samedi 26 février 2011

Sur les sentiers de l’économie


Champagne pour tout le monde
Déniché, sous le titre Thèse d’Économie, au milieu de l’avalanche de ce qui atterrit dans nos boites e-mails, une invitation à picoler :

Ce n'est qu'une hypothèse, mais le raisonnement est assez juste Imaginons que le gouvernement Français concède à chacun d'entre nous une bourse de 600 euros.
Si nous la dépensons au supermarché du coin, cet argent part en Chine.
Si nous dépensons l'argent en essence, il part au Moyen-Orient.
Si nous achetons
… un ordinateur, en Inde.
… des fruits et des légumes, en Espagne, au Maroc et autres…
… une bonne voiture, en Allemagne.
… des babioles, à Taiwan.

Tout cela n’aidera pas notre économie. La seule façon de maintenir l'argent en France, c'est de le dépenser en achetant du vin ou du champagne, biens encore produits chez nous. En faisant la bringue, j'accomplis mon devoir civique…

Conversations de Salon
Sifflons la fin de la récréation pour parcourir – ne serait-ce qu’au ventilateur – la bonne trentaine de pages (dont un quart de la surface est occupée par des caricatures, photos, tableaux ou cartes) que Courrier International vient de consacrer – Salon de l’agriculture oblige – à un dossier sur ce secteur (n° 1059 du 13 février).

Une cinquantaine de sources ont été mises à contribution mais, comme vous êtes censés être imbattable sur ce qui les motive, on ne présente pas Foreign Policy, Globe and Mail, Nature, The Observer, New Scientist, Die Zeit, FAZ, The Economist, Time, Svenska Dagbladet, La Repubblica, Ppr.pl, România Libera, Ogoniok, The Mosow Times, NYT, El Mundo, Pew Hispanic Center, El Universal, Coreio de Povo, The Times of India, BBC Persian, Xin Shiji Zhoukan, Nikkei Business, Ha’Aretz, The Christian Science Monitor, Wal Fadjri, La Vanguardia, ABC, El Pais, The Ecologist, The Atlantic… Ils ne sont donc pas cités dans la traditionnelle revue des sources en tête de ce numéro – si vous n’en avez idée, partez à leur rechercher avec votre propre bâton de pèlerin. La curiosité du jour, en revanche, est qu’un magazine très illustré et décontracté, destiné aux jeunes Japonais qui voudraient se lancer dans l’agriculture – Agrizm – est particulièrement mis en valeur dans ladite revue des sources, sous forme d’un encadré spécial : j’ai dû mal fouiner, y compris dans la rubrique Insolites, mais n’en ai trouvé trace à aucune autre page.

Revenons à nos moutons – un quotidien milanais nous conte notamment qu’une école de bergers (basque, à vocation internationale) enseigne comment les aller faire paître, les tondre et se fabriquer un fromage. Mais pas d’illusions : même si, dans ce qui suit, vous croyez lire quelque chose qui se tient, n’oubliez pas que c’est un patchwork de faits et d’opinions disparates.

Basics : l’offre et la demande
Si on raisonne en termes de demande, on pourrait être légèrement rassuré parce que la croissance démographique mondiale commence à se tasser mais s’inquiéter de ce que, tout réjouissant que ce soit, le nombre de calories ingérées augmente : + 10% entre maintenant et 2050 pour la population, + 30% dans le second cas – soit plus de 40% au total. Déjà, les Chinois consommeraient au total deux fois plus de viande que les Américains. Mais l’inquiétude s’accroît quand on apprend, par exemple, que, de plus en plus, les céréales servent à produire des carburants (pour un tiers aux États-Unis).

Du côté de l’offre, l’érosion des terres cultivables touche sévèrement l’Asie centrale et l’Afrique centrale. L’utilisation à grande échelle des pompes mécaniques épuise les ressources aquifères et les surfaces irriguées reculent – à commencer par le Moyen-Orient et, progressivement, en Inde, en Chine, en Californie ou au Texas. Les progrès technologiques qui avaient permis de meilleurs rendements s’essoufflent désormais (pour le riz en Asie, pour le blé en Europe).

Par ailleurs, l’expansion urbaine se fait au détriment de terres cultivables et dispute les ressources en eau aux paysans (mêmes régions que ci-dessus, ainsi que le bassin du Nil). Des températures devenues supérieures à la normale mettent en danger les récoltes (voir l’été 2010 en Russie). Le recul des glaciers dans l’Himalaya menace l’irrigation par les grands fleuves qui en sont issus. Et, d’ici quelques décennies, l’élévation du niveau de la mer, suite à la fonte des calottes glacières menacera de son côté la riziculture des deltas du sud-est asiatique. Conséquences : pénuries, hausse des prix, révoltes de la faim dont on a déjà eu quelques exemples cette année.

Rats des villes, rats des champs…
Ceux qui aiment les rétrospectives sauront que (à un petit intermède près lors du New Deal) au cours du 20ème siècle les régimes de tout poil – fascistes, communistes, capitalistes – ont considéré qu’une politique agricole sensée devait servir à nourrir les citadins à bon marché, quelles qu’en soient les conséquences pour les producteurs. Leurs éventuels profits devaient être injectés dans la production industrielle…

Et le rôle du monde rural était de servir de réservoir de main-d’œuvre bon marché pour les villes. Après son accès à l’indépendance, l’Inde a suivi un chemin analogue… et s’est retrouvée importatrice de céréales américaines. Dans les années ’80, la crise africaine et latino-américaine de la dette a conduit ces pays à pressurer leur secteur rural pour en extraire de la trésorerie : plus de subventions, prix qui s’envolent, production qui repart, marché qui s’effondre, cycles haut-et-bas de plus en plus courts…

… Et spéculation
Au même moment, irruption du financier spéculatif qui se cherchait d'autres terrains de chasse. Avant, il y avait certes un marché dans le domaine de l’alimentaire… mais dont les prix étaient calqués sur l’offre et de la demande réelles. Au cours des années ’90, ce sont désormais la déréglementation, et des échanges de produits dérivés entre courtiers, concernant ces mêmes produits alimentaires comme cela se faisait pour le pétrole ou les métaux. Arrive la crise des sub-primes de l’immobilier : on met à l'abri des milliards de dollars qui vont s’investir dans des valeurs sûres, telles que les denrées. Et, depuis, les prix de celles-ci ont grimpé outre mesure et leur instabilité s’est amplifiée.

vendredi 25 février 2011

Bouillonnements économiques


Dans quelle mesure l’économie – science qui souffrirait aux yeux du public d’une image assez rébarbative - nous intéresse-t-elle ? Voici une question sous-jacente par laquelle Thierry Savatier, auteur du blog Les mauvaises fréquentations introduit son billet du 22 février sur : Le Manifeste d’économistes atterrés, récent succès de librairie, qu’il compare à celui de Stéphane Hessel avec Indignez-vous (en fait, si on en croit le palmarès des ventes de l’EXPRESS pour les essais et documents, l’ouvrage de Hessel trônait déjà en tête et y est resté jusqu’alors, lorsque le Manifeste a fait son entrée dans la liste, début novembre. pour grimper jusqu’à la 3ème place, début janvier, avant d’amorcer une descente, depuis).

Le billet souligne ce que ce succès doit à une langue claire, compréhensible pour les profanes, et nous rappelle qu’on y estime que la crise n’a en rien modifié les orientations économiques des principaux acteurs mondiaux – en premier lieu les Etats et les banques – qu’on y l’énonce les fausses évidences du système néolibéral qui est à l’origine de cette crise, et qu’on y trouve une vingtaine de propositions.

Plaidoyer pour la dette publique ?
Notamment, que l’effritement des recettes publiques du fait de la faiblesse de la croissance économique […] et la contre-révolution fiscale menée par la plupart des gouvernements depuis 25 ans sont essentiellement à l’origine de la dette publique. Conclusion : Une réduction simultanée et massive des dépenses publiques de l’ensemble des pays de l’Union ne peut avoir pour effet qu’une récession aggravée et donc un nouvel alourdissement de la dette publique.

Cette question de la dette publique devient d’autant plus intéressante qu’elle se trouve dans le peloton de tête des évènements de 2010 dont les Français considèrent que les médias les ont escamotés. C’est du moins ce que laisse penser la publication, le 7 février sur le site La-Croix.com, des résultats d’un baromètre TNS / Sofres qui suit leur opinion vis-à-vis des médias depuis près de 25 ans.

On y apprend déjà que l’intérêt porté à ces médias n’a guère évolué sur la période. Si on fait par exemple la moyenne sur 3 ans autour de 1990, de 2000 puis de 2010, le nombre de ceux qui s’y intéressent y a respectivement dépassé de 46%, de 41% et de 44% celui de ceux qui ne s’y intéressent plutôt pas.

En termes de confiance (différence entre ceux qui estiment que ce que racontent les médias reflète bien ce qui se passe vraiment, et ceux qui pensent le contraire), c’est d’abord la radio (dans les 56-58%), alors que La presse et la TV ont échangé leurs places, en défaveur de cette dernière : de 54% autour de 1990 à 47 % maintenant – et l’inverse pour la presse.

Venons-en au déficit et à la dette publique en France. C’est l’un de 26 thèmes identifiés comme ayant marqué l’année 2010. La différence entre ceux qui estiment que ce thème a été escamoté par les médias et ceux qui pensent, qu’au contraire, ils en ont trop parlé est de 30% – au milieu d’un tiercé entre le sommet de Cancun sur le climat (37%) et de l’attribution du Nobel au Chinois Liu Xiaobe (26%). Le tiercé à l’autre bout de l’échelle (on en a trop parlé) porte sur les affaires Bettencourt (77%) et Woerth (43%), encadrant la défaite des Bleus lors de la coupe de football (64%).

Shopping quand tu nous tiens
Abandonnons les concepts et les chiffres (pour les nostalgiques : nous allons y revenir par la suite) pour nous rapprocher de la vie de tous les jours

Svetlana Koltchik – diplômée de journalisme de l’Université de Moscou et de celle, Columbia de New-York – travaille pour l’édition russe de Marie-Claire (мари клер). Elle dispose d’une tribune libre (Les Femmes ont la parole) sur le site de l’agence russe d’information internationale, RIA-Novosti. Son article du 18 février dernier était consacré au shopping.

Elle prend le temps de nous rassurer : elle n’est pas une accro – ce qui ne l’empêche pas de le considérer comme un boulot à mi-temps, surtout quand elle voyage, où le shopping vient souvent avant la culture, la gastronomie, et même les obligations de travail, où elle se sent comme un chien à la chasse à l’ours – instincts primitifs et sens en alerte…

Elle nous fait alors une double confession. Elle a d’abord décidé de faire un jeûne de shopping pendant un mois, d’arrêter temporairement d’acheter des choses dont l’acquisition peut attendre – vêtements, maquillage, cadeaux pour la famille et les amis et autres gâteries – et de chercher à comprendre pourquoi souvent elle gaspillait l’argent de manière plutôt compulsive.

Et elle a échoué. Son jeûne a duré à peine 10 jours : une de ses collègues, fashionasta pointue pour qui le shopping est une forme d’art, se débarrassait de sa vaste collection de sacs de créateurs. Elle est tombée amoureuse d’un sac Lanvin bordeaux… un accessoire complètement inutile – mais elle n’a juste pas su résister.

On attend un nouveau Jean de La Fontaine pour versifier, comme il savait si bien le faire, la morale que Svetlana Koltchik nous fournit de cette histoire : Alors que les hommes sont programmés pour voir, venir et conquérir, les femmes sont programmées pour voir, venir et recevoir. Pourquoi supprimer les lois de la nature ?

Un dossier tout récent du magazine Sciences Humaines sur la consommation (n°22) semble aller dans ce sens. Il faut néanmoins relativiser : il y aurait 1 à 2% « d’accros » pathologiques, mais la proportion des femmes y serait de 80-90% (vêtements, chaussures, maquillage, bijoux…), les hommes étant plus portés vers les disques, les livres, les antiquités, ainsi que vers des gadgets électroniques ou pour autos

jeudi 20 janvier 2011

Entre les deux… (15)


Les origines du langage
Qu’est-ce qui se cache au-dessous de ce qu’on appelle le langage ? On serait tenté de croire que celui-ci s’est développé afin de pouvoir communiquer : ce n’est pas aussi évident.

On s’est rendu compte qu’il y a 300 ou 400 000 ans, la taille du cerveau et l’appareil vocal de l’ancêtre de l’homo sapiens et de l’homme de Neandertal étaient déjà similaires à ceux de l’homme moderne. Et pourtant, cela ne fait que 40 à 80 000 ans que les traits culturels qui sont contemporains à l’apparition du langage se sont manifestés. Comment les choses se sont-elles passées entre-temps ? Une analyse plus fouillée permet aussi de souligner (outre celui du cerveau et de l’appareillage vocal) le rôle joué par des articulations relatives à la boucle et à la langue, ainsi que par le contrôle de la respiration. Plus précisément, on a identifié une ouverture à la base du cerveau, dont la taille limite celle d’un nerf qui commande la langue – idem, s’agissant du canal thoracique vertébral pour le contrôle de la respiration. C’est ce qui handicape les singes à cet égard… mais nos ancêtres d’il y a 3000000 ans ne connaissaient pas ce genre de restrictions : il faut chercher ailleurs.

Intéressons-nous alors aux similarités entre le langage et la musique – elles laissent supposer une origine commune. C’est d’abord un même emplacement dans l’hémisphère droit du cerveau, qui intervient pour la musique ainsi que pour les aspects les plus subtils du langage – emplacement qui est d’ailleurs le symétrique de celui du langage dans l’hémisphère gauche et avec lequel on note quelques similarités, surtout dès qu’il s’agit de langage parlé et d’intonation. Dans les deux cas, l’articulation syntaxique s’appuie sur une phrase ; on y trouve aussi un rythme et une mélodie. Et l’analogie peut être poursuivie sur le plan sémantique : la signification de ces phrases se rattache à des mots ou à leur équivalent.

De la musique avant toute chose ?
De la musique ou du langage, lequel est arrivé en premier ? En faveur d’une antériorité de la musique, il y a la simplicité plus grande de sa syntaxe. On peut aussi se référer à l’ordre dans lequel l’enfant parvient à maîtriser l’un et l’autre : intonation, mise en place des phrases, rythme… Les mères y répondent : quant à la hauteur de la voix (pitch), en élargissant la gamme ou le répertoire, en ralentissant le tempo. L’enfant en vient à distinguer et préférer la voix de sa mère et les caractéristiques de cette langue maternelle. Tout ceci relève d’une approche assez globale qui caractérise l’hémisphère droit, plus que de celle, analytique, de l’hémisphère gauche – et ce dans des zones du cerveau qui ont trait à la dimension musicale de la parole. Si on accepte le principe que le développement de l’individu suit un parcours analogue à celui de l’espèce, ceci pourrait être une indication intéressante sur ce qui a pu se passer pour nos ancêtres.

En gardant ce même fil directeur, notons aussi que la musique sert à communiquer de l’émotion. Couplée à l’intonation de la voix, on peut avancer des hypothèses sur la fonction qu’elle a pu avoir au sein de groupes primitifs humains, avant même l’arrivée du langage. Hypothèses qui ne sont pas partagées par tout le monde : comment situer cela en termes évolutionnistes – quels avantages pour la survie de l’espèce ?

Et nous-mêmes, ne sommes-nous pas enclins à penser, dans notre contexte actuel, que la musique se situerait à la périphérie du langage, plutôt que le contraire ? L’auteur ajoute ici – on est au cœur de la thèse qui justifie son imposant ouvrage – qu’au cours de ces derniers siècles, la civilisation occidentale aurait perdu le sens d'une position plus centrale tenue par la musique. Celle-ci est devenue une expérience plus individuelle, ce qui l’aurait repoussée à cette place périphérique qu’on ne lui connaît pas dans d’autres cultures, où elle y tient un rôle intégrateur manifeste, qu’accompagne un partage des émotions et des expériences.

Il ajoute que, de même, la poésie – une poésie chantée – a précédé la prose.

Communication sans langage
Nous avons du mal a priori à accepter que la musique passe avant. Cela, dans la mesure où nous sommes enfermés dans une culture qui est déterminée et dépendante du langage, à un point que nous n’arrivons même plus à imaginer. Dans la plupart des cas – et nous n’en sommes pas conscients – les messages que nous véhiculons n’ont rien à voir avec les mots.

Les animaux arrivent à s'en passer – pourquoi pas nous ? Certains, même, font appel à l’équivalent de l’intonation : c'est ainsi que les chiens qui, entre eux, communiquent de préférence avec des odeurs et les mouvements du corps, s’expriment vocalement en direction des êtres humains – même si cela paraît limité. D’autres animaux font appel à un langage plus musical (hauteur de la voix, intonation, aspect temporel) : bonobos, baleines, dauphins… qui se coordonnent entre eux de cette façon.

Les enfants qui ne maîtrisent pas encore le langage arrivent à communiquer de façon plus ou moins claire mais néanmoins efficace. Les personnes dont l’hémisphère gauche a été endommagé aussi. Il existe en Amazonie des tribus qui font appel à un langage qui est une sorte de chant aux composantes relativement complexes. Pour nos ancêtres qui ont vécu avant l’apparition du langage, la musique a pu jouer un rôle qui élargissait, à un espace et à des groupements humains plus larges, la fonction d’attention mutuelle (grooming) qui, à proximité, était assurée grâce au langage corporel.

Notons par ailleurs que – à la différence de l’usage des mots – la musique nous parle à nous, et entre nous, et non des choses et en relation avec les choses. Notons aussi qu’à la différence de formes plus musicales et intuitives de la communication, le langage avec des mots sert mieux, souvent, à masquer qu’à dévoiler… au point de rendre parfois la communication problématique.

The Master and his Emissary – The divided brain and the making of the Western world – Iain McGilchrist – Yale University Press – 2009 – 597 pages....
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Le présent billet fait suite à celui du 19 novembre. Il fait partie d’une séquence sur le Cerveau commencée le 4 juin 2010 (voir la liste des thèmes dans la marge de droite). Il n'est pas exclu qu'au cours de la traduction et en cherchant à condenser, il y ait eu des erreurs ou une mauvaise compréhension : se référer directement à l'ouvrage mentionné ci-dessus.

lundi 17 janvier 2011

Indignations et commentaires


Le présent billet prend la suite de celui sur le livre Indignez-vous ! de Stéphane Hessel mais pour explorer d’autres facettes. Le point de départ en a été la réaction, le 4 janvier, de Pierre Assouline, auteur du blog La République des livres (RDL), sous le titre : A-t-on le droit de ne pas s’indigner avec Stéphane Hessel ? Loin d’être positive : comme mentionné précédemment, Rue89 y avait surtout vu un reproche sur le manque de contenu et sur une dégoulinade de bons sentiments.

La RDL n’a pas apprécié
Après quelques courbettes de principe sur la courtoisie et la gentillesse de l’homme, ainsi que son incroyable mémoire de la poésie, les couteaux sortent assez rapidement. Un peu voilés lorsque l’on s’interroge si c’est vraiment un livre [ISBN : 978-2-911939-76-1 pourtant]… et donc sur la pertinence de le voir figurer dans la liste des meilleures ventes. Plus enfoncés lorsqu’il est contesté à l’auteur de parler au nom de la Résistance – que ne parle-t-il pas en son nom ? Mais quand il le fait, qu’a-t-il à ne reconnaître d’humanité que chez ceux qui s’indignent et s’engagent ? Serait-ce une vacuité d’humanité que ne pas rejoindre ce cercle ?

La lame étincelle à partir du moment où l’on évoque la Palestine et touche à Israël, pour aboutir à : Manifestement, sa boussole intérieure s’est bloquée sur ce pays honni. Je n’irai pas dans le détail – voir directement à :

(http://passouline.blog.lemonde.fr/2011/01/04/a-t-on-le-droit-de-ne-pas-sindigner-avec-stephane-hessel/)
Le titre de l’article se situant sur le plan du droit, celui de réponse sur ce thème particulier est à peu de choses près respecté : 2 700 caractères sur les 7 000 du billet, contre 3 000 pour le paragraphe correspondant dans l’opuscule, où le texte de Hessel frôle les 24 000.

Changeons de cap
Provisoirement… Autant j’apprécie bonne partie des articles de Pierre Assouline, même si – on vient de l’évoquer – il en colore certains à partir d’une équation qui lui est personnelle, autant ma déception est fréquente lorsque je me hasarde à en explorer les commentaires de visiteurs. Ceux-ci sont régulièrement abondants : en dénombrer entre 100 et 400 est monnaie courante… Le contenu n'en n'est pas moins consternant. Une des particularités, cette fois, est le nombre des commentaires qu’il a suscités : ils se sont propulsés au-delà de 750.

C’est un chiffre assez exceptionnel. Dans ce ciel-là, la stratosphère commence autour de 450. En 2010, pour un total de plus de 240 billets, juste une dizaine y est parvenue. Si on met la barre à 700, long désert depuis le Churchill et De Gaulle, deux écrivains en concurrence (1228, en mars) qui concluait un 1er trimestre assez productif : L’affaire Karski et les droits du romancier (773), Comment Schlomo Sand a réinventé le peuple juif (766), Victor Hugo, Notre-Homme de Paris (723) et Gracq, le fantôme de M. Poirier en rit encore (706).

Cela étant, il semble utile de souligner que la RDL ne jouit plus sur la blogosphère du lustre qui la caractérisait, voici 3 ou 4 ans. Le site Wikio-Sources, qui se targue d’analyser et classer plus de 300 000 blogs ou medias français (
http://www.wikio.fr/blogs/top/general), fournit l’évolution du positionnement de la RDL sur la période 2008-2010, en donnant aussi les scores pour les thèmes littérature et culture.

En 2008, la RDL était le blog n°1 pour la littérature et se situait dans les 50 premiers dans le classement général. L’année suivante, elle a progressivement glissé à la 17ème place pour la littérature, puis à la 43ème en 2010. En ce début 2011, elle est remontée à la 32ème place. Reprenez les chiffres de 2009, 2010 et 2011 ; multipliez-les par 10 : vous aurez une bonne idée de la place dans le classement général. Pour la culture, la situation est bien différente : sur l’ensemble de la période, la RDL oscille entre la 35ème et la 60ème place, sans tendance nette à la hausse ni à la baisse, et se trouve aujourd’hui au 38ème rang.

Certains visiteurs se sont interrogés sur le point de savoir s’il n’y avait pas quelque machiavélisme dans la dramatisation du compte-rendu de l’ouvrage de Stéphane Hessel (ex. : Quels que soient les avis ils auront contribué à faire remonter, momentanément ? le taux de fréquentation de ce blog littéraire… ou encore : Et dites, ça se répercute comment dans votre caisse enregistreuse, de faire du commentaire comme on fait du chiffre ?)

Les commentateurs de blogs
C’est à la dynamique des commentaires que je vais m’arrêter, que je trouve être un phénomène intéressant. J’y avais été sensibilisé grâce à un autre blog, Qu’en disent les philosophes qui, pendant un millier de jours entre 2007 et 2009 avait proposé dans les 600 textes et réflexions, principalement inspirés du programme de terminale, et donné lieu en moyenne à 1 000 visites par billet. Eh bien, à la fin de 2009, les auteurs ont cessé de produire des articles et d’ouvrir aux commentaires – sans pour autant fermer leur blog… Mon intuition est que la diversité et la richesse initiales de ces commentaires s’étaient progressivement vues étouffée par un petit noyau qui s’était mis à occuper le terrain et, finalement, y faisait salon à part (voir mon analyse du 27 décembre 2009). Mais ce qui m’a semblé remarquable est que ce blog a continué d’être assidûment visité : à en lire le compteur, je déduis qu’il a reçu 700 visites par jour en 2010. Ce que confirme cette autre information : au moment où j'écris ces lignes, 20 visiteurs y sont connectés.

(http://jchichegblancbrude.blog.lemonde.fr/)

La RDL, elle, fonctionne à son rythme de croisière et, à défaut de parcourir in extenso ce qu’y déversent les commentateurs, j’ai ici cherché à discerner si un phénomène de concentration autour d’un noyau d’habitués s’y manifestait également. Confortée par de précédents coups de sonde, mon hypothèse était a priori que oui. Cette subite déferlante était néanmoins l’occasion de juger si les manifestants d’un jour bousculeraient cet ordre établi. Déferlante en nombre mais aussi en volume : les commentaires à ce billet font un demi-million de caractères, 20 fois la taille du texte de Stéphane Hessel.

Que le jour recommence et que le jour finisse
L’analyse porte sur les 712 commentaires reçus sur trois jours, depuis le début (mardi 4 à 22 heures) jusqu’au vendredi 8 à 1 heure 30. D’autres ont bien sûr suivi (une cinquantaine), mais sans le même empressement… et lesdits habitués avaient eu le temps de reprendre entre eux leurs causettes en se greffant aux billets suivants, dès le 6 janvier au soir.

Première remarque, les commentateurs peuvent se coucher tard (entre 1 et 2 heures) mais, hors quelques courageux à 7 heures du matin, ne se remettent guère devant l’écran avant 11 heures. C’est à ce moment-là qu’ils s’en donnent à cœur joie jusqu’à 15 heures – temps du déjeuner compris – puis une pointe entre 18 et 19 heures, avant de s’y remettre après le JT, principalement jusqu’à 22 heures.

Deuxième remarque, les 712 commentaires proviennent de quelque chose comme 450 commentateurs. Ce dernier chiffre est approximatif : d’une part, je ne suis pas trop en mesure de faire le tri entre ceux qui apparaissent plusieurs fois sous différents pseudonymes mais, d’autre part, j’ai néanmoins regroupé comme un seul commentateur des signatures très proches (ex. : Zhu en passant et Zhu en passant très vite) – cela ne porte que sur un petit nombre.

Troisième remarque, il existe véritablement un noyau. C’est ainsi que ceux qui se manifestent plus de 10 fois ne représentent que 3% des intervenants… mais 30% des interventions. A l’opposé, ceux qui n’envoient qu’un seul commentaire constituent près de 80% du lot mais guère plus du tiers des interventions. En allant y voir d’un peu plus près, on assiste à de véritables échanges dans la durée, exclusivement au sein du quarté ou quinté gagnant, de préférence vers la fin de l’après-midi ou après le JT.

Quatrième remarque mais dont la portée a ses limites. Puisque cet article a attiré beaucoup plus de monde que les seuls habitués, il était tentant de faire un brin d’investigation, afin de savoir comment les commentateurs occasionnels réagissaient.


Voici, sous toute réserve, comment je m’y suis pris : je ne me suis intéressé qu’à ceux qui ne s’étaient exprimés qu’une seule fois – ce qui éliminait les habitués bavards. Et puisqu’amorce de débat il y avait, je me suis interrogé sur leur éventuel commentaire, en faveur des positions contrastées affichées, soit par Hessel (ex. : Vos “arguments” , franchement pathétiques pour qui a deux sous de bon sens et aucun drapeau hissé au pavillon, pour casser ce livre me donnent simplement envie d’aller l’acheter et de plus remettre les pieds ici…), soit par Assouline (ex. : Merci beaucoup, ouf, ca fait du bien). Cette dernière étape est bien évidemment la plus subjective.

Après a voir mis de côté les commentaires qui n’avaient rien à voir avec ma question, ainsi que ceux que je ne savais pas interpréter ou qui me semblaient neutres, j’ai ventilé le reste, en pondérant à 50% les demi-approbations pour l’un ou pour l’autre.

Ce à quoi je suis parvenu laisse à penser que la balance penche davantage en faveur de Stéphane Hessel, autour de 5 contre 2. Je le redis, ceci n’est qu’un exercice assez improvisé.

samedi 15 janvier 2011

Indignez-vous : tabac qui fait tousser


Il entre dans le wagon, s’excuse avec tout le respect qu’il nous doit de nous déranger, débite le reste que le bruit de la rame couvre largement, passe parmi nous, sort à la station suivante pour s’attaquer au wagon d’à côté. Il me semble qu’il lui faut faire 5 ou 6 wagons pour que quelqu’un lui donne quelque chose. Indifférence ? Plutôt indifférence affichée : les gens deviennent blindés. Il n’y a pas que dans le métro. En sous-sol ou en surface, une quinzaine de sollicitations par jour – dans les 5 000 par an. Parfois les mêmes visages, pas seulement.

Dans un mois, dans un an…
Par le petit bout de la lorgnette ? Oui sans doute, mais qui souligne combien votre non-indifférence intime est aux prises avec une apparence extérieure d’impassibilité. C’est cela dont il va s’agir maintenant.

Que subsistera-t-il d’Indignez-vous ! dans la vie réelle, voire dans le souvenir ? Le fait est que, ces temps-ci, l’opuscule de Stéphane Hessel ayant fait un tabac inattendu… on assiste à un grouillement politico-médiatique qui mérite le détour.

Selon la présentation qu’en fait son éditeur, Stéphane Hessel, né en 1917 à Berlin dans une famille juive qui s’est installée peu après à Paris, est entré à Normale Sup’ à la veille de la 2nde Guerre mondiale. Ayant rejoint la France libre à Londres en 1941, le programme du Conseil national de la Résistance, dont il considère que le motif de base est l’indignation, devient le socle de son engagement. Il est arrêté en France en 1944 et envoyé à Buchenwald puis à Dora d’où il s’évade. Aux Affaires étrangères en 1946 et en poste aux Nations unies, il rejoint la Commission chargée d’élaborer ce qui deviendra la Déclaration universelle des Droits de l’homme (adoptée à Paris en 1948). L’homme d’État français dont il s’est senti le plus proche a été Pierre Mendès France, et il a adhéré au PS en 1995. Il a récemment apporté son appui à l’actuelle secrétaire de ce parti, Martine Aubry.

Par ailleurs, parmi les commentaires que l’on évoquera dans un autre billet, j’ai relevé qu’être en net désaccord avec ce qu’il vient de publier n’excluait pas d’admirer et d’avoir de l’affection pour un homme qui avait été très présent, comme médiateur, au moment de l’affaire des sans-papiers de l’église Saint Bernard (1996) et dont les positions étaient alors attaquées par tous les gauchos bornés de ce collectif, qui les jugeaient trop modérées.

L’opuscule
Indignez-vous ! fait à peine 14 pages. Vu tout ce qui se raconte à son sujet, il m’a semblé nécessaire d’en donner un aperçu correct. Pas facile néanmoins d’en condenser les 24 000 caractères. Voici :
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Il commence par rappeler le programme du Conseil national de la Résistance (réunion de toutes les composantes de la France occupée, écrit-il), en insistant sur la création de la Sécurité sociale qui s’en suivra, les nationalisations dans l’énergie et dans les banques, la primauté de l’intérêt général sur le particulier, du partage des richesses créées par le monde du travail sur le pouvoir de l’argent, l’indépendance de la presse, et l’accès pour tous à l’instruction la plus développée. Il estime ces différents points actuellement remis en cause et y trouve motif à indignation.

Il reconnaît que – fascisme, colonialisme, stalinisme – il s’est trouvé dans des situations où il était plus évident qu’aujourd’hui d’y résister et – guidé par une volonté de s’engager plus que par l’émotion – des raisons de s’indigner. De plus, normalien marqué par un hégélianisme qui donne un sens à l’histoire de l’humanité – la progression par étapes et défis à relever vers la liberté et la démocratie – il oppose cette vision à celle, pessimiste, où les progrès faits par la liberté, la compétition et la course au toujours plus, s’avèrent finalement destructeurs.

Le monde d’aujourd’hui est plus complexe et interdépendant et les raisons de s’indigner moins nettes. Il n’en reste pas moins que, face à des choses insupportables, la pire des attitudes serait l’indifférence. Notamment : accroissement de l’écart entre les très riches et les très pauvres ; droits de l’homme – Stéphane Hessel insiste sur l’importance d’avoir, en 1948, déclaré ces droits universels et non seulement internationaux. En termes d’efficacité, il pousse à profiter des moyens modernes de communication et agir désormais en réseau. Suit ici un développement de deux pages sur sa principale indignation, concernant la Palestine, la bande de Gaza, la Cisjordanie et l’attitude de l’armée israélienne. (Ce passage sert de point d’appui à une bonne partie de la contre-attaque portant sur Indignez-vous !)

Sa conviction est que l’avenir appartient à la non-violence et à la conciliation des cultures différentes. Même si – sans les excuser – on peut comprendre les terroristes (Sartre est ici cité), il faut préférer l’espérance de la non-violence à la violence, tant du côté des oppresseurs que des opprimés (référence à Mandela et à Martin Luther King). Au-delà de progrès réalisés dans la seconde partie du 20ème siècle (décolonisation, fin de l’apartheid et celle de l’empire soviétique, le début du 21ème siècle semble en recul (suites données au 11 septembre 2001, crise économique, réchauffement climatique, timidité des deux côtés de l’Atlantique pour réduire la pauvreté dans le monde – comme y invitent les objectifs 2000 de l’ONU).

Appelant à une insurrection pacifique contre la consommation de masse, le mépris des plus faibles et de la culture, ainsi que l’amnésie et la compétition à outrance que proposent les moyens de communication de masse, sa conclusion est : Créer, c’est résister – Résister, c’est créer.

Un tabac
Un titre qui accroche, dix à vingt fois moins de pages qu’un livre offert à Noël, 3 euros… Cela suffisait-il pour qu’en trois mois on flirte avec le million d’exemplaires ? Pour un auteur peu ou pas connu, avoir vendu au bout d’un an quelques milliers, même quelques centaines… c’est déjà gratifiant. La dizaine de milliers, c’est le bonheur. Au-delà de 100 000, la crème de la crème : La Carte et le Territoire pouvait viser les 300 000 avant de recevoir le Goncourt – probablement le double depuis.

Personnalités et médias ont naturellement tenu à exposer urbi et orbi comment ils décryptent le phénomène, sans oublier de s’affronter sur les deux thèmes que Stéphane Hessel avait fait ressortir : les soubresauts du politico-économique et le problème palestinien.

Rue89
(http://www.rue89.com/2011/01/08/phenomene-hessel-apres-lemballement-place-aux-sceptiques-184372)
Au 8 janvier, alors que la poussée des ventes autour de Noël commence à être connue, Chloé Leprince y remarque qu’après une phase d’engouement, les critiques commencent à pleuvoir et que les piques qui émaillaient des conversations privées ou se propageaient sur les réseaux sociaux, trouvent désormais un écho médiatique :
- Le neuropsychiatre Boris Cyrulnik s’est élevé assez tôt contre l’unanimisme de l’indignation : il faut nous demander de raisonner et non de nous indigner, parce que l’indignation est le premier temps d’un engagement aveugle.
- Le philosophe et ancien ministre UMP Luc Ferry reproche à l’auteur la faiblesse d’un raisonnement qui se place uniquement sur le terrain de la morale – la vraie morale (cf. Pascal) se moquant de la morale.
- Dans Libération, Pierre Marcelle, estime que radios et télés ont figé Stéphane Hessel dans son statut et sa statue de Père Noël des bonnes consciences.
- Pierre Assouline (voir billet ultérieur) – qui tient le blog de la République des livres se dit consterné, tant le contenu manque de contenu, et s’interroge sur un texte qui dégouline de bons sentiments. En revanche, sa charge vigoureuse sur la position prise par Hessel, concernant la question palestinienne, n’est pas évoquée.

L’Humanité
(http://www.humanite.fr/09_01_2011-les-lib%C3%A9raux-insultent-st%C3%A9phane-hessel-par-jean-emmanuel-ducoin-461852)
Le lendemain, Jean-Emmanuel Decoin court à la défense de Stéphane Hessel et se dresse, on ne s’en étonnera pas, contre les libéraux qui l’insultent, du Figaro aux blogs du Monde, en passant par le Causeur.fr ou L’Express.

Une curiosité, LePost
Pour qui tente une revue de presse via une recherche à la Google avec des mots comme "Hessel", "indignez-vous", il découvre plusieurs réactions de lecteurs publiées dans ce site numérique émanant du Monde… ainsi qu’un article qui a probablement été signé par un membre de l’équipe : Qui veut effacer les identités et exterminer les peuples ? Qu’y dit-on ? Qu’il a été supprimé.
(http://www.lepost.fr/article/2011/01/09/2365187_qui-veut-effacer-les-identite-et-exterminer-des-peuples.html)

Le Temps (Suisse romande)
Le 4 janvier et sous le titre Indignez-vous !, un message porteur, Caroline Stevan rapporte le commentaire d’un responsable du secteur de l’édition : Je n’ai pas souvenir qu’un essai se soit vendu si bien dans la sphère francophone au cours des 15 dernières années. Elle souligne le contexte favorable, l’importance du message et d’un retour à l’engagement dans une pratique au quotidien qui vise à transformer la société, pas forcément dans les partis politiques. Selon une sociologue, il ne faut pas sous-estimer l’image, erronée à son avis, que nourrit l’Hexagone du village gaulois luttant seul contre les bulldozers. Elle note enfin que, déjà en France, la récupération politique se fait sentir.
(http://www.letemps.ch/Page/Uuid/37c09caa-1781-11e0-8f93-3f812b274a24/Indignez-vous_un_message_porteur)

Une bonne semaine plus tard, dans le même quotidien, François Gross chapeaute ainsi sa chronique : "Quand je cesserai de m’indigner, j’aurai commencé ma vieillesse", écrivait André Gide. A entendre et à lire certaines des réactions à l’opuscule stimulant signé par Stéphane Hessel, les plus ou moins jeunes candidats à une sénilité précoce sont légion.

The Independent (Grande-Bretagne)
John Lichfield est, depuis 15 ans, correspondant à Paris de ce journal britannique de qualité – et pro-européen. Le 7 janvier, il y fait paraître son analyse sous le titre : Are we looking for a new message – or a new Messiah? Sa question : comment expliquer le succès exceptionnel d’un pamphlet aussi médiocre ? Côté français, il reflète le penchant viscéral gauchisant de certains Français tout à fait honorables mais qui ne réfléchissent pas beaucoup.

Difficile donc d’imaginer un tel triomphe hors de ce pays – bien que… il faille ne pas sous-estimer l’existence en Occident d’une angoisse diffuse dans les populations, que la récente crise financière soit en fait une crise de civilisation. Ce qui justifierait une colère contre des institutions financières qui, avec l’argent public qui a servi à les renflouer, se mettraient un an plus tard à spéculer à propos de l’endettement des États. Cette spéculation virtuelle est d’autant plus difficile à avaler, quand on sait que l’argent investi sur les marchés financiers au niveau mondial représenterait environ 12 ans de PIB mondial.

Ayant perdu la foi dans la religion qui prévalait du temps de Thatcher et Reagan, ces populations ne savent plus vers où se retourner désormais. Au même moment, une Chine aux valeurs tout autres en arrive à racheter nos dettes, nos industries et nos âmes. D’un côté, Stéphane Hessel nous invite à nous indigner et à regarder vers la gauche – ce qui n’est pas une solution. D’un autre côté, les médias anglo-saxons s’accrochent à des fondamentaux dépassés du marché. Résultat : le mépris pour le politique, voire la démocratie, prend de l’ampleur. Le succès de Indignez-vous ! laisse entrevoir que prend corps un soutien potentiellement large en faveur d’un messie de centre-gauche, en mesure de dégager une issue. En face sinon, un fascisme light à la Tea Party américaine ou aux populismes européens.

jeudi 6 janvier 2011

A fin 2010 – Dossiers du Temps


Ce billet résulte d’une relecture de ce qui a été publié au cours du second semestre 2010 dans le quotidien suisse romand « Le Temps ». Il fait suite à un billet similaire portant sur le 1er semestre 2010 (daté du 27 juin). La sélection pourra paraître arbitraire et le compactage – pour rester dans un volume acceptable – en donne parfois une vision déformée. Revenir si besoin aux textes originaux :http://www.letemps.ch/

03 VII – Les croisades, mauvaise mémoire (par Sylvie Arsever)

A l’école, les livres d’Histoire ont laissé des croisades un souvenir assez typé. Avec la destruction des Twin towers, le 11 septembre 2001, le terme est revenu en force dans les discours guerriers de George W. Bush, aussi bien que d’Al-Qaïda. Les éditeurs s’y sont engouffrés mais, à la lecture des ouvrages les plus sérieux qui viennent de paraître ou ont été traduits, les choses apparaissent comme bien plus nuancées.

Ainsi, la bataille par laquelle Charles-Martel aurait arrêté les Arabes à Poitiers en 732, n’aurait pas eu lieu. Certes un royaume musulman a été instauré à Narbonne vers 720, qui a duré jusque vers la fin du siècle ; il y a aussi eu quelques batailles – avant, après, ailleurs. Mal christianisé lui-même, Charles-Martel ne représentait guère un Occident chrétien uni contre le péril islamique : il a plutôt passé son temps à imposer sa loi à des évêques plus au Nord, et à affronter des païens plus à l’Est.

Venons-en aux croisades. Le recours aux armes ne figure pas dans le message évangélique mais, dès le 5ème siècle (l’Empire romain est désormais christianisé), saint Augustin le légitime, face aux attaques des barbares. Au 11ème siècle, l’Occident latin est en expansion. Or la Papauté ne veut pas laisser la prévalence à l’Empire germanique. L’appel d’Urbain II vise à libérer les chrétiens d’Orient. S’y joignent toute une foule d’illuminés – cela tourne au pèlerinage (libération du Saint-Sépulcre tenu depuis quatre siècles par les Arabes, et rachat des péchés), prend une dimension prophétique (annonce de la fin des temps par Pierre l’Ermite), et s’ouvre par une conversion forcée et des massacres de Juifs.

D’autres croisades suivront mais dans un autre esprit. Elles seront surtout récupérées au cours des siècles suivants : elles serviront à la Papauté contre les hérétiques ; à la promotion des valeurs occidentales en Orient au 19ème siècle… ou à se voir traiter de guerres coloniales au siècle suivant… puis au président Bush, plus récemment. Les États latins d’Orient se mettront à disparaître dès le 12ème siècle, sans avoir beaucoup marqué leur environnement, ni l’Occident qui avait été à l’origine de leur mise en place.

08 IX – C’est pas du TOC (par Denis Duboule)

Les troubles obsessionnels compulsifs (les TOC) vous connaissez ? Les hommes n’en n’ont pas l’exclusivité – cela existe aussi chez les chiens… Mais essayez de demander à un collectionneur de nains de jardins s’il en est atteint… Aux clébards, pas besoin de leur demander leur avis, ça se voit et on peut pousser l’investigation plus loin. A la clinique de l’université Tuft (U.S.A.), on a entrepris leur séquençage ADN. Ce pourrait bien être, et la sérotonine (molécule bien connue chez les gens déprimés) et, plus inattendu, le glutamate - un neurotransmetteur.

Des traitements sont mis au point (pour les chiens) et les recherches se poursuivent (pour voir s’ils sont applicables aux humains).

19 XI – Avenir de la honte (par Anna Lietti)

Boris Cyrulnik, bien connu pour avoir promu la notion de résilience, discute avec Klaus Scherer, qui dirige le Centre en Sciences affectives de Genève.

On trouve la honte à une charnière entre le social et l’individuel – il faut aussi faire la part entre sentiment et émotion. Un petit enfant se promène tout nu : il n’a pas honte. Ce sentiment n’apparaît que vers 4 ans, lorsqu’il devient capable de se représenter ce que les autres se représentent de lui. La honte surgit lorsque l’on va à l’encontre des normes et des valeurs sociales et lorsqu’on se trouve en contradiction avec l’image que l’on aimerait avoir de soi.

Un sentiment est une émotion provoquée par une représentation. La honte est un sentiment, la colère est une émotion : je peux déclencher une colère en vous injectant une substance ; je ne peux pas provoquer votre honte de manière purement physiologique. C’est une émotion socialisante, une arme puissante de conformisme : tenir les enfants, empêcher les femmes d’avoir des relations sexuelles avec un autre homme, avoir des hommes prêts à se sacrifier au combat en chantant. Certaines sociétés misent sur la honte comme mécanisme de régulation –notamment celles où c’est le lien social et familial qui prime.

Pour Scherer – qui a mené une enquête en Suisse à ce sujet – dans les sociétés individualistes, la honte est en voie de disparition. La liberté des personnes est valorisée. L’individu a du mal à accepter d'avoir des devoirs envers la communauté. La transgression sociale n’est plus motif de honte.

Pour Cyrulnik, Narcisse est en train de supplanter Œdipe. La seule chose importante est ma performance. Le sujet prend davantage le risque de la honte car s’il échoue à réaliser l’image de soi qu’il espère, cela entraîne une blessure narcissique. C’est la nouvelle racine de la honte. Je ne tiens plus compte des autres. Les pervers, qui sont incapables de se décentrer d’eux-mêmes, n’ont jamais honte. Par ailleurs, tandis qu’on parle désormais beaucoup de certaines émotions, comme la colère, le risque devient de sous-estimer la honte : j’aurai honte de dire ce qui m’a fait honte.

22 XI – Votre chat est-il gaucher ? (par Lucia Sillig)

N’y a-t-il que parmi les humains que l’on trouve des droitiers et des gauchers ? On sait qu’il s’agit d’une question d’asymétrie du cerveau, en termes de structure ainsi que de médiateurs chimiques. D’une part, chaque hémisphère contrôle la partie du corps qui lui est opposée et, d’autre part, chez nous, les mécanismes spatio-visuels sont gérés par celui de droite et le langage par celui de gauche. Ce deuxième aspect, et le fait que ce sont principalement les humains qui maîtrisent le langage, ont longtemps fait croire que la latéralisation (droite/gauche) leur était propre.

Ce n’est pas le cas. Depuis une quarantaine d’années, diverses formes de latéralisation ont été observées, d’abord chez les vertébrés et, plus récemment, chez des invertébrés. On remonte donc assez haut dans l’évolution. Cela permet notamment une répartition des tâches (le poussin se sert d’un œil pour identifier les graines à picorer et, de l’autre, vérifie s’il pourrait y avoir un prédateur) ou une prise plus systématique de décision (plusieurs sortes de poissons se tournent du même côté pour fuir).

Ainsi, beaucoup d’animaux sont spécialisés dans l’usage de leurs pattes (ex. : corbeau calédonien, perroquet australien…). Regardez quelle sera celle que votre chat va utiliser pour extraire de la nourriture placée au fond d’un bocal. Plus anecdotique : un chien peut frétiller à droite de la queue en présence de son maître, et à gauche s’il s’agit d’un chat ou d’un autre chien agressif.

Une étude concernant les chimpanzés a montré qu’un peu plus de la moitié étaient droitiers – mais moins chez les mâles où la situation peut s’inverser, que chez les femelles (80 à 90% chez les humains).

16 XII – Wikileaks, le sacre du hacker vengeur (par Umberto Eco)

L’affaire Wikileaks est d’abord la confirmation que les dossiers constitués par les services secrets sont essentiellement composés de coupures de presse. Dans ce domaine comme dans celui de l’occultisme, on ne croit que ce que l’on sait déjà. C’est pourquoi leurs informateurs peuvent être aussi paresseux que les auteurs de livres ésotériques qui se contentent de recopier, siècle après siècle, ce qu’ils ont trouvé dans des écrits antérieurs.

Ces révélations font du bruit parce qu’elles sont l’aveu que, depuis que les Chefs d’État peuvent se rencontrer et se téléphoner quand ils veulent, les ambassades ont perdu leur fonction diplomatique pour se transformer en des centres d’espionnage. Aveu de plus, qu’un simple hacker est désormais en mesure de capter les secrets les plus secrets du pays le plus puissant – c’est un renversement bottoms-up par rapport au top-down unidirectionnel d’Orwell. Aveu enfin que le secret était vide.

Pour Umberto Eco, la technologie avance désormais à reculons (avec Internet, retour au télégraphe ; avec les CD, impossible d’explorer un film à petits pas comme du temps des vidéo-K7 ; avec le TGV, l’avion est une perte de temps…). Le secret politique sera peut-être mieux assuré si on s’en remet de nouveau à des diligences aux itinéraires improbables et à des messages appris par cœur.

30 XII – La diplomatie américaine, une filière pour promouvoir les OGM (par Ram Etwareea)

Dans Wikileaks, on apprend qu’en 1997, 2007 et 2009 des diplomates américains en poste en Europe adressaient des câbles afin que Washington y fasse la promotion des OGM – en commençant par ceux de Monsanto : élaborer des représailles contre une France récalcitrante ; faire du lobbying auprès du Vatican au prétexte que les OGM soulageraient la faim dans le monde ; favoriser un plan d’action en Espagne ; exercer enfin des pressions sur Bruxelles.

Alors que plusieurs pays et une grande partie de l’opinion publique sont opposés aux OGM, du maïs 810 (Monsanto) et la pomme de terre Amflora (BASF) ont été néanmoins autorisés dans l'Union Européenne. Bruxelles n’a pas l’intention de geler ce processus d’autorisations (celle pour le maïs 810 doit être renouvelée début 2011) mais on ne parviendra pas à un consensus – il faudra se résoudre à un processus à la carte.

mercredi 5 janvier 2011

Obésité pourrielle 10-T4


Il y a environ trois mois (billet du 17 octobre), nous en étions, en matière de spams, à quelques constats et interrogations. En même temps, avec le concours d’Ivona notre conseillère en techniques avancées, l’analyse s’affinait.

Constat d’une recrudescence de spams et interrogation sur l’efficacité des annonces de cette rentrée d’automne pour une lutte intensifiée face à ce phénomène. L’analyse proposée permettait aussi de distinguer entre les entreprises (ou associations) qui cherchent à vous vanter leurs produits, les expéditeurs (adresse de courrier électronique) qui vous mettent cela sous enveloppe virtuelle, et les centres d’hébergement et de diffusion, identifiables par leur adresse Internet (IP).

Notre capacité d’analyser est, sur certains points, devenue encore plus précise. Il faut même avouer qu’à relire les premiers billets sur le sujet, parfois élaborés sur la base de griffonnages sur des nappes en papier de bistrot, notre bonne foi et notre bonne volonté ont été prises en défaut. Nous ne les avons pas réécrits a posteriori : traînent ici ou là quelques erreurs manifestes.

Que peut-on dire sur le dernier trimestre de 2010 ?

Un effondrement de ce qui parvient à notre fournisseur d’accès à Internet (FAI) et que celui-ci arrête de façon systématique. On est ici dans le très approximatif puisque l’on regarde la liste des messages que ce FAI a bloqués au cours de la semaine précédente et que l’on multiplie par 13 semaines, pour avoir une idée sur l’ensemble du trimestre écoulé.

Les fois précédentes les chiffres avaient oscillé entre 2000 et 4500. On se trouve cette fois à moins de 500. Il y a certes eu, surfant sur une période de Noël plutôt porteuse, la trêve des confiseurs… Mais elle n’explique pas tout. On voit surtout que l’ancien déluge de spams anglo-saxons s’est considérablement tassé – soit que (des bruits en avaient couru, pour les vendeurs de Viagra, par exemple) les sources correspondantes ont été neutralisées, soit que le FAI ait décidé de les ignorer.

Ce qui fait que, contrairement aux périodes précédentes, la part de messages bloqués, à partir d’adresses de spammeurs insistants, et principalement francophones, que nous avions nous-mêmes signalés, devient désormais visible, voire prépondérante.

Intéressons nous maintenant aux spams qui ont franchi le barrage amont du FAI.

Rétrospectivement, la période d’été apparaît comme un pic et l’on est peut-être revenu au niveau antérieur. Celui-ci oscillait entre 240 et 290 spams par trimestre et avait connu une pointe à 360 entre juillet et septembre. Nous en sommes à 260 pour la fin de l’année.

Si nous utilisons une définition un peu différente – le nombre d’expéditeurs (voir plus haut) et non plus le nombre de messages – la tendance à la baisse est encore plus caractéristique : il y en a deux fois plus à sortir du circuit qu’à y entrer. Le phénomène de renouvellement n’est pas nouveau : on savait qu’autour des deux-tiers des expéditeurs présents au début disparaitraient au cours du trimestre… mais ils étaient jusqu’alors, pour le moins, remplacés. Ce n’est plus le cas : les trois-quarts s’en vont, et beaucoup moins se présentent à l’entrée. C’est ce que montre le graphique à droite de l’illustration.

Au sein des messages que nous voyons directement arriver, il en est de trois sortes :
- Les bons messages : nous n’en tenons pas un décompte précis mais il doit s’agir de plus d’une dizaine par jours, à destination de l’ensemble de nos adresses e-mail.
- Les spams non encore étiquetés comme tels car nous les découvrons pour la 1ère ou la 2nde fois : 115 ont été dénombrés pour le trimestre qui vient de s’achever (contre 171 pour le précédent).
- A la 3ème fois, nous déclarons les spams à notre propre logiciel anti-spams pour que celui-ci les range aussitôt dans le dossier qui leur est consacré : 141 y ont été rangés pour le dernier trimestre (contre 188). Si l’insistance est trop forte – nous avons choisi : 10 fois – nous les dénonçons à notre FAI qui les refoule en amont de son barrage.

Pour terminer, vous pouvez jeter un œil à la partie gauche de l’illustration du début. Elle permet – sur l’ensemble des cinq derniers trimestres – d’identifier les principaux expéditeurs des spams que nous voyons arriver ainsi que les principaux hébergeurs (adresse IP et intitulé, selon le WHOIS) et comment ils se rattachent entre eux.

A titre d’exemple, l’expéditeur dont la fin d’adresse e-mail est en …do05.net (et, à un moindre titre, …emm02.net) fait appel à l’hébergeur SYSTONIC-LDCOM (IP : 80.118.49.***). Wanadoo, bien placé mais qui semble tout seul, travaille avec son propre jeu d’IP pour une foultitude de petites structures qui cherchent à attirer l’attention sur elles (idem, semble-t-il pour Yahoo).

Si on ne s’en tenait qu’à l’automne 2010, on remarquerait que plusieurs de ces expéditeurs continuent de prospérer : …ccemails.net (ou .com), …milkyway.com, ...unitead.info, ...edt02.net (plutôt que .com), ...emv2(ou 5).net.

Parmi ceux qui ont pointé ou pointent leur nez :
...facebook.com a eu un tel succès qu’il a rapidement atteint les 10 manifestations spam. Il a ainsi été signalé au FAI qui le bloque avant même qu’il arrive jusqu’ici – on n’en n’entend plus parler.

Un nouveau venu – qui, à son rythme actuel, va rapidement être signalé au FAI – est …helenemail.com (IP dirigeant vers NET-BILNET, implanté à Istanbul, et peut-être aussi au Pakistan). Sa pub est ciblée pour Gala Hotels. Dans son cas, WHOIS ne donne pas explicitement d’adresse e-mail abuse, qui permettrait de lui exprimer des doléances.

....cybercartes.com a profité d’une carte de vœux qui nous a été envoyée à Noël pour nous suggérer de dire Merci à l’envoyeur – ce qui a été fait… et a ensuite cherché à nous enrôler par de multiples propositions. Il est bien parti pour suivre le même chemin que …facebook.com.