (Éditions de la Découverte – 2002). Titre qui insiste sur la solution proposée, mais qui risque de faire oublier que l’intérêt principal du livre résulte de son analyse du rôle joué par l’accès à des sources de plus en plus importantes d’énergie au cours des derniers siècles… et la perspective de profonds bouleversements car les sources couramment utilisées désormais vont se tarir.

Le 21ème siècle nous promet pourtant de superbes ruptures potentiellement bénéfiques : productivité - les besoins de l’ensemble des habitants de la planète pourraient être satisfaits par une fraction limitée de la main-d’œuvre actuellement nécessaire ; ère nouvelle grâce à la manipulation des génomes ne seraient-ce que pour le végétal et l’animal ; et sous un autre angle, développements consécutifs à la généralisation et à la mondialisation de l’Internet.

Mais… après avoir assuré deux siècles de production industrielle et d’échanges commerciaux, le travail de masse est sur le point de disparaître. Pourquoi ? Parce qu’il est asservi à des machines alimentées par des combustibles fossiles… qui, comme toutes les bonnes choses, ont une fin – plus proche qu’on ne le pense. Beaucoup estiment en effet que le progrès a été directement lié à la disponibilité de surplus énergétiques – d’un strict point de vue quantitatif, on estime que l’Américain moyen recourt désormais, sous forme d’énergie, au travail d’une soixantaine d’esclaves, à son service 24 heures sur 24. Le fermier dont le travail permettait de nourrir 4 personnes, il y a 150 ans, en nourrit 20 fois plus maintenant – mais au prix d’une consommation de 10 calories pour en produire 1 alimentaire… chaque litre d’essence pour votre voiture aujourd’hui manquera à la production agricole de demain.

Mais, d’une part, cette énergie est consommée lors de la production des objets (ex. : une tôle d’acier) dont une partie terminera comme déchets, et celle des services (ex. : transports, chauffage…) – les réserves, en particulier celles des combustibles fossiles les plus couramment employés, finissent par s’épuiser ; d’autre part, une partie est dissipée dans l’environnement (ex. : chaleur, gaz à effet de serre…).

De plus, au moment où l’apport énergétique classique devient insuffisant pour la poursuite de l’expansion, les surplus alimentaires et la consommation énergétique se réduisent, les infrastructures de base arrêtent d’être entretenues, l’autorité centrale qui s’était greffée sur ce système s’effondre, les zones urbaines se dépeuplent, l’organisation de la sécurité intérieure (protection policière) et extérieure (armées) s’effrite.

La saga de l’énergie a vu l’Angleterre se hisser du temps du charbon puis les États-Unis du temps du pétrole. Celui-ci est devenu le premier secteur économique mondial – extrêmement concentré : quelques sociétés publiques d’État contrôlant l’extraction, et un tout petit nombre de grands groupes contrôlant les activités en aval. Les investissements y sont colossaux. Cette saga a comprimé les distances et le prix des transports, transformé l’organisation industrielle et celle de la gestion, favorisé la standardisation et la concentration au niveau mondial.

L’électricité ? N’oublions pas que – toute indispensable qu’elle est devenue – elle n’est qu’un forme intermédiaire d’énergie, essentiellement produite aujourd’hui grâce aux combustibles fossiles. Coupons l’électricité : nous mettons un terme à la modernité, y compris dans ses développements les plus récents (PC et Internet).

On estime que la production pétrolière a commencé de plafonner vers 1980 à 11 barils par habitant de la planète. C’est maintenant la production totale mondiale qui se met à plafonner : avec la croissance démographique et un début de décroissance, ce chiffre pourrait être divisé par 2 ou 3 au cours des décennies à venir… et surtout, devoir se répartir autrement entre les différents pays consommateurs : ceux du BRIC (Brésil, Russie, Inde et Chine), désormais moteurs de l’économie mondiale et aux besoins croissants, viendront mordre dans les consommations des pays actuellement dits développés.

Démocratie des sous-sols
Laissons Jeremy Rifkin et ce retour de 10 ans en arrière pour nous intéresser à un curieux petit livre (une centaine de pages), paru le mois dernier aux Éditions de l’Ère, signé par Timothy Mitchell – un britannique qui s’intéresse à la politique et au Moyen-Orient, qui est passé par Cambridge mais a ensuite traversé l’Atlantique pour Princeton, puis Columbia – et préfacé par Julien Vincent, docteur et agrégé d’histoire : Petrocratia – La démocratie à l’âge du carbone.

Ce dernier résume ainsi la thèse du livre : il existe des connexions aussi puissantes qu’ignorées entre le régime énergétique des sociétés (qui se conçoivent elles-mêmes comme modernes) et le régime politique (que nous avons pris l’habitude de nommer démocratie). L’auteur le redit autrement dans sa conclusion : en retraçant les connexions établies entre les pipelines et les stations de pompage, les flux de dollars et le savoir économique, les experts en armement et le militarisme, on découvre comment s’est tissé un ensemble particulier de relations entre le pétrole, la violence, la finance, l’expertise et la démocratie.

Qui trop embrasse, étreint ? Ce n’est pas impossible. Démarche un tantinet obsessionnelle ? C’est le lot de toute thèse. N’est-ce pas dans le cortège qui suit le corbillard que prend forme la légende du défunt ? Ce serait donc le tour de l’ère du pétrole. Mais qu’on y adhère ou non, l’éclairage porté par cet ouvrage me semble mériter qu’on s’y arrête un moment.

Dans le sous-titre, on lit : l’âge du carbone. Avant de s’attaquer au pétrole, on s’intéresse d’abord à l’ensemble des combustibles fossiles – ces soleils souterrains dont l’origine remonte à quelques centaines de millions d’années et que nous consommerions actuellement 400 fois plus vite qu’il ne leur a fallu pour se former (4 siècles brûlés en un an). Il y a 200 ans encore, l’humanité consommait de l’énergie solaire à l’année (labourage et pâturage pour se nourrir, bois pour se chauffer, moulins pour une énergie plus mécanique). Ce qui supposait des étendues suffisantes, un habitat relativement dispersé et de vivre au rythme des saisons et du renouvellement de la nature (prairies et forêts).

Au 19ème siècle, là où le charbon est devenu facile à extraire, ces vastes étendues sont devenues moins nécessaires : on estime que celui utilisé en Grande-Bretagne vers 1890 fournissait une énergie équivalente à des forêts qui auraient couvert plus de 15 fois la surface du pays. Concentration démographique (essor des villes) et de la grande industrie (dont métallurgie). Développement des moyens de communication (marine, chemins de fer) et de la capacité de contrôle sur des régions éloignées… Mais pour certains produits à transformer (ex. : le coton) et en quantités croissantes, il fallait continuer à leur donner leur soleil quotidien (ou saisonnier). Suivez mon regard : nouveaux espaces à mettre en exploitation, colonisation, empires.

Les réserves de charbon de qualité et facilement exploitables se limitaient à un petit nombre de sites. Extraire, remonter à la surface, acheminer vers les sites industriels ou centrales électriques : réseaux vitaux et concentrés, dont le contrôle était crucial. La main-d’œuvre ouvrière employée devint le noyau d’un militantisme qui troquait une relative autonomie sur le terrain contre une garantie d’approvisionnement de cette source d’énergie. L’interconnexion grandissante entre les activités favorisa l’extension de ce militantisme. Depuis le travail obligatoire ou l’interdiction des grèves, jusqu’à l’évolution du droit de vote, l’État-providence ou les régimes sectoriels de faveur, les politiques s’en mêlèrent. Grosso modo, on a abouti à une exigence démocratique renforcée au service d’une réduction de la précarité.

Le charbon avait donc contribué à façonner les démocraties européennes. Qu’est-ce qui a changé avec le pétrole ? Aux débuts, et malgré des mouvements ouvriers également dans ce secteur (Californie, Galicie autrichienne), pas grand-chose, sauf peut-être à Bakou et dans le Caucase lieux de production très concentrée (notons que Staline y fit ses premières armes). C’est à ce point qu’il faut décortiquer attentivement les spécificités du secteur.

A la différence du charbon, on n’envoie pas d’équipes au fond des mines : la pression fait monter le pétrole. Les lieux de production sont éloignés de ceux où le pétrole est utilisé. Son stockage est plus aisé. On n’emprunte pas un réseau ferré gourmand en main d’œuvre et sous la coupe des États desservis, mais des pipelines et des tankers sur un espace maritime international peu perméable au droit du travail, voire sous des pavillons de complaisance. La main d’œuvre, déjà moins nombreuse, est également plus fractionnée, soit en faisant appel à des ethnies différentes, soit surtout parce que c’est une succession d’affaires de spécialistes. L’offre et la demande s’ajustent plus fréquemment selon une logique concurrentielle que dans le cadre de cartels et de schémas planifiés.

Alors qu’avec le charbon c’était la main d’œuvre qui s’était saisie de l’arme du blocage potentiel de l’approvisionnement, avec le pétrole, ce furent les producteurs et distributeurs qui y parvinrent, favorisant d’une main une plus grande consommation et, de l’autre, contrôlant la rareté.

De plus, le rôle joué par les États-Unis au cours de la 2nde Guerre mondiale et une relative symbiose alors opérée avec le monde politique, facilita l’éclosion par la suite d’une attitude favorable à l’utilisation du pétrole en Europe (plan Marshall) et le resserrement des liens avec les pays producteurs du Moyen-Orient. L’histoire des années qui suivirent est émaillée de luttes politiques et coups d’États qui, dans cette région, sont fortement liés aux objectifs de sécuriser à long terme la production et l’exportation pétrolières.

L’auteur consacre un dernier chapitre au pétrole comme monnaie. J’ai entendu dire que ce n’était pas le point fort de l’ouvrage mais ne suis pas en mesure de porter un jugement qualifié. Je me contente donc d’esquisser les grandes lignes de ce que j’en ai compris.

Entre-deux-guerres, montée du fascisme, effondrement des démocraties européennes, simultanément à celui du système financier international. C’est au cours de cette période que se développa, avec Keynes et le New Deal, un savoir nouveau, une expertise économique, visant à à fabriquer un monde maitrisable, une gestion (ici aussi comme dans le cas du pétrole) par des spécialistes, qui devenait la tâche essentielle des gouvernements et dont l’auteur estime que c’était une tentative de soustraire bon nombre de sujets au débat démocratique. Toujours vers cette époque, autre école, opposée dans sa visée mais semblable dans sa démarche favorisant l’expertise aux dépens de la démocratie : un marché nouvelle mouture – le néolibéralisme à la Hayek. Ses tenants reprirent du poil de la bête à partir de 1955.

A la sortie de la 2nde Guerre mondiale, les États-Unis détiennent 80% des réserves d’or de la planète, les alliés européens ayant dû régler sous cette forme ce qu’ils en avaient importé. A même époque, ils contrôlent l’essentiel de l’approvisionnement mondial en pétrole. En 1944 (Bretton Woods), les alliés européens adossent leur monnaie au dollar – soit disant à 35 dollars l’once, en pratique au pétrole qu’ils paient en dollars. La mise en place par Washington de quotas d’importations à la fin des années ’50 visait d’ailleurs à soutenir le dollar.

Pendant une vingtaine d’années, le secteur pétrolier aussi bien que les spécialistes de l’économie semblent partager une vision d’où la notion de limite aurait disparu : pétrole à gogo et croissance du PIB ad libitum. Autant dire que les politiques emboitent le pas et que la façon dont s’exprime le débat démocratique s’en ressent.

Choc pétrolier à la fin des années ’60. Abandon de Bretton Woods et des quotas d’importation. Émergence politique d’une nouvelle problématique comme alternative à l’économisme : l’environnement et les limites à la croissance… Avec la participation des compagnies pétrolières – celles-ci cessèrent alors de considérer que les réserves étaient illimitées, avec le triple avantage : d’augmenter le prix du pétrole, de financer de nouvelles recherches, et d'imposer un coût environnemental au concurrent potentiel – le nucléaire.

Sans même effleurer la question de la présence militaire américaine au Moyen-Orient, l’auteur note que les intérêts des secteurs pétrolier et de l’armement y convergent, ne serait-ce que pour recycler les pétrodollars et assurer un sentiment de sécurité aux régimes (peu démocratiques) des pays producteurs.

jeudi 23 juin 2011

Pétrole – remettez m’en un


État et devenir des lieux
Les informations sur l’énergie et le pétrole, que l’on trouve dans la version française de Wikipedia, remontent le plus souvent à 3 ans (2008). Comme on s’en doutait, la production et la consommation se sont fortement accrues dans le secteur au cours des dernières décennies. Soyons plus précis : depuis les années ’60, c’est une multiplication par 2,5 pour l’ensemble. La part actuellement prise par le pétrole est de 34%, celle du charbon de 29%, du gaz 24%, de l'hydraulique 6% et du nucléaire 5%. Restent moins de 2% pour les énegies renouvelables (éolienne et solaire).

Restons dans la production : pour le pétrole, le tiercé des pays gagnants est l’Arabie saoudite, la Russie et les États-Unis : à eux trois ils produisent 33% du total (si on regarde les 10 premiers pays producteurs, on monte à 62%). Pour le charbon, ce sont la Chine, les États-Unis et l’Afrique du Sud (69% et jusqu’à 95% à 10). Pour le gaz, la Russie, les États-Unis et le Canada (45% ; 64% à 10). Pour l’hydraulique, ce sont la Chine, le Brésil et le Canada. Et pour le nucléaire, les États-Unis, la France et le Japon.

Mais quels sont les pays consommateurs ? On les trouve essentiellement en Amérique du Nord ainsi qu’en Europe – il faut y ajouter le Japon. De plus, les pays qui tirent actuellement l’économie mondiale – le BRIC (Brésil, Russie, Inde et Chine) – ont rejoint le peloton de tête. L’analyse n’est pas la même si on considère la consommation totale de chaque pays ou celle par habitant.

Si, en 2008, les États-Unis sont en tête pour la consommation totale d’énergie, la Chine la suit, pas très loin derrière… puis la Russie et l’Inde, mais pour des quantités déjà 4 fois plus faibles. La consommation par habitant met également les États-Unis dans le peloton de tête. Mais, cette fois, la Chine est reléguée bien derrière (parmi les pays du BRIC : la Russie, 40% de moins qu’aux États-Unis ; la Chine et le Brésil, 5 à 6 fois moins ; et l’Inde, 15 fois moins). Tout à la fin, pour les habitants de Birmanie du Népal ou de l’Éthiopie, c’est 25 fois moins.

Utilisateurs privés de tout ou utilisateurs gourmands, la consommation mondiale s’élève à 12 milliards de tep (tonnes équivalent pétrole) dont on a vu que près de 90% provenaient d’énergies fossiles (pétrole, charbon et gaz). Quelles sont les réserves ? On distingue celles qui correspondent à l’exploitation classique actuelle et pour lesquelles on a des estimations relativement sûres, et le reste – beaucoup plus spéculatif.

Ce que l’on appelle donc les réserves conventionnelles prouvées sont estimées à 1000 milliards de tep – ce qui fait un environ un siècle au rythme actuel. Si on pousse l’analyse, on aboutit à moins d’un demi-siècle pour le pétrole, un peu plus pour le gaz et à près de 2 siècles pour le charbon. Avec toutes les incertitudes que cela comporte, certains avancent qu’avec le non-conventionnel, les réserves de pétrole pourraient être multipliées par 3 ou plus.

On a aussi vu que, malgré les subventions et les efforts qui y ont jusqu’alors été consacrés, les énergies renouvelables sont loin d’assurer la relève. Un chiffre fait saliver ceux qui poussent à persévérer dans cette direction : une fois traversée l’atmosphère, l’énergie solaire qui se déverse sur notre planète équivaut à 10 mille fois l’actuelle production énergétique mondiale.

La dépendance au pétrole
Non seulement le pétrole représente un bon tiers de la consommation énergétique mondiale mais – sauf un concours d’heureuses surprises quant à découverte de gisements, quant à une exploitation respectueuse de l’environnement, et quant aux coûts de production à partir de ressources non conventionnelles – il ne reste même pas un demi-siècle de réserves pour le pétrole classique.

Situation aggravée du fait que ces moteurs de l’économie mondiale que sont les pays du BRIC – en premier lieu la Chine – ne pourront continuer à jouer ce rôle qu’en poursuivant leur développement : ce qui veut dire de nouveaux besoins en énergie, et pour leurs importations et exportations, pour l’industrialisation et suite à la croissance du niveau de vie de leurs ressortissants. Ces économies empruntent le chemin suivi par les pays développés qui, outre l’industrie, sont déjà très dépendants du pétrole pour les transports, pour le chauffage, pour l’agriculture et pour les produits chimiques ou plastiques dérivés.

Il existe des remèdes partiels : transports plus économes (ou faisant appel à l’électricité – mais d’où viendra cette-ci ?) ; réduction des gaspillages (notamment pour le chauffage et la climatisation des bâtiments). La piste des énergies de substitution est particulièrement malaisée : on a vu la lenteur et le coût du décollage pour les énergies renouvelables ; la substitution par le charbon présente de sérieux risques pour l’environnement – le nucléaire suscite d’autres appréhensions ; l’option en faveur des agro-carburants s’avère menaçante pour la filière agro-alimentaire ; le gaz naturel, plus propre, s’épuisera à son tour.

dimanche 12 juin 2011

Dérive ? Anticipation ?


Rat des médias écrits, Till épluche une partie de la presse internationale et me fait part de ses trouvailles, lorsque nous nous rencontrons. Il a cette fois le sentiment de crouler sous les archives qu’il s’est constitué au fil du temps et propose de s’en dessaisir en ma faveur – avec le secret espoir que j’en extrairai quelques bonnes feuilles pour mon bloc-notes. Forte présence, dans le lot, de son The Economist chéri Sensibilisé par la récente lecture des textes de Frédéric Brun autour de ses origines juives polonaises, par Lisbeth qui nous avait justement accompagnés en Pologne, voici deux mois (voir son billet du 15 mai sur le blog ami Seine & Vistule : http://seine.vistule.blogspot.com/)… j’ai sélectionné deux articles dans le gros paquet tous azimuts que l’on venait de me remettre : un d’il y a quatre ans, un autre tout récent… et j’en fais, un peu plus loin, la synthèse.

Puis je ressors quelques photos et retrouve des notes prises en avril à Varsovie sur le tournage d’un film sur lequel j’étais tombé par hasard, portant sur un Mouvement (réel ? fictif ?) de renaissance juive en Pologne. Cela fait le troisième volet du présent billet. Ne nous trompons pas : on ne trouvera pas dans ce collage l’unité de temps (un jour), ni celle du lieu, ni d’action, chères au théâtre classique. Dommage – et en même temps pas si étonnant dans un monde devenu à la fois instantané, en différé, de flash-back et de projection dans l’avenir, où l’espace prend très vite les dimensions du globe, où les proximités relationnelles se substituent à celles de la géographie. Quant à l’action…

Economist 13-01-2007 – Second thoughts about the Promised Land
Aux lendemains de l’extermination entreprise par le Nazis, la création de l’État d’Israël en 1948 répondait en partie au souhait de disposer d’un lieu où se rendre si les choses devaient de nouveau tourner mal. Au-delà du ciment religieux, culturel et communautaire de leurs grands-parents, les nouveaux venus y trouvaient aussi un pays qui soit le leur.

Mais quid pour les Juifs qui n’en n’avaient pas pris le chemin ? S’assimiler dans leur pays de résidence ou s’identifier au nouvel État, même sans y résider ? Autre point : en Israël, ce sont les orthodoxes qui sont finalement parvenus à détenir l’autorité en matière de religion – comment se situer en tant que Juif de la diaspora, lorsque sa foi prend une forme nettement plus libérale ? Se pose enfin à eux le problème l’image que projette une puissance militaire considérable pratiquant une oppression qui ne manque pas d’être critiquée. Depuis le soutien sans faille, jusqu’à la mise en cause explicite, l’éventail des attitudes est large.

Certains parlent en termes de hiérarchie entre Israël et la diaspora…dans la mesure d’ailleurs où ce terme d’origine grecque (dispersion) n’est pas remplacé par celui, hébreu de gola (exil forcé) : aliyah – option de venir s’installe en Israël – ne veut-il pas dire : montée ? S’appuyant sur le fait qu’il y a autant de Juifs aux États-Unis qu’en Israël *, mais qu’à peine un sur six s’y considère comme sioniste, le constat est que les autres ont une attitude complètement différente – ce qui ne veut pas dire que le soutien américain à l’État d’Israël ni que le lobby en sa faveur soient tièdes – au contraire.
* Sur un total mondial alors estimé à 13 millions – Amérique du Nord : 42% millions – Israël : 40% – Europe : 11% – Amérique latine : 3% - Ex-URSS : 3% – Afrique, Asie et Océanie : 2%.

Mais chez lez jeunes (ceux qui l’étaient trop pour se souvenir de la Guerre des six jours – donc 40 ans avant que cet article ne soit écrit), le fossé d’avec leurs cousins de Tel-Aviv ou Jérusalem s’est singulièrement élargi. Le fait que des mariages mixtes (et conversions) soient reconnus par certains rabbins, mais pas chez les orthodoxes, n’arrange pas les choses. Prenant du champ par rapport à un style de vie communautaire, le fait d’être Juif n’est plus qu’une des facettes de leur identité.

Même des initiatives a priori efficaces comme celle de favoriser des séjours de jeunes en Israël, ne vont pas forcément dans le sens escompté : certes, ce sont des séjours qui marquent l’intéressé mais, à son retour, il aurait plutôt tendance à s’engager dans des services sociaux à la juive, tout en désapprouvant les prises de positions pro-Israël trop marquées de l’ancienne génération encore à la barre.

Même tendance en Grande-Bretagne, même si l’ancrage à Israël semble plus net. Sur l’espace européen, un Juif sur deux réside en France. Ils viennent principalement d’Afrique du Nord et leurs liens avec l’Hexagone en sont amoindris – si le support à Israël est fort, la tentation d’aller y résider n’est cependant pas évidente.

En Russie, plus d’un million de Juifs s’en sont allés en Israël depuis 1990 puis 100 mille en sont revenus… qui font affaire dans un marché qu’ils connaissent et 20 fois plus important qu’Israël même… et tissent des liens entre les deux contrées. Si on ajoute ceux qui n’avaient pas quitté la Russie, cela ferait près de 400 mille. Parmi les quelques 100 mille Juifs qui se trouvent en Allemagne, une bonne part vient de l’ex-bloc soviétique : leur problème est d’abord de s’intégrer – le sionisme n’est pas la priorité.

Russie, Allemagne… on assiste peut-être à un certain renouveau culturel juif en Europe dite centrale : musique, films, festivals, s’exprimer en yiddish… certains estiment que, d’ici une décennie, des fondations juives américaines consacreront plus d’argent à y envoyer des jeunes Juifs, plutôt qu’en Israël.

Economist 28-05-2011 – Lexington – The kosherest nosh ever (America’s mighty pro-Israel lobby may be less durable than it looks)
Situé dans le Massachussetts, c‘est à Lexington qu’eut lieu une des premières batailles de la Guerre d’Indépendance américaine. C’est sous cet anonymat qu’un journaliste de The Economist signe chaque semaine une page qui conclut la rubrique United States. Le sujet abordé allait de soi : quelques jours auparavant, le 24, le Premier ministre israélien avait fait un tabac au Congrès, à Washington – alors que le Président américain s’était envolé pour Londres… et que le Premier ministre palestinien se faisait soigner en cardiologie dans un hôpital du Texas.

L’évènement devait beaucoup à un intense lobbying Et cela venait après la prise de position, contestée – ne serait-ce sur la forme plus que sur le fond – de Barack Obama sur les frontières de 1967. Les Républicains en auraient bien fait une arme de campagne dans la perspective des présidentielles de 2012… mais, selon Lexington, les choses ne sont pas si simples.

Sans même compter le soutien financier, militaire et diplomatique (ex. : les sanctions contre l’Iran) que la Maison Blanche a constamment apporté à Israël, les élus Démocrates ne sont pas à la traîne derrière les Républicains dans ce domaine. De plus, les Juifs américains votent majoritairement pour les Démocrates et continueront en dépit de l’attitude du Président – et même si c’est lui qui se présente pour 2012… d’autant que les options des Républicains sur d’autres sujets sont loin de les enthousiasmer.

Par ailleurs, de plus, on constate – les orthodoxes mis à part – chez les jeunes Juifs une tiédeur plus marquée vis-à-vis d’Israël. Le lobbying qui s’aligne systématiquement sur les positions des dirigeants israéliens actuels, un conservatisme qui choque leurs convictions plus libérales, et un sionisme qui ressasse une position victimaire sans montrer par ailleurs d’empathie envers les Palestiniens… tout cela contribue à cet éloignement. L’évolution en cours peut déboucher sur des changements significatifs que même l’alliance tactique avec les Évangélistes américains à propos d’Israël ne pourra entraver.

 
Varsovie – avril 2011 – The Jewish Renaissance Movement in Poland
Les photos qui illustrent ce billet ont été prises début avril 2011 sur la place Piłsudski à Varsovie où je me trouvais pour peu de temps, celle où se déroulent habituellement des cérémonies officielles et militaires. Il est vrai qu’elle sert parfois de lieu de rassemblement à d’autres types de manifestations : je me souviens – quelques mois auparavant – y être tombé sur des syndicats Solidarność de policiers qui actionnaient de lugubres sirènes pour appuyer des revendications pour leur retraite. Elle est sinon entièrement dégagée, laissant la voie libre à ceux qui viennent se recueillir auprès de la Tombe du Soldat inconnu, et aux touristes.

Ce à quoi je m’attendais, cette fois, était que quelques attroupements spontanés y prendraient naissance pour marquer le premier anniversaire de la catastrophe de Smolensk qui a vu disparaître le précédent Président polonais : les partisans de ce dernier ont en effet mal digéré que son successeur vienne d’un autre bord. Aussi n’ai-je pas été étonné de voir quelque chose prendre corps dans les tous premiers jours d’avril – mais c’étaient des tentes qui avaient été montées, abritant un service d’information sur la béatification de Jean-Paul II (prévue pour le 1er mai).

Ces tentes ont été repliées au bout de deux jours… pour donner place à d’autres ainsi qu’à l’estrade que l’on voit en photo. Je l’ai pris pour une manifestation d’un nouveau genre… mais cela semble avoir servi au tournage d’un film et a duré trois jours. Nous allons y revenir. Quant au souvenir de la catastrophe de Smolensk, elle a bien fait l’objet d’une journée particulière (le 10 avril) mais de façon relativement ordonnée et encadrée par les autorités, s’étendant à toute cette partie environnante et symbolique de la capitale, sans focalisation particulière sur la place Piłsudski.

Le premier montage photographique se focalise sur l’estrade. On peut y voir le nom du mouvement The Jewish Renaissance Movement in Poland (les initiales JRMIP apparaissent via des pancartes, dans le second montage), ainsi qu’un slogan : We shall be strong in our weakness. L’estrade apparaît tantôt vide, tantôt occupée avec un léger cordon policier placé devant. Quelques manifestants (ils sont pour, mais ce n’est pas évident d’emblée). Sur l’emblème rouge, l’étoile de David se combine à l’aigle polonais. En arrière-plan, trois drapeaux : celui du JRMIP, un polonais, et celui de l’Union européenne. La croix n’est pas un élément du tournage – elle est à demeure dans ce coin de la place Piłsudski.

Sur la droite une imposante statue en buste de quelqu’un dénommé Sławomir Sierakowski, avec une plaque à son nom et une phrase indiquant, en anglais, que 3,3 millions de Juifs peuvent changer la vie de 40 millions de Polonais. Ces 3,3 millions représentent sensiblement le nombre estimé de Juifs vivant en Pologne à la veille de la 2nde Guerre mondiale (la population totale du pays étant aux alentours de 35 millions) et 40 millions est un chiffre arrondi par excès de la population polonaise actuelle (une estimation complémentaire est que 6 millions de personnes – surtout des civils – ont été tués pendant la guerre, dont la moitié étaient Juifs).


Le deuxième montage montre des manifestants, filmés face à l’estrade pendant le tournage. Ceux qui portent les pancartes JRMIP ont des masques neutres. Sur d’autres pancartes, la photo du leader, ici avec la phrase : With one culture we cannot feel. Je suis revenu à deux ou trois autres reprises (un mini-service d’ordre bloquait le passage vers la zone de tournage, rendant difficile la prise de photos plus rapprochées) : les slogans et les langues utilisées variaient un peu – essentiellement anglais et hébreu, un petit peu de polonais. Je n’en ai pas vu en yiddish. En arrière-plan, sur la façade du théâtre national, une affiche pour Lorenzaccio (en polonais, mis en scène par Jacques Lassalle).

Ce sont les langues utilisées (ou sous-utilisées) qui m’ont intrigué. Nous étions bien à Varsovie qui servait ne serait-ce que de toile de fond à ce tournage. On y parlait bien de Juifs aussi bien que de Polonais : le nom donné au Mouvement, l’étoile et l’aigle du drapeau, l’évocation, cette fois quantifiée, de Juifs et Polonais sur la plaque de marbre, sous la statue du leader au nom polonais… tout allait dans le même sens. Mais ce dont on parlait, on en parlait – ainsi que je l’ai rappelé plus haut – pratiquement qu’en anglais et un peu en hébreu. Parfois en polonais mais de façon accessoire. Même pas en yiddish. Un doublage n’y ferait rien. Un sous-titrage, très peu. Une renaissance ? Peut-être, mais faisant singulièrement table rase du passé culturel (pastichons : With one culture, may we feel ?), éventuellement dans un sens privilégié (Jews can change the life of Poles).

Au même moment, dans le supplément Wysokie obcasy (Hauts talons) de Gazeta Wyborcza du 9 avril, on trouve un entretien avec Yael Bartana qui est à l’origine de ce film. Une partie de la famille de son grand-père paternel, qui était de Bialystok, a quitté la Pologne dans les années ’20. Elle-même est née en Israël il y a une quarantaine d’années, et y a été éduquée. Cette période encore de construction, en partie en kibboutz, l’a fortement marquée. Étudiante en Arts, elle ne s’est pas sentie à l’aise dans un Israël devenu oppresseur de son environnement : elle est partie aux États-Unis et dit y avoir viré sa cuti. Fréquemment en Pologne à partir de 2006 (son domicile européen est à Amsterdam depuis une dizaine d’années), son sentiment d’identité juive a évolué. Elle représente cette année la Pologne à la Biennale de Venise.

Son film est une trilogie ** : Un leader de la jeune gauche polonaise, sensible au fait qu’historiquement la Pologne a su vivre à travers les siècles avec bon nombre de minorités, et porteur également d’un certain sentiment de faute à racheter, veut faire venir 3 millions de Juifs en Pologne. Cela se fait : un kibboutz – à l’image de ceux de la construction d’Israël – se monte à Varsovie. Le leader polonais est assassiné, on ne sait par qui. Ses funérailles sont l’occasion d’échanges polono-israéliens à assez haut niveau, qui laissent espérer une évolution significative des relations entre les deux pays, ainsi que de la présence et de l’apport juifs en Pologne.
** Le cauchemar de Marie – Mur et tour - Attentat,

Bien qu’axé sur les deux pays, le film s’adresse aussi aux ressortissants d’autres pays d’Europe, qui deviennent frileux ou rejettent les immigrants, et où se développent des partis nationalistes tendant vers l’extrême. Même si l’objet est de faire venir de Juifs dans une Pologne, qui avait comme oublié son passé de cohabitation entre populations d’origines différentes, le film s’adresse tout autant à un Israël où le refus de l’autre va grandissant. Il s’agit, par ailleurs, de deux pays, chacun marqué par un messianisme (depuis son partage au 19e siècle, la Pologne se dit volontiers Christ des Nations). La mort du leader prend alors un sens plus particulier – prise de conscience et anticipation d’une rédemption ?

Sławomir Sierakowski n’est pas seulement un des principaux personnages du film, c’est un être réel. D’une trentaine d’années, il est sociologue de formation, fondateur du magazine Krytyka Polityczna dont des journaux publient fréquemment les articles, et leader d’un Mouvement politique de gauche en Pologne. Sa collaboration avec Yael Bartana remonte à 2008, lors du tournage de la première partie du film, où il lance son appel pour faire venir 3 millions de Juifs en Pologne.