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vendredi 1 juin 2012
Saint Empire germanique du futur
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Till, mon sourcier en informations de tout genre, ayant
remarqué que j’avais mordu à l’hameçon Montesquieu + Allemagne (voir mes
billets des 30 et 31 mai), s’est empressé de m’inonder sur des thèmes assez proches.
J’ai retenu deux spécimens, signalés en leur temps dans Courrier
International (CI) : l’un datant de fin 2006, paru dans Tygodnik Powszechny
(L’Hebdomadaire universel ou général), l’autre il y a 6 ou 7 mois
dans le Wall Street Journal
(WSJ). Comme cela avait été le cas à propos de Montesquieu dans Die Zeit,
ici aussi ce sont des historiens qui sont à la manœuvre.
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Wholly/holy et fédéral/habsbourgeois
Je commence par le plus récent, du 10 novembre 2011 sous le
titre 2021: The New Europe
dont CI (n° 1100) baptise de larges
extraits : En 2021, Vienne, capitale d’une nouvelle Europe
"germanique". C’est assez enlevé, d’un ton qui a fortement réjoui
plusieurs lecteurs (*) et
qui pourrait surprendre dans le WSJ – à moins de se souvenir que celui-ci a été
racheté, voici cinq ans, par News Corp.
– c’est-à-dire Murdoch.
Comme signalé plus haut, l’auteur est un historien, Niall Ferguson, un britannique par
ailleurs spécialisé dans la finance et l’économie, et qui enseigne à Harvard.
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(*) On accède directement à l’article
en anglais et aux commentaires dans l’édition en ligne du WSJ :
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Il s’agit d’un scénario dont l’aboutissement dans en une
dizaine d’année est une Europe ayant pris la forme de ce que des langues acérées
désignent par un Wholly German Empire. Le holy qui se cache dans wholly n’ayant pas échappé aux traducteurs de CI, ils en ont fait
un Véritable Saint Empire germanique. Il s’agit de la structure
d’une Europe redessinée dont la saveur n’aurait peut-être pas déplu à Montesquieu – un fédéralisme budgétaire – mais celle aussi
d’un Saint Empire à forte coloration habsbourgeoise.
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Plus intéressant est de préciser à quoi correspond cette
Europe redessinée puis de suivre le raisonnement qui montre comment on pourrait
en arriver là. C’est ce que je vais essayer de ramasser maintenant à partir des
versions en anglais (WSJ) et en français (CI), sachant d’ailleurs que la
seconde n’a pas forcément respecté l’ordre des alinéas parmi les extraits qui
ont été traduits.
Une Europe redessinée
C’est une Europe redessinée, dans la mesure où les
Britanniques en sont sortis, que l’Irlande de plus en plus mal à l’aise
vis-à-vis de Bruxelles a fait de même, que les Écossais ont mis une sourdine à
leurs velléités d’autonomie, que tout ce monde s’est rapproché pour donner un Royaume Ré-Uni qui profite largement de capitaux chinois.
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Dans la mesure aussi où en Scandinavie, Islande comprise,
les tendances national-populistes (qu’un surmoi historique n’inhibe pas comme
c’est le cas en Allemagne) ont entrainé un refus d’avoir à payer pour les pays
du Sud, une scission par rapport à l’Union européenne (UE), et la création
d’une Ligue du Nord à la
Viking.
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En revanche, l’Europe redessinée (**) – qui comprend tout le reste de
l’actuelle UE, a intégré les pays de l’ex-Yougoslavie.
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(**) Sur la carte – faite un peu à
la va-vite – qui illustre ce billet, et par analogie avec les USA, l’Europe
redessinée est désignée par USE (United States of Europe) et comporte – comme on
le verra par la suite – trois sous-ensembles : un USE méditerranéen des vacances ; en
bordure de la Baltique, mais sans la Scandinavie, un USE comme zone franche productrice dans un régime de "laissez-faire"
économique ; et le reste des USE.
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Sur les rives de l’Europe méditerranéenne, où 20% de la
population a plus de 65 ans et 20% se trouve au chômage, l’économie est en
bonne partie au service d’Allemands qui y ont désormais leurs résidences
secondaires. Les Pays baltes quant à eux, et la Pologne, sont également en
relation économique avec l’Allemagne, mais autrement : ils sont tous
passés à l’euro, et les Allemands y investissent pour y développer des capacités
de production plus rentables.
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Curieusement – et même si on subodore que la France a un pied dans
l’Europe du Sud, l’article est presque muet à son sujet. (***)
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(***) Si on s'éloigne de article lui-même, pour s'intéresser à son auteur, la célébrité de Niall Ferguson tient notamment à un livre controversé (The Pity of War, 1998) où il estime qu'il aurait mieux valu que le Royaume-Uni soit resté en dehors du conflit en 1914 et qu'elle ait laissé l'Allemagne l'emporter : la guerre ne serait pas devenue mondiale, et l'Europe, devenue prospère sous la houlette germanique, aurait échappé au fascisme et au communisme. On classe habituellement Ferguson comme proche des néo-conservateurs.
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Cheminement
Au moment où Niall Ferguson livre son scénario au WSJ, on sent bien
l’ambiance : l’euro est menacé et l’UE à sa suite. La théorie des dominos
travaille tous les esprits, d’une part quant aux dettes souveraines susceptible
d’expulser, chacun à son tour de la zone euro, plusieurs pays européens, tout
en mettant particulièrement à mal le système bancaire… d’autre part, mais on en
constate concrètement ici les premiers effets, plusieurs gouvernements ont déjà
succombé au désaveu des électeurs. L’auteur annonce sans trop d’imagination le
changement de Président en France et – plus risqué – celui de la Chancelière
allemande puis, de l’autre côté de l’Atlantique, du Président américain.
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Il attribue notamment le basculement de la CDU vers le SPD
en Allemagne à une opinion qui a fini par en avoir assez que l’on cherche à
sauver les banquiers sur le dos des contribuables. Dans le domaine financier,
se conjuguent deux phénomènes : la création d’une sorte de Ministère européen
des finances – à Vienne, histoire de prendre un peu de champ par
rapport à Bruxelles ; et la carte blanche donnée au Directeur de la Banque
centrale européenne d’outrepasser son mandat, d’en faire de la BCE un prêteur de dernier
ressort pour les gouvernements, en rachetant par exemple les obligations
italiennes et espagnoles (une technique du type planche à billet) – c’est un
élément qui me semble clé dans ce scénario : est-ce que ça marche ? oui... et l’euro s’en
porte mieux par la suite.
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Par ailleurs
S’ajoute enfin un élément de contexte destiné –
s’avèrera-t-il lui-aussi pertinent ? – à étoffer le propos. Sur le
pourtour méditerranéen et malgré les espoirs qu’il avait suscités, le printemps arabe
fait long feu. Une attaque (non nucléaire, les Européens ayant dissuadé Israël
d’en venir là, par crainte peut-être de voir arriver de nouveaux nuages du type
Tchernobyl au-dessus de leurs têtes, voire de leurs plages) sur les
installations nucléaires iraniennes, a
ressoudé tout ce monde – même la Turquie, qui a mis fin à la séparation
séculaire qu’Ataturk avait initié
entre l’Islam et l’État. Et les USA, désormais présidés par le Mormon Mitt Romney avaient à ce moment-là d’autres souci que d’apporter leur
soutien à Israël.
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jeudi 31 mai 2012
Montesquieu, Allemagne, fédéralisme (B)
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Vers une
République fédérative d’Allemagne ?
Au-delà du réel souci que nous avons constaté d’aller dans
le détail quand il prend des notes, l’intérêt de Montesquieu porte
manifestement sur l’organisation politique complexe qu’il découvre. À la
différence d’une France centralisée, il s’agit d’une structure
constitutionnelle qui laisse une grande liberté aux régions, aux territoires et
à certaines villes qui ne sont pas sous la coupe directe d’un des souverains. (*) Ainsi, la
Bavière, le Württemberg, la Saxe mais aussi Ratisbonne, Augsbourg ou Hambourg,
se comportent presque comme des États souverains, tout en restant membres d’un
même corps politique.
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(*) On distingue les villes d’Empire, directement rattachées à l’empereur et des villes libres qui n’ont ni impôt à verser ni troupe à fournir à l’empereur
(*) On distingue les villes d’Empire, directement rattachées à l’empereur et des villes libres qui n’ont ni impôt à verser ni troupe à fournir à l’empereur
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Quel nom donner à tout cela, se demande-t-il. Membre
respectable de la noblesse, il est invité à dîner chez des maires, des
ministres de haut rang, voire des souverains et pas des moindres. Ce qui lui
est dit l’aide ainsi à comprendre que cette manière de faire est
l’aboutissement d’un chemin sinueux au fil de l’Histoire. C’est à partir des
cinq grands duchés qui existaient au Moyen-âge (Bavière, Souabe, Lorraine,
Franconie, Saxe) que le pays allemand est progressivement devenu un tout.
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Pas de monarque héréditaire mais un empereur qui, depuis le
13ème siècle est désigné par 7 (puis 9) souverains. Afin de parvenir
à ce que tous s’entendent – et ce et jusque y compris le souverain le moins
puissant ainsi que les villes – l’empereur réunit régulièrement les
représentants de chacune des parties à l’Hôtel de ville de Ratisbonne en vue de
trouver une position commune pour chacun des points litigieux. La Diète
d’Empire de Ratisbonne, se dit alors Montesquieu, incarne d’une certaine façon
une séparation entre le pouvoir impérial et celui sous l’égide des territoires
et villes rassemblées. Et d’admirer comment ce gouvernement fonctionne en
douceur.
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Ce qui ne veut pas die que cette manière de faire n’a pas
été l’objet de critiques. Montesquieu avait eu connaissance de la traduction en
français de l’ouvrage datant de 1667, d’un spécialiste du droit public – Samuel
von Pufendorf – qui voyait en l’Allemagne une alliance assez lâche et non
l’expression d’un État souverain. Par ailleurs, le 1er ministre du
Brunswick lui avait signalé un problème récent : depuis 1701, l’armée du
Royaume de Prusse était en croissance continue – ce qui représentait un facteur
d’imprévisibilité. Et le roi Frédéric Guillaume 1er y exerçait, de
façon tyrannique, un pouvoir centralisateur.
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Montesquieu, qui ne se prend pas pour un devin, se garde
d’en juger. Et, au moment où il quitte – à regret semble-t-il – l’Allemagne, il
est persuadé que, en dépit des objections mentionnées, l’Empire a trouvé sa
voie vers une organisation étatique articulée sur deux niveaux : si l’on
parvient à maîtriser la Prusse allemande et si l’on accorde aux sujets des
principautés des libertés comparables à celles dont on bénéficie dans les
villes, on aura un État qui sera l’exemple-type selon les principes d’une
organisation confédérée. Ce qu’il décrira explicitement plus tard comme la
République fédérative d’Allemagne dans L’Esprit des lois. N’est-ce
pas ce que – dans une traduction un peu libre – on pourrait désigner comme la
Bundesrepublik Deutschland ? À savoir la RFA.
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Les échos de l’Histoire – aux USA, en RFA. Pour l’UE ?
Le concept est nouveau. Il est de portée historique.
Lorsque, en 1776, les colonies britanniques d’Amérique du Nord se sont
détachées de leur contrée d’origine et se sont rassemblées pour devenir les
États-Unis, le juriste et homme politique James Madison a dit avoir trouvé,
dans les écrits de Montesquieu, comme un oracle : dans L’Esprit
des lois (1748), le passage sur l’Allemagne l’avait particulièrement
intéressé. Et quand, en 1786, il eut à rédiger cette Constitution qui a
transformé une confédération assez lâche d’États en une Union, il s’est inspiré
de l’organisation prévalant dans l’Empire germanique – époustouflant contrecoup
de l’Histoire.
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Au cours des deux derniers siècles, l’ancien Empire a connu
une évolution que l’historien et écrivain Albert Funk décrit de façon
fascinante dans sa Petite Histoire du fédéralisme
(Kleine
Geschichte des Föderalismus) et a abouti, pour les régions et le
villes qui en faisaient encore partie, à la RFA. En mettant entre parenthèses les deux épisodes bien
connus [ce qui ne semble pas une raison pour en sous-estimer la signification] du national-socialisme et de la RDA, il conclut que l’Allemagne est
restée constamment fidèle aux principes du fédéralisme.
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L’Europe doit-elle devenir un jour une véritable fédération
comme Montesquieu en avait explicitement exprimé le vœu dans une lettre au 1er
ministre du Brunswick ? On n’en n’est pas encore là. Il se peut que son
édifiant oracle pousse, à l’avenir, nos hommes politiques à s’interroger plus
fréquemment à ce sujet.
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Le présent
billet se compose de deux parties qui se suivent chronologiquement et dont le
titre se termine, respectivement, par (A) et (B).
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Ma
maîtrise de la langue allemande étant incertaine, il est recommandé – pour
aboutir à une compréhension plus exacte – de se référer au texte original de
l’article en allemand. Celui-ci est accessible en ligne à l’adresse
suivante :
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Ce même
texte, découpé en trois parties, a également été publié en France dans le
magazine Vocable-Allemand au cours de mars 2011. Je lui
suis reconnaissant pour le lexique des principaux mots qui y figure en marge et
qui m’a aidé à restituer une interprétation moins approximative que ce que j’en
comprenais spontanément.
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La carte
s’inspire de celle qui se trouve à l’article de Wikipedia sur le Saint Empire
romain germanique en 1789 – donc plusieurs décennies après le voyage de Montesquieu
(1728-29). Elle permet de visualiser le morcellement de l’Empire.
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mercredi 30 mai 2012
Montesquieu, Allemagne, fédéralisme (A)
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En ces temps dits de crise, alors que les questions
financières et économiques chahutent le présent et menacent le futur de l’Union
Européenne (UE), l’ami Till a exhumé pour moi un article du journal allemand Die
Zeit datant du début de l’an dernier. Il aborde la question des
relations entre les pays de l’UE sous un angle autre que l’image actuellement
en vogue d’une Chancelière d’un pays qui se veut responsable et qui dicterait
leur marche à suivre à des pays du Sud par trop prodigues : quelle dose de
fédéralisme doit-elle être instillée dans le fonctionnement de l’UE ?
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Réunion d’États indépendants ou État fédéral ?
Chacun sait que la question n’est pas neuve. Même si c’est
loin d’être l’alpha et l’oméga en la matière, l’article de la version française
de Wikipedia ne cache pas que la manière de conduire l'UE a toujours
hésité entre une voie où les États conservent l'ensemble de leurs prérogatives
et celle, dite fédérale, où une partie de la souveraineté des États lui est
déléguée. Dans le premier cas, les décisions communautaires doivent être prises à l'unanimité – seuls les
chefs d'État ayant la légitimité démocratique pour représenter leurs citoyens.
Dans le second cas, les institutions doivent représenter directement les
citoyens – ce qui relève d’un autre type de prise de décision au sein des
institutions.
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Il est intéressant de noter que,
passant d’une version de Wikipedia à l’autre, selon la langue choisie, et la
structure de l’article et la manière de présenter la question peut sensiblement
différer. La version française prend acte que l’UE est, pour une part, une
confédération (où des États indépendants délèguent certaines compétences à des
organes communs) et, sur d’autres aspects, il y a une entité supérieure aux
États, comme dans une fédération. Les Allemands, les Autrichiens et les Belges
germanophones donnent à ce type de structure le nom de staatenverbund ce qui revient à penser en termes
de gouvernance multi-niveau – les États membres restant néanmoins unitaires (à
moins d'être déjà fédéraux comme l'Allemagne, la Belgique ou l'Autriche).
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Montesquieu
parcourt l’Europe
Venons-en à l’article que, en janvier 2011, Jürgen Overhoff,
historien qui enseigne à l’université de Hambourg a signé dans Die
Zeit sur l’influence qu’a eu pour Montesquieu le séjour qu’il a
effectué en Allemagne en 1728-29. Qui ne connaît Montesquieu (1689-1755) et son
ouvrage L’Esprit
des lois (1748) où il a jeté des fondements qui ont servi à la
constitution des États modernes ? En soulignant notamment la nécessaire
indépendance et le contrôle réciproque des trois pouvoirs : l’Exécutif, le
Législatif et le Judiciaire. On sait aussi que sa pensée s’est inspirée de ce
qu’il avait découvert au cours de voyages en France et en Europe.
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Ainsi, en Angleterre où, depuis la Glorieuse Révolution
de 1688-89, les lois étaient édictées suite à une procédure impliquant des
représentants élus des citoyens, le roi et des lords parmi les plus influents
(en revanche, pour le 3ème pouvoir – la Justice – il n’y avait pas
grand-chose à voir avec la vision idéale qu’il s’en faisait).
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Ce qui reste étonnant est que – alors que l’on dispose des
notes et des lettres rédigées au cours de son long voyage à travers le Saint Empire
romain germanique – celles-ci n’ont guère été exploitées, même après avoir été
imprimées à Bordeaux, un siècle et demi après sa mort… ni d’ailleurs été
traduites en allemand. Quand on s’y penche pourtant, on est stupéfait d’y
trouver, non seulement un compte rendu fort vivant sur les Allemands, leur
culture les paysages et les villes, mais aussi la description d’un régime
constitutionnel unique en son genre et susceptible de servir de modèle pour
d’autres Nations. Montesquieu y découvre le fédéralisme et le considère comme un des
éléments faisant partie de l’héritage constitutionnel pour l’avenir de
l’Europe.
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Son chemin à travers l’Allemagne
C'est en avril 1728 qu'il prend la route pour Karlsruhe –
ça commence mal : Montesquieu maudit l’état des routes et renonce à
remonter sur Hambourg. Il se dirige vers Ratisbonne (Regensburg), ville où,
depuis 1663, siège en permanence la Diète d’Empire. Il longe ensuite le Danube en
direction de Vienne, résidence séculaire de l’empereur des Habsbourg, puis pique vers
Graz, Ljubljana (*)
et Trieste, jusqu’à la frontière italienne qu'il atteint pour le Nouvel an de 1729.
(*) Ljubljana
est l’actuelle capitale de la Slovénie – cette ville s’appelait alors Laibach.
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Il repart vers le Nord : Munich, Augsbourg,
Ludwigsburg, Mannheim, Francfort-sur-le-Main, Bonn, Cologne, Düsseldorf,
Münster, Hanovre, Brunswick (Braunschweig) et un crochet par le massif du Harz
avant de reprendre le chemin du retour par la Hollande. En octobre 1729 il est
de nouveau en France.
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Impressions de voyage
Plus d’un an et demi donc au total, où il a accumulé nombre
de remarques étonnantes. Il s’émerveille des paysages du Württemberg, des
vignobles du Rhin (il est bordelais d’origine), de la salaison des jambons de
Westphalie… Il apprécie le pumpernickel mais tout aussi
bien les galeries de peintures de Düsseldorf (des Rubens, des Van Dyck, des
Raphael qui s’y trouvaient alors ont depuis migré vers Mannheim ou Munich), la
résidence – Nymphenburg – du souverain bavarois, la cathédrale de Cologne en
cours de reconstruction, (**)
l’Hôtel de ville d’Augsbourg, cité où coexistent, en paix et à
parité, catholiques et protestants – chose alors impensable en France. (***)
(**) En fait, pour
des questions d’argent et parce que le gothique n’était plus de mode, la
construction de la cathédrale de Cologne avait été interrompue au 16ème siècle, même si quelques
timides tentatives avaient suivi. La reprise des travaux et l’achèvement
attendront le 19ème siècle.
(***) L’édit
de Nantes (Henri IV – 1598) avait donné la liberté de culte aux protestants.
Ses clauses furent révoquées par étapes successives au cours du 17ème
siècle, et de façon définitive en 1685 : le protestantisme devint interdit
sur le territoire français – ce qui provoqua un exil massif de huguenots vers des pays protestants, en
Europe et de l’autre côté de l’Atlantique. Même si cette décision fut appliquée
de façon progressivement plus souple par les successeurs de Louis XIV, elle ne
fut abolie qu’à la Révolution Française.
Or il faut savoir que, en 1715 – année de la
mort de Louis XIV, Montesquieu avait, à 26 ans, épousé une riche protestante…
Ses remarques sur le sujet ne viennent donc pas de quelqu’un qui y est
indifférent.
L’auteur
de l’article insère une anecdote : pris de fièvre alors qu’il se trouvait
justement à Augsbourg, Montesquieu consulte un médecin catholique qui le soigne
avec des médicaments d’un médecin protestant – la fièvre tombe en effet mais
cet épisode s’achève avec un estomac à son tour détraqué.
Rappelons-nous
enfin que c’est à Augsbourg, en 1530, que l’empereur Charles Quint, ayant réuni le
conseil du Saint Empire romain germanique afin de savoir quelle ligne suivre
face à la Réforme protestante, le texte présenté par les luthériens (la
Confession d’Augsbourg) fut rejeté.
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Généralement reçu de façon amicale et avec bienveillance,
Montesquieu note qu’en Saxe cependant, les habitants sont plus prompts à des
réparties qui ne manquent éventuellement pas d’esprit, alors que, en Bavière,
demander l’heure qu’il est peut plonger votre vis-à-vis dans une grande
perplexité… et demander un verre d’eau faire pouffer de rire : pourquoi
pas de la bière comme tout le monde ? Mais, tout compte fait, une fois une
certaine réserve passée et la glace rompue, les Allemands lui plaisent.
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Le présent
billet se compose de deux parties qui se suivent chronologiquement et dont le
titre se termine, respectivement, par (A) et (B).
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Ma
maîtrise de la langue allemande étant incertaine, il est recommandé – pour
aboutir à une compréhension plus exacte – de se référer au texte original de
l’article. Celui-ci est accessible en ligne à l’adresse
suivante :
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Ce même
texte, découpé en trois parties, a également été publié en France dans le
magazine Vocable-Allemand en mars 2011. Je lui
suis reconnaissant pour le lexique des principaux mots qui y figure en marge et
qui m’a aidé à restituer une interprétation moins approximative que ce que j’en
comprenais spontanément.
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La carte
s’inspire de celle qui se trouve à l’article de Wikipedia sur le Saint Empire
romain germanique en 1648 – donc plusieurs décennies avant le voyage de
Montesquieu (1728-29). Elle permet de visualiser le trajet parcouru.
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mardi 15 mai 2012
Entre les deux… (21)
Dewey et James :
contexte et nature de la vérité
Philosophe empiriste américain, John Dewey s’interroge sur
le fait qu’habituellement, lorsqu’on raisonne sur des choses, on les sort de
leur contexte. Lui et William James s’attaquent ainsi au problème de la vérité
dans un monde où les choses se modifient selon leur contexte et où la nature de
la pensée (mind) qui
permet de les connaître, fait elle-même partie de ce contexte.
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James affiche la différence de sa démarche avec celle de la
scholastique qui consiste à ajouter une brique de certitude à la
précédente : pour lui, la compréhension part d’un tout qui
éclaire les parties qui le composent – vérité certes provisoire mais dont il
n’y a pas lieu d’abandonner la quête. De son côté, Dewey dénonce l’attitude
passive – comparable à celle d’un pur spectateur - de la philosophie classique.
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Des Allemands et des Français du courant de la
phénoménologie reprendront la balle au bond.
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Husserl et l’idée
d’intersubjectivité
Edmund Husserl est le pionnier de la phénoménologie :
il a cherché à étudier objectivement l’état de conscience ainsi que
l’expérience qu’on en a (les phénomènes), à la première personne. Bien que
lesté d’un bagage scientifique et philosophique des plus classiques, il est
arrivé à la conclusion qu’un rationalisme devenu un peu fou et un aveuglement à
l’égard du transcendantal sont à l’origine de la crise du modernisme européen.
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Dépassant les dichotomies subjectif/objectif et
réalisme/idéalisme, il a insisté sur le rôle de l’empathie (pour lui :
ressentir ce que les autres ressentent) au cours de la démarche consistant à se
construire un monde. Il a conclu à l’existence d’une réalité objective mais
comme expérience partagée (intersubjectivité). Quant au corps, on peut le
considérer comme un objet matériel, bien distinct comme les autres objets, mais
nous en avons tout autant une expérience vécue de l’intérieur et que, dans
l’action d’autres que nous vivent cette même expérience.
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Digression
L’auteur s’arrête un moment
sur le célèbre dilemme du prisonnier : deux suspects dont on ne sait
lequel a fait un mauvais coup, sont isolés chacun dans une cellule. On leur
propose que celui qui dénoncera l’autre sera libéré et que l’autre aura la
peine maximale ; en cas de dénonciation réciproque, ils écoperont tous les
deux d’une peine modérée ; et si tous les deux se taisent, ils auront
chacun une peine légère.
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S’opposent ici deux
démarches : l’une, utilitaire et calculatrice, typique de l’hémisphère
gauche (et bonne pour les philosophes, pour les programmeurs informatiques… et
diagnostiquée chez certains psychopathes, insinue l’auteur) ; l’autre
démarche, empathique et altruiste, correspond mieux à l’hémisphère droit. Le
pur calcul, chacun pour soi, conduit à une dénonciation réciproque et à une
peine modérée pour l’un et l’autre, alors que l’empathie altruiste sans aucun
calcul, résulte dans le fait que tous les deux se taisent et ne pâtiront que de
la peine légère.
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Les expériences qui ont été
faites montrent que la plupart des sujets jouent le jeu de la coopération mutuelle
plutôt que de se confiner à un calcul individuel intéressé. De plus, on détecte
alors une plus grande activité des aires du cerveau associées au plaisir, ou
bien dans l’hémisphère droit. Dans certains cas, on s’est arrangé pour que l’un
des deux partenaires soit un ordinateur : ce sont, cette fois, les aires
de l’hémisphère gauche qui sont entrées en action.
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Merleau-Ponty :
l’empathie et le corps
Maurice Merleau-Ponty est l’héritier de Husserl pour ce qui
est du corps vécu, et de Bergson selon qui le corps sert
d’intermédiaire à notre expérience en ce que celle-ci est immergée dans le
monde. Pour lui, le corps est le lieu où la conscience et le corps se relient
et s’engagent mutuellement. Les objets n’existent pas de façon isolée les uns
des autres mais sont le reflet d’une coexistence plus large. D’où un sens
intrinsèque d’incomplétude de perspective, et d’une profondeur qui est absente
si on ne s’attache qu’aux reflets distincts d’un objet.
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Les cas cliniques d’apraxie
(incapacité d’agir) peuvent éclairer ce point : pour des lésions du
cerveau droit, est touchée la relation entre le corps et le sujet, ou bien
entre le corps et l’espace environnant ; pour les lésions du cerveau
gauche, c’est la capacité d’utiliser directement un objet qui est mise à mal.
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Ainsi, parvient-on à la vérité par un engagement vis-à-vis
du monde (et non pas via une abstraction), et en privilégiant le général sur le
particulier, l’infini plutôt que le fini. C’est l’enracinement du langage et de
la pensée dans le corps – expérience émotionnelle et viscérale que nous
partageons avec les autres – qui permet de parvenir à une vérité partagée, même
si celle-ci reste relative.
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The Master and his Emissary – The divided brain and the making of the Western world – Iain McGilchrist – Yale University Press – 2009 – 597 pages...
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Le présent billet fait suite à celui du 15 avril. Il fait partie d’une séquence sur le Cerveau commencée le 4 juin 2010 (voir la liste des thèmes dans la marge de droite). Il n'est pas exclu qu'au cours de la traduction et en cherchant à condenser, il y ait eu des erreurs ou une mauvaise compréhension : se référer directement à l'ouvrage mentionné ci-dessus.
Le présent billet fait suite à celui du 15 avril. Il fait partie d’une séquence sur le Cerveau commencée le 4 juin 2010 (voir la liste des thèmes dans la marge de droite). Il n'est pas exclu qu'au cours de la traduction et en cherchant à condenser, il y ait eu des erreurs ou une mauvaise compréhension : se référer directement à l'ouvrage mentionné ci-dessus.
mardi 1 mai 2012
Index 2012 (mai > août)
INDEX 2012 (de mai à août)
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Pour retrouver l'article sur le sujet qui vous intéresse :
Voir ci-dessous.
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Mis à jour à l'article : Entre les deux... (21) (15 mai 2012)
.Exemple : 2012-05-15 DEWEY John (Entre les deux... (21))
- Noter le mois (exemple : 2012-05-15)
- Noter le titre (exemple : Entre les deux... (21))
- Aller à la rubrique ARTICLES MOIS PAR MOIS, à droite de cet écran
- Dans 2012 cliquer sur le mois choisi (exemple : 05 > mai)
- Faire défiler les articles jusqu'au titre indiqué (exemple : Entre les deux... (21))
.
... Il existe d'autres index pour 2008, 2009, 2010, 2011 et 2012 (par tranches de 4 mois)
... cliquer sur * Index (THÈMES dans la marge de droite)
.
*
A
B
2012-05-15 BERGSON Henri (Entre les deux (21))
C
D
2012-05-15 DEWEY John (Entre les deux (21))
E
F
G
H
2012-05-15 HUSSERL Edmund (Entre les deux (21))
I
J
2012-05-15 JAMES William (Entre les deux (21))
K
L
M
2012-05-15 MASTER (THE)-AND-HIS-EMISSARY (Entre les deux (21))
2012-05-15 McGILCHRIST Iain (Entre les deux (21))
2012-05-15 MERLEAU-PONTY Maurice (Entre les deux (21))
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2012-05-15 PHÉNOMÈNOLOGIE (Entre les deux (21))
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.Exemple : 2012-05-15 DEWEY John (Entre les deux... (21))
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2012-05-15 HUSSERL Edmund (Entre les deux (21))
I
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2012-05-15 JAMES William (Entre les deux (21))
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2012-05-15 MERLEAU-PONTY Maurice (Entre les deux (21))
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lundi 30 avril 2012
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Mis à jour à l'article : Entre les deux... (20) (15 avril 2012)
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Exemple : 2012-02-03 MATIGNON (L'année 2012 consacrée à l'autisme)
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2012-02-03 MATIGNON (L'année 2012 consacrée à l'autisme)
2012-04-15 ESCHER Maurits Cornelis (Entre les deux... (20))
2012-01-15 McGILCHRIST Iain (Entre les deux... (17))
2012-02-15 McGILCHRIST Iain (Entre les deux... (18))
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2012-03-09 TODD Emmanuel (Jung referait-il surface - b)
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Union des Républiques Socialistes Soviétiques >> U.R.S.S.
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mercredi 18 avril 2012
Entre les deux… (20)
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Au début de son ouvrage, l’auteur avait attiré l’attention sur le
fait que le cerveau était divisé et qu’il était sans doute opportun que
certaines choses puissent être ainsi séparées ; il avait de plus noté que
le cerveau était relativement asymétrique. Il s’était ensuite intéressé à la
nature des différences entre les deux hémisphères. Il avait alors fait
remarquer qu’il ne s’agissait pas de deux sortes de banques de données qui s’étaient
trouvés juxtaposées là par hasard, mais que s’y exprimaient plutôt l’expression
de deux ensembles de valeurs cohérentes mais néanmoins irréconciliables :
l’hémisphère gauche se consacrant notamment à la manipulation via la main
droite, ainsi que via le langage… excepté la musique – qui relève justement de
l’hémisphère droit.
.
À ce stade, il cherche à
approfondir quels sont les mondes que ces deux hémisphères font exister, et il
pose la question s’il s’agit simplement d’une asymétrie ou si l’un a la
primauté sur l’autre.
.
Revenons au thème de l’attention
Naturellement, la manière de
faire attention dépend souvent de ce sur quoi elle porte ainsi que pour quelles
raisons.
.
Ex. : S’agit-il d’un carburateur ou d’un homme qui meurt ?
Et dans ce dernier cas, selon que l’on est soi-même philosophe, médecin,
journaliste… Autre exemple : un emplacement que certains apprécieront pour
son calme et sa beauté, et d’autres parce qu’on peut le rentabiliser. Etc.
.
Notre attention survient
ainsi en réponse au monde, mais celui-ci prend aussi forme en réponse à
l’attention que nous lui portons. Cela vaut en même temps pour les bases
neuropsychologiques de notre perception du monde : ceux qui font l’impasse
sur cette question en viennent à adopter implicitement le point de vue du
matérialisme scientifique. C’est comme si, pour le dessin de M.C. Escher, des
deux mains qui se dessinent l’une l’autre, on donnait la priorité à l’une sur
l’autre.
.
Un aperçu
de ce tableau figure dans l’illustration qui se trouve en tête de ce billet.
Elle provient de l’article que, dans son édition en anglais, Wikipedia consacre
à Maurits Cornelis Escher. On ne l’y trouve pas dans l’édition française Il y
est fait remarquer que cette œuvre est vraisemblablement sous copyright mais qu’en
faire usage reste admissible, dans la mesure où elle est jointe à un article
pour aider à en faire comprendre le contenu, sans que l’on puisse recourir à
autre chose hors copyright pour fournir l’explication équivalente, et en se
limitant enfin à une reproduction en base résolution – ce qui est ici le cas
ici.
.
Quand la science évacue la philosophie
Ne jetons pas le bébé avec
l’eau du bain : il n’est pas dit que soient sans valeur les résultats
auxquels on parvient en faisant l’impasse sur la question de savoir si la forme
que prend le monde subit quelque influence selon le type d’attention que nous
lui portons. Mais, en l’absence du nécessaire scepticisme qui devrait être de
mise, on en arrive à prendre ces résultats comme allant de soi et à réduire le
corps… puis le cerveau, à l’équivalent de mécanismes.
.
C’est un hold-up : au
lieu de laisser la philosophie interroger la science et la science informer la
philosophie, une vision scientifique naïve du monde se métamorphose en une
sorte de pensée unique que l’on pourrait baptiser neuro-philosophie.
.
Une vague de fond susceptible de s’amortir ?
Il est exagéré de cibler les
seuls neuroscientifiques car il faut reconnaître que c’est l’ensemble de la
philosophie occidentale qui s’est calée sur une vision qui se veut claire et
précise, s’appuyant sur un langage dénotatif et une analyse linéaire
séquentielle – bien dans l’esprit de l’hémisphère gauche.
.
Par ailleurs, de récents
développements ont eu lieu dans le domaine de la philosophie, faisant suite à
ceux qui, à partir des années 1880 avaient touché les mathématiques et la
physique.
.
Pensons à
Cantor qui, avec la notion d’infini non-dénombrable et même d’une infinité
d’infinis, a ouvert un « au-delà » à des mathématiques désormais
incomplètes et moins certaines ; à Gödel dont les théorèmes d’incomplétude
disent que, quel que soit le système pris en référence, il y a des vérités qui
ne peuvent être prouvées en utilisant les termes propres à ce système ; en
physique, à Boltzmann (systèmes imparfaits et probabilité), à Bohr (mécanique
quantique), ou à Heisenberg (principe d’incertitude). À la différence de
l’univers mécaniste newtonien, on peut désormais prendre appui sur une vision venant
de « l’hémisphère droit », quitte à revenir ensuite et utiliser l’hémisphère
gauche pour conduire une analyse logique séquentielle, et en tirer des
conclusions.
.
Une philosophie jusqu’alors mise sous
tutelle
Pendant plus de 2000 ans
(mettons, depuis Platon avec par exemple son principe du tiers exclu, jusque
vers la fin du 19ème siècle), la philosophie avait privilégié un
processus typique de l’hémisphère gauche : verbal, analytique, pensée
abstraite et décontextualisée, raisonnement par catégories et en termes
généraux, abordant la vérité à partir d’une démarche linéaire séquentielle,
bâtissant brique à brique son édifice de la connaissance. La nature de la
réalité y a été traitée en termes de dichotomies : réel/idéal,
sujet/objet… on est dans le « ou bien/ou bien » de l’hémisphère
gauche dont les fonctions, qui visent à manipuler et à utiliser, requièrent
clarté et fixité – et par conséquence, séparation et division.
.
Évoquons les
paradoxes classiques (Achille et la tortue, la flèche immobile, tous les
Crétois sont des menteurs…) : leur énoncé devrait être un signal d’alerte que
le moment est venu de reconsidérer le raisonnement soi-disant logique par
lequel nous décrivions jusqu’alors la réalité. Le problème de l’hémisphère
gauche qui raisonne conceptuellement en vase clos, à distance de la perception
incarnée du réel, est que, dans sa conviction que c’est la logique qui prime,
c’est la réalité qu’il faut reconsidérer.
.
Notons aussi, avant d’aborder
la question des récentes évolutions de la philosophie, que dans son survol de
la philosophie depuis l’Antiquité, l’auteur remarque que très peu de
philosophes ont échappé à une mise en tutelle par l’hémisphère gauche (il cite
Pascal et Spinoza comme des exceptions) et marque d’un point d’orgue le
cartésianisme – ici qualifié de solipsiste.
.
.
The Master and his Emissary – The divided brain and the making
of the Western world – Iain McGilchrist – Yale University Press – 2009 – 597
pages...
.
Le présent billet fait suite à celui du 15 mars. Il fait partie d’une séquence sur le Cerveau commencée le 4 juin 2010 (voir la liste des thèmes dans la marge de droite). Il n'est pas exclu qu'au cours de la traduction et en cherchant à condenser, il y ait eu des erreurs ou une mauvaise compréhension : se référer directement à l'ouvrage mentionné ci-dessus.
Le présent billet fait suite à celui du 15 mars. Il fait partie d’une séquence sur le Cerveau commencée le 4 juin 2010 (voir la liste des thèmes dans la marge de droite). Il n'est pas exclu qu'au cours de la traduction et en cherchant à condenser, il y ait eu des erreurs ou une mauvaise compréhension : se référer directement à l'ouvrage mentionné ci-dessus.
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