vendredi 29 mars 2013

Rareté et récupération



Matières premières critiques
Ce doit être il y a deux ou trois ans, j’avais griffonné sur un bout de papier quelques chose sur ce sujet et si je me relis bien, cela avait dû paraître dans The Times de Londres. Une petite histoire éclairante, ainsi que quelques tableaux d’ensemble dont j’ai tiré l’illustration placée en début de ce billet.

L’illustration donne les 14 matières premières que l’Union Européenne considérait comme critiques en 2010. Pour 11 d’entre elles, le pays qui domine la production mondiale est indiqué avec le pourcentage correspondant. Je n’ai pas noté ou ne me souviens pas y avoir trouvé de chiffre pour les trois derniers, parmi lesquels le Palladium utilisé pour la désalinisation de l’eau de mer.

De la lecture d’une autre source, l’Indium était ce qui permettait de naviguer sur un Smartphone ou équivalent en glissant les doigts sur l’écran… mais que, vu le succès de ces bidules et la rareté du produit, les réserves mondiales risquaient d’être épuisées en peu d’années.

C’était l’époque où se confirmait la présence sur les hauts plateaux boliviens d’importantes réserves de lithium. Quèsaco ? De quoi confectionner des batteries électriques assurant l’autonomie, non seulement des téléphones mobiles, des tablettes et PC portables, mais aussi des voitures électriques du futur. On estimait que ce pays détenait plus du tiers des réserves mondiales, suivi du Chili (presque 30%), l’Argentine, les États-Unis et la Chine se partageant l’essentiel du reste à parts sensiblement égales.

Ancien gardien de lamas et leader de syndicat de cultivateurs de coca (la Bolivie en est le 3e producteur mondial), le président élu Evo Morales était alors reçu en grandes pompes par la Corée du Sud : d’une part, les chaebols comme Samsung, Hyundai, LG… étaient bigrement intéressés par ce Lithium ; d’autre part, les autorités coréennes étaient prêtes à puiser dans les caisses de retraite et dans les fonds de réserve souverains pour en faciliter l’approvisionnement.

La Corée du Sud n’était bien sûr pas la seule : la Chine, le Japon, la Russie et la France étant alors sur les rangs.

Voyons voir un peu plus loin
Il s’agit maintenant d’une réflexion prospective menée par le National Intelligence Council placé auprès du Président des États-Unis. Son rapport qui s’intitule Global Trends 2030 a été rendu public fin 2012. Il avait été soumis, au cours des mois qui précédaient, au commentaire d’analystes de pays du monde entier. C’est, depuis ses débuts dans les années 1990, sa quatrième édition – ce qui suppose un exercice plus ou moins quinquennal.

Il est loin d’être le seul pour ce genre d’exercice et il reflète bien sûr les préoccupations, voire une vision du monde, de ses rédacteurs et en fonction de à qui il est destiné. Mais l’éventail de ce ainsi couvert, la présentation articulée qui en est donnée, l’ouverture à quoi sa vocation publique l’incite, et la méthodologie sous-jacente qui y transparaît, me laissent à penser que – pour reprendre la formule du guide touristique de Michelinil vaut le détour.

Parmi les tendances majeures qui y sont identifiées, il y a celle évidente de la démographie mais croissant plus en raison de l’allongement de la vie avec la montée des classes moyennes plus exigeantes dans des grands pays comme la Chine, l’Inde ou le Brésil et se concentrant au sein de mégalopoles – non seulement la population mondiale aura triplé depuis le milieu du 20ème siècle mais la population urbaine aura été multipliée par 6 ou 7 quand nous arriverons en 2030.

S’agissant de ressources vitales, les tensions seront manifestes à propos de l’énergie et de l’eau. Mais tel n’est pas provisoirement l’objet de ce billet. En revanche – aussi bien pour un usage direct par les personnes ou les groupes plus nombreux et avides d’y prétendre, que pour mettre en œuvre à grande échelle de nouvelles technologies qui allégeront les tensions sur les ressources vitales ou qui en garantiront une meilleure efficacité – de nouveaux objets et systèmes techniques seront de forts consommateurs de matières premières critiques.

Les téléphones mobiles et tablettes ne se limitent pas à communiquer, ils facilitent par exemple l’organisation des travaux agricoles, ou celle de la commercialisation des récoltes dans les pays aux conditions difficiles et encore peu développés.

On l’a vu pour le Lithium ou l’Indium ; pensons aux terres rares qui tapissent l’intérieur des lampes à basse consommation – nous allons y revenir dans un instant.

Récupérer - recycler
Le quotidien de Suisse romande, Le Temps, est l’héritier de journaux qui avaient déjà une longue carrière à leur actif. Il célèbre actuellement le 15e anniversaire de cette fusion. Ce qui l’a conduit – pour ce qui mous intéresse ici – à notamment livrer un article mi-rétrospectif, mi-prospectif, dont la bande annonce est : Longtemps considérés comme un problème, les déchets pourraient devenir une solution face à la pénurie de certaines matières premières. Et qui se conclut par : Les pays les plus riches en certains métaux ne seront bientôt plus ceux qui en possèdent naturellement mais ceux qui en auront accumulé artificiellement.

Il l’illustre par le virage pris par deux importantes sociétés belges venues de l’extraction minière (Umicore) et de la chimie (Solvay). La première s’attaque massivement (mille tonnes par jour) aux déchets électroniques, sachant par exemple que l’on arrive à extraire d’une tonne de circuits d’ordinateurs 50 fois plus d’or que d’une tonne de minerai… à savoir (si je sais encore utiliser la « règle de 3), 20 kg à partir d’un million de téléphones portables, sans compter 200 kg d’argent et dans les 8 tonnes de cuivre.

La second vise le recyclage de terres rares (Cérium, Europium, Gadolinium, Lanthane, Terbium, Yttrium) déposées dans les lampes d’éclairage à basse consommation : des investissements viennent d’être faits dans ce sens à Lyon et à La Rochelle. Il suffit de jeter un nouveau coup d’œil à l’illustration du début : prendre un brin d’autonomie par rapport à une dominance à 97%, c’est tentant.

Côté prospectif, l’article souligne que faire prendre conscience  de l’intérêt du tri lors de la collecte des déchets est une chose. Mais il faut tout autant faciliter le démantèlement et le raffinage dès la fabrication des objets.

Sources utilisées :
Une recherche très sommaire sur Internet ne m’a pas permis de retrouver l’article paru dans The Times en 2010. J’avais noté qu’il était signé par Leo Lewis.
·      Les informations concernant Evo Morales sont une digression par rapport au sujet de ce billet. Certaines  se trouvent dans un dossier de début 2009 de La Vanguardia (Joaquim Ibarz) :
·        Le rapport Global Trends 2030 est directement accessible sur le site : www.dni.gov/nic/globaltrends
·     Le volet scientifique du dossier anniversaire du Temps est paru le 18.03.2013. Le volet consacré à la récupération des déchets de valeur s’intitule : La conversion des villes en mines. Il est signé par Étienne Dubuis (http://www.letemps.ch/)


mercredi 5 septembre 2012

Neurones miroirs



Vous souvenez vous de la suite d’articles de ce bloc-notes sur l’évolution d’un enfant présentant quelques tendances à l’autisme ? Dans l’un d’entre eux, une notion un peu curieuse, la théorie de l’esprit, avait été évoquée. Vous la retrouverez dans le billet du 15 décembre 2010… mais aussi dans celui du 13 août de la même année qui, lui, s’inscrit dans la série des articles sur les deux hémisphères du cerveau. Disons-le un peu rapidement : la théorie de l’esprit se réfère à la capacité de se mettre à la place des autres.

C’est sur ce sujet que Till m’a repêché quelque chose qui a paru – voici déjà sept ans – autour du concept des neurones miroirs, dans The Economist. Il s’agit de neurones qui s’activent tout aussi bien quand on fait une certaine action (ou que l’on éprouve une sensation ou encore une émotion) que quand on observe quelqu’un d’autre dans une situation similaire (agir, ressentir ou éprouver).

Certains animaux – tels les singes rhésus – ayant aussi cette capacité, des expériences de laboratoire ont été entreprises. Avec les humains, on a, de préférence, eu recours à des scanners du cerveau. On a ainsi pu vérifier que les mêmes neurones (dits neurones miroirs) étaient activés quand on fait sentir quelque chose de désagréable à quelqu’un (odeur d’œuf pourri ou de beurre rance) ou quand on lui montre un film de personnes réagissant comme lui dans le même contexte. Cela vaut aussi à propos du toucher – l’exemple donné consiste à toucher la jambe d’une autre personne.

On se rend par ailleurs compte que les sujets ne se contentent pas de réagir à un stimulus bien précis : ils mettent de plus une intention derrière ce qui se passe. Pour eux, saisir une assiette devant une table bien garnie n’est pas la même chose que si elle se trouve au milieu d’un empilement de vaisselle vide.

Le mécanisme observé s’accompagne de la disparition de certaines ondes qui parcourent le cerveau. Il s’agit des ondes dites mu (µ) qui oscillent à environ 13 périodes par seconde – et donc aussi bien quand on agit soi-même que quand on observe cette action.

Il est intéressant de remarquer que, chez des autistes confirmés, cette suppression des ondes mu accompagne bien l’exécution de leur propre geste… mais que ces ondes ne s’évanouissent pas quand ils observent ce même geste fait par quelqu’un d’autre : l’effet miroir ne fonctionnerait alors pas.

Ce qui m’a frappé à la lecture de cet article est que l’expérience mentionnée consistait à faire des mouvements avec les doigts de la main. Or un des points qui m’a semblé marquant au cours de l’évolution de cet enfant, Émile, que j’ai rapportée dans ce bloc-notes (blog), est que sa maîtrise du mouvement des doigts s’est significativement améliorée au fil du temps. Au début, il avait la plus grande difficulté à faire bouger ses doigts autrement qu’en bloc, comme regroupés dans une moufle. Par la suite, cette contrainte s’est assouplie, ses doigts se sont déliés, au point de pouvoir manipuler plus habilement les objets, ou encore savoir tenir un crayon et ainsi accéder à l’écriture où les progrès se sont alors poursuivis.

La question qui se pose est si l’expérience rapportée dans The Economist  faisait appel à des autistes dont la capacité à manipuler des objets était malhabile. On sait déjà qu'il y a autistes et autistes. Mais, de plus, l’évolution constatée chez Émile, montre qu'une transformation peut s'opérer  ne serait-ce qu'à propos de l'habileté à manipuler et à être conscient de ses propres gestes.

Cela ne met en cause ni l'expérience décrite ni les constats immédiats qui s’en dégagent. Mais elle ouvre une perspective beaucoup plus large que la conclusion fermée à laquelle le lecteur pressé pourrait aboutir et garder ensuite en mémoire.

dimanche 26 août 2012

L’été à l’affiche

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Mois d’août à Paris. Pour ce fouineur de revues et, plus généralement, de l’écrit qu’est l’ami Till, un endroit idéal pour ses vacances. Il risquait d'être mis au régime sec. Sous prétexte de numéros doubles, plusieurs périodiques escamotent leur parution pour une semaine ou deux, parfois un mois. Beaucoup de kiosques à journaux sont fermés. Et même si quelques bonnes librairies mettent un point d’honneur à rester ouvertes, la rentrée littéraire est quand même pour plus tard.
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Enfin, les Parisiens se sont évaporés et les touristes remplissent métro et lieux de passages obligés de leur babillage babélien. Et si la luminosité du ciel épargne l’espace public d’une multiplication des flashes, ça mitraille néanmoins allègrement. Allez savoir pourquoi, pouvoir revenir en disant J’y étais, planté(e) à proximité de la statue de la Femme aux pommes, près du Sénat face à la Fontaine Médicis, semble pour certain(e)s relever du must.
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Cette sculpture qui ne manque pas d'une certaine grâce sensuelle, est de Jean Terzieff.  Elle a été réalisée pour l'Exposition universelle de 1937 à Paris. Les bras levés, la femme tient une pomme dans chaque main : les pommes de la discorde entre les peuples. Et elle tente de les écarter. Rappelons que deux pavillons imposants se faisaient face lors de cette exposition : celui de l'Allemagne hitlérienne et celui de l'Union soviétique... et qu'ils reçurent l'un et l'autre une médaille d'or. Par ailleurs, le tableau Guernica, qui n'avait pas encore acquis la célébrité qu'on lui connaît désormais, était exposé dans le pavillon de la République espagnole.

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Privé donc en ces jours de grâce de sa ration ordinaire, l’œil sollicité par d’autres mirages, voici mon Till en vadrouille, le nez en l’air, le long des rues. Pas du côté de Paris-Plage, même si la Seine et son charme ne sont pas à dédaigner. De ses périples, il me ramène quelques anecdotes dont j’extrais ce qui suit. Il s’agit d’affiches de pub, de celles dont le déroulement inexorable gratifie passants et conducteurs d’un semblant d’animation le long des trottoirs (3, 4 ou 5 pubs dans un sens, puis les mêmes en marche arrière, et le cycle reprend…)
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Au début du mois, m’avoue-t-il, il a ressenti un petit choc. Parmi les bons conseils que la Mairie de Paris dispense à ses concitoyens, ne débarque-t-il pas une affiche qui – esquisse stylisée à l’appui, sur un fond vert tendre, je vous prie – annonce et vante l’édification dans un avenir certain de quelques IGH dans le 13e arrondissement.
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Ceux qui ont suivi depuis quelques années le débat musclé qui a opposé des points de vue pour le moins divergents au sein de la coalition qui préside aux destinées de la capitale, savent que IGH veut dire Immeuble de grande hauteur – en clair, jusqu’à 5 fois plus haut que le plafond jusqu’alors de rigueur (ne parlons pas des tours Eiffel et Montparnasse) de 37 mètres. Au nom du modernisme, de l’économie et du prestige, il y avait ceux qui étaient pour. Les Écologistes ruaient furieusement dans les brancards.
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Et Till n’était pas sans savoir que le chef de file des Verts dans l’équipe municipale venait tout fraîchement de se faire élire à l’Assemblée nationale et qu’il en avait même obtenu la vice-présidence. Élu dans quelle circonscription ? Une qui recouvre une bonne partie du 13e arrondissement, justement.
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Désireux que cette petite perle vienne s’ajouter à ses intéressantes archives, Till se promit de repasser le lendemain avec son appareil photo. Au choc initial s’en superposa un nouveau : les affiches prodiguant civiquement leurs conseils poursuivaient leur ronde monotone… mais celle à la gloire des IGH n’en faisait plus partie.
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Ce n’est pas de façon neutre que le terme de mirages a été choisi, plus haut dans ce billet : un moment durant, il a cru être victime de ce genre d’illusion.
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L’illustration aux aspects miroitants, qui figure en tête de ce billet, de l’IGH en question provient d’une autre source qui précise que le projet a été confié à l’Atelier Jean Nouvel et que l’opération pourrait être financée par des capitaux canadiens.
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Rendu prudent par cette première expérience, Till a pris des précautions quand, en cette fin de mois d’août et sur un panneau à une cinquantaine de mètres à peine du premier, il est tombé en arrêt sur une autre affiche – ne sachant au tout début démêler entre ce qui lui semblait relever de la politique et du commercial.
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Cette fois, c’est le texte qui l’a intrigué plutôt que le graphisme : d’abord le mot austérité et comme si un parti politique cherchait à s’exprimer à ce sujet – le PC. Plus embrouillant encore, mais en plus petits caractères... avec une Angela pour porte-parole.
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L'illustration vous en fournit la photo – et de l’affiche en entier et du texte. Car Till avait cette fois son appareil photo sous la main, d’autant qu’il était parti en reconnaissance pour repérer où se trouve la Fondation Henri Cartier Bresson, toute proche – comme en témoigne le panneau en arrière-plan. Fondation que l’on a récemment et amplement évoquée car elle avait été admirablement soutenue et dirigée par Martine Franck, la femme du célèbre photographe, qui vient de décéder ce mois-ci, huit ans après lui.
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En décodant un peu, les ressorts  publicitaires sont, somme toute, classiques. Attirer d'abord l'attention (le feuilleton de l'actualité politico-économique vient à la rescousse, sur un terrain vague entre subliminal et explicite). Induire alors une préférence (soulagement de pouvoir sortir la tête hors de l'eau). Faire une proposition (un produit, un prix, un revendeur ayant pignon sur rue). Il ne restera à ce dernier qu'à vous accueillir pour faire affaire... sur ce produit ou sur d'autres – l'objectif n'était-il pas de vous faire venir chez lui plutôt qu'ailleurs ?
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Histoire de philosopher un brin, Till marmonne que l’été est souvent l’occasion de faire appel à des stagiaires pour remplacer des aînés plus chevronnés qui se sont octroyé quelques vacances. Pourquoi pas dans la pub aussi ? Bride sur le cou pour des galops d’essai. Y aura-t-il une suite ?
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dimanche 15 juillet 2012

Entre les deux... (23)


Deux mondes
Je vois peut vouloir dire : Je comprends. La vue est certainement la métaphore la plus importante de notre relation au monde – toutes les langues indo-européennes y font appel.
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Bien des gens s’imaginent que leurs yeux sont comme les lentilles d’une caméra. Et par ailleurs ils associent souvent la pensée et le souvenir à ce qui se passe dans un ordinateur. D’un côte, cela donne l’impression d’être particulièrement actif, de choisir ce vers quoi nous dirigeons notre regard. D’un autre côté, si nous enregistrons d’une façon aussi fidèle qu’une plaque sensible (ou qu’une mémoire d’appareil photographique ou d’ordinateur), c’est une attitude relativement passive.
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Dans l’un et l’autre cas, nous sommes dans une ambiance hémisphère gauche, alors que la version d’en face est – d’entrée de jeu en relation avec le monde – celui-ci infléchit la direction dans laquelle nous portons notre attention, mais aussi que nous apportons nous aussi quelque chose à la vision que nous nous en formons finalement.
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Dans quelle mesure sommes-nous actifs dans nos choix ?
Dès qu’il aborde une phase où il est piloté par l’hémisphère gauche, l’œil se trouve en quelque sorte pris au piège par ce qu’il a été amené à regarder. Mais, avant de nous en rendre compte, un processus préconscient a pu sélectionner certains mots de la page que nous parcourons – ne serait-ce que parce qu’ils portent une charge affective, par exemple.
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De même, sommes-nous happés par ce qui bouge dans une pièce. Auparavant, c’étaient les lueurs du foyer (étymologiquement lié à focus) ; aujourd’hui, c’est la télé.
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Une fois happé, il est difficile de faire attention au reste. A l’occasion d’un match de basket-ball, on avait demandé à des téléspectateurs de s’intéresser entre les mains de quelle équipe était passé le le ballon. Après coup, aucun ne se souvenait qu’un hurluberlu déguisé en chimpanzé avait traversé l’écran en essayant de se faire remarquer. Ils en sont restés sidérés lorsqu’on leur a repassé cette séquence.
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Ce que nous voyons est filtré par ce que nous cherchons à voir – et l’hémisphère gauche est champion pour nous faire tourner en rond sur les mêmes sujets (ou ses marottes). Ce qui pose la question de notre capacité à percevoir ce à quoi nous ne nous attendons pas – c’est le boulot de l’hémisphère droit, dans la mesure où celui-ci a réussi à ne pas être mis sur la touche.
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Dans quelle mesure sommes-nous des récepteurs passifs ?
On peut trouver, dans l’Antiquité ou à la Renaissance, plusieurs exemples pour souligner que les yeux ne se contentent pas de recevoir les rayons lumineux, mais que du regard émane aussi une énergie qui pénètre l’objet de notre attention.
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On sait l’intensité de la communication par le regard dans une situation amoureuse. Il y a aussi des histoires de regard qui tue. Même à propos d’un regard apparemment détaché, voire scientifique l’intentionnalité peut en changer la signification. Opposons deux exemples : celui du chirurgien qui œuvre en vue d’obtenir une guérison ; et la manière de prendre en considération qui, dans un camp d’extermination, réduit les êtres et les corps à des objets comme des machines.
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Le détachement scientifique, typique de l’hémisphère gauche, n’implique pas l’absence d’une quelconque relation humaine, dans la mesure où celle-ci ne fait pas l’objet d’une dénégation. Le regard tel que supporté par l’hémisphère droit est, en revanche, empathique.
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La manière dont nous voyons le monde n’exerce pas seulement un effet sur les autres mais sur nous-même : notre comportement dépend souvent de ce que nous avons été amenés à valoriser au cours de périodes précédentes. Exemple : juste après avoir pratiqué des jeux vidéo agressifs, nous répondons de façon plus agressive à des provocations qui nous sont faites.
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En matière de regards, outre ceux qui sont échangés, il y a ceux qui sont partagés qui mettent en œuvre un riche réseau d’interconnexions au sein de l’hémisphère droit (à noter que, en dehors des humains, les chiens figurent parmi les rares espèces à comprendre la signification d’un regard ou d’un geste). On peut y ajouter ce qui se passe lorsque l’on regarde le visage de l’autre, ou encore les mouvements de la main : sur le plan artistique, on remarque que dans La Création de l’Homme de Michel-Ange, qui décore le plafond de la Chapelle Sixtine, Adam tend… sa main gauche, au moment où il va être vivifié par la communication divine.
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The Master and his Emissary – The divided brain and the making of the Western world – Iain McGilchrist – Yale University Press – 2009 – 597 pages...


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Le présent billet fait suite à celui du 15 juin. Il fait partie d’une séquence sur le Cerveau commencée le 4 juin 2010 (voir la liste des thèmes dans la marge de droite). Il n'est pas exclu qu'au cours de la traduction et en cherchant à condenser, il y ait eu des erreurs ou une mauvaise compréhension : se référer directement à l'ouvrage mentionné ci-dessus.
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dimanche 8 juillet 2012

Au-delà d'illusions et contradictions

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Récents billets sur l’Europe (rappels)
Au cours de ces dernières semaines et d’une démarche, reconnaissons-le un peu décousue, j’ai recueilli quelques réflexions sur l’évolution passée de Europe et sur son devenir, les ai arrangées à ma sauce et présentées sur ce bloc-notes.
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        Trois historiens…
Cela se trouvait d’abord dans des articles de trois historiens : un Allemand à propos de la dimension fédérative que pourrait prendre l’Europe dans la pensée de Montesquieu ; un Britannique qui imaginait, pour dans 10 ans, une Union européenne expurgée des Britanniques et des Scandinaves, et autour d’un pôle essentiellement germanique sur lequel se grefferaient une sous-traitance productive dans les autres pays de la Baltique et une sorte de Club Med au Sud ; tandis que, s’appuyant sur quelques analyses – de la Paix de Westphalie, de ce que sous-entendent les Lumières, et des retombées de la 2nde Guerre mondiale – un Polonais argumentait que la façon d’appréhender l’Europe avait tout lieu de différer, selon que l’on s’y trouvait plus à l’Ouest ou plus à l’Est.
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        … et un financier
Autre réflexion : celle de George Soros sur les raisons qui font que des bulles se développent et éclatent, tout en soulignant qu’il n’y a pas que des bulles financières – ici l’Euro – mais tout aussi bien des bulles politiques – ici l’Union européenne (UE) – et que l’autodestruction de cette dernière risquait d’être plus radicale que ce qui pourrait se passer pour l’Euro.
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Après le nième sommet de fin juin, à l’issue duquel des espoirs s’étaient temporairement exprimés, mon attention a été attirée par deux autres textes – dont les liens avec ce qui précède aussi bien qu’entre eux restent assez lâches mais qui me semblent également apporter quelques éclairages intéressants.
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Croissance et emploi : des gouvernements tout-puissants ?
L’auteur du premier texte n’est pas inconnu aux lecteurs de ce bloc-notes. Georges Ugeux, dont le parcours s’est essentiellement inscrit dans le monde de la finance, s’attache à en démystifier certains aspects dans un blog qu’il tient comme invité, dans l’édition électronique du journal Le Monde. J’en avais, à quatre reprises en 2010 et 2011, effectué une revue semestrielle avec quelques extraits significatifs – m’imaginant que les lecteurs les plus sensibilisés à ces questions continueraient à suivre par eux-mêmes son blog.
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Ce qu’il cherche à montrer dans son billet du 6 juillet est qu’il est parfaitement illusoire de croire que c’est aux gouvernements relancer la croissance et l’emploi : ils ne peuvent au mieux que faciliter une croissance  qui résulte de l’activité des entreprises, par les mesures macroéconomiques qu’ils prennent.
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Selon lui, la croyance au mythe de la toute-puissance gouvernementale en la matière repose sur quatre piliers :
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Les gouvernements eux-mêmes cherchent à maintenir ce mythe
Les exemples donnés valent aussi bien aux États-Unis qu’en Europe : les quantitative easings de la Federal Reserve, comme la facilité de 1000 milliards d’euros aux banques européennes, sont restées sans produire une hausse de l’activité.
Les entreprises évitent de se sentir concernées
Le mythe de la toute-puissance des gouvernements leur permet, et de les blâmer et de leur demander des cadeaux. De plus, les PME – potentielles créatrices d’une bonne part des emplois – considèrent que l’État les ignore délibérément : il part sauver les grandes banques et des États voisins en difficulté, il ne peut empêcher les grandes entreprises de se délocaliser et reporte impôts et charges sociales sur les PME : si l’opportunité se présente, elles se délocalisent alors en douce.
Les syndicats défendent plus l’augmentation des salaires (de ceux qui ont un emploi et élisent des représentants syndicaux) que la création de nouveaux emplois.
Au cours des cinq dernières années, le pouvoir d’achat des ménages a été détruit – notmment par le taux des cartes de crédit aux États-Unis (20% alors que les banques empruntent à 1%) et par la TVA en Europe.
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Plutôt que de continuer à vivre sur ce mythe et le mettre en scène à longueur de sommets de chefs d’États, ne vaudrait-il pas mieux chercher à construire – avec entreprises, syndicats, représentants des consommateurs – un modèle social et économique, en vue de la croissance, de l’emploi, du pouvoir d’achat et de la réduction de la dette souveraine ?
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Plus d’Europe - aux dépens de la démocratie ?
L’autre texte est paru dans Gazeta Wyborcza, également le 6 juillet. Il s’interroge d’abord sur la double signification (solidarité économique ou unité politique ?) de l’actuel maître-mot plus d’Europe mais, surtout, sur les fondements démocratiques des prises de décision qui vont dans ce sens. L’article est signé par Piotr Buras, du Centre pour les Relations Internationales de Varsovie.
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Si, en clair, la question du dernier sommet de l’Union européenne était de savoir jusqu’où l’Allemagne devrait mettre la main à la poche, n'est-il pas tout aussi essentiel de s'interroger si un tel sauvetage reste possible sans porter préjudice aux fondements démocratiques de ladite UE ?
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Monnaie commune vs jeux nationaux
Car il faut reconnaître que l’existence d’une monnaie commune n’a pas empêché que les États continuent de décider, chacun de leur côté, de leur budget, de leurs impôts, et donc du niveau d’endettement qui en résulte. Par ailleurs, et malgré nombre de décisions prises à l’échelle européenne, le vrai jeu politique (partis élections, rôle des médias…) se poursuit au niveau national. Enfin, la politique des petits pas (abaissement des barrières douanières, intégration des marchés, règles communes…) s’essouffle sérieusement.
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Un nouveau souverain qui a souvent le dernier mot
Alors que, derrière plus d’Europe, certains entendent plus d’argent allemand et d’autres des transferts de souveraineté nationale à l’échelle de l’UE, les souverains traditionnels (les nations) sont désormais aux prises avec la souveraineté des marchés. Et ces derniers ont généralement le dernier mot.
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        Petits arrangements entre soi
On s’est arrangé entre chefs de gouvernement. Ce qui a permis à Bruxelles d’imposer à la Grèce et l’Italie, devenues institutionnellement  muettes, des réformes présentées comme contrepartie de l’aide financière… et à l’Allemagne d’octroyer cette aide, en passant sur le dos de l’opinion publique et des procédures parlementaires.
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Ingérence ? Renforcer les structures parlementaires de l’UE
Avec ce qui se prépare en matière de supervision des banques ainsi que d’une garantie européenne sur les dépôts, les institutions européennes vont s’ingérer dans la politique budgétaire des États. Pour le ministre allemand des Finances, un tel transfert devrait s’accompagner d’un renforcement des structures parlementaires au niveau de l’UE – établissement d’une 2ème chambre (sur la base de représentants des parlements nationaux) et élection du président de l’UE au suffrage universel.
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        Il y a un mais… mais ce n’est pas une raison
Le problème est qu’il n’est pas évident que les Européens soient prêts à un tel transfert – considéré comme un renoncement à leur souveraineté nationale. En revanche, se contenter de seriner plus d’Europe sans y garantir les conditions d’une démocratie, serait de la plus grande naïveté.
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Sources :
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Le billet du 6 juillet 2012 de Georges Ugeux s’intitule : Croissance et Gouvernement : la grande illusion. Voir son blog Démystifier la finance : http://finance.blog.lemonde.fr/.
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La présentation de l’auteur précise notamment qu’il est docteur en Droit et licencié en Sciences Économiques de l'Université Catholique de Louvain. Sa carrière a été à la croisée des secteurs privés, publics et académiques, dominée à travers toutes ces étapes par la finance. Banquier commercial à la Société Générale de Banque, banquier d’affaires chez Morgan Stanley et Kidder Peabody, président du Fonds Européen d’Investissement, il est parti aux États-Unis en 1996 pour diriger la division internationale du New York Stock Exchange. En 2003, il fonde Galileo Global Advisors, une banque d’affaires active au niveau international, et exclusivement dans le conseil. Belge, il vient d'acquérir la nationalité américaine. Il est l'auteur d'un livre sur "La Trahison de la finance: douze mesures pour rétablir la confiance" édité en Septembre 2010 par Odile Jacob.
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L’article de Piotr Bura est paru dans Gazeta Wyborcza du 6 juillet 2012 sous le titre : DNA Europy, czyli jak uratować Unię Europejską i nie zniszczyć demokracji. Une version en français (traduction par Lucyna Haaso-Bastin) est diponible sur le site de Presseurop (Remodeler l’ADN de l’Europe) :
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Ce site indique par ailleurs que l’auteur est analyste politique, commentateur et collaborateur au Centre pour les relations internationales de Varsovie. Il est aussi un spécialiste de l’Allemagne. Professeur au centre Willy Brandt pour les études allemandes et européennes de l’université Wroclaw jusqu’en juin 2006, il a été maître de conférence à l’Institut d'études allemandes de l’université de Birmingham.
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L’illustration, redimensionnée et légèrement teintée (L’œuf de Colomb – gravure de William Hogarth), provient du site du Projet Gutenberg :
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