dimanche 13 juin 2010

Quand on grandit


Réunion à fin mai. Il apparaît clairement que la progression d’Émile qui a maintenant 7 ans et demi se poursuit : chacun des bénévoles a la satisfaction de se rendre compte qu’il participe à cette évolution si positive. Ce qui ne masque pas que, sur certains points, Émile se comporte comme s’il était encore un enfant d’un âge beaucoup plus jeune : il reste du chemin à parcourir.

Étapes récentes et marquantes
- Il progresse pour faire du vélo, en ce sens qu’il a encore besoin d’être maintenu (il n’y a pas de roulettes de part et d’autre de la roue arrière) mais c’est bien lui qui avance. Il faut en même temps reconnaître que, surtout pour lui, cela sollicite beaucoup de choses : la coordination des pieds et des mains ; le mouvement des pieds en asymétrique ; de l’équilibre et de l’attention.
- La propreté semble complètement acquise.
- Il a jeté son biberon à la poubelle et ne l’a plus redemandé.

Expression des sentiments et de la pensée
De façon plus générale, Émile manifeste plus ses émotions, exprime mieux ce qu’il pense – et déverse aussi des flots de paroles.

Émotions
- Une bénévole a été absente pendant quelques séances. A son retour, une série de colères. Ah non, pas une 4ème colère… lui fait-elle comprendre. Émile s’arrête et se met à rire (par ailleurs, une musicothérapeute lui apprend la maîtrise de ses colères par la musique).
- Il exprime aussi de la fierté, en disant par exemple qu’il est un grand garçon (mais il en joue quand ça l’arrange).

Intelligence et langage
- Émile parle maintenant beaucoup, par lui-même, sans reproduire des phrases toutes faites. Le vrai verbal semble arriver mais, comme avec les petits, cela commence par l’explosion d’un jargon et il a du mal a faire correspondre son langage avec sa pensée.
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- Au cours de cette réunion mensuelle, les participants s’interrogent parce qu'il ne reprend plus, d’une séance à l’autre, les mêmes activités – plus de variété, certes, mais parfois aussi un sentiment d’ennui. Mais la créativité dont Émile a besoin pour s’exprimer ne peut-elle justement pas naître en passant par cette phase d’ennui ? D’autant que, moins concentré sur ce qu’il est en train de faire, il porte davantage attention au monde qui l’entoure
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- Dans la perspective de rejoindre un cursus scolaire, certaines séances ont lieu avec des maitresses. Celles-ci remarquent maintenant sa bonne compréhension de ce qu’il lit, le fait qu’il met l’intonation, que son langage arrive à s’appliquer à des images qui ne sont pas accompagnées d’un texte. Il progresse aussi, en suivant la méthode adéquate, pour la résolution des problèmes. Un mieux également (on l’avait évoqué dans le billet consacré à la séance du mois d’avril) pour ce qui est des transvasements.

Du chemin à parcourir
Un exemple parmi d’autres : le ressenti du corps n’est pas encore complet. C’est ainsi qu’il n’enlève pas facilement ses chaussettes.

Avec la créativité et l’imaginaire, la découverte du corps figure parmi les priorités du mois.
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Ce billet fait partie d’une série qui permet de suivre l’évolution d’Émile (ce n’est pas son vrai prénom) depuis septembre 2008 : on y accède directement en cliquant sur le thème Autisme dans la marge de droite.
D’autres articles sont parfois voisins, notamment ceux sous le thème du Cerveau, ainsi que ceux des 15 et 16 juin 2009 (Chiffres, langues… et Savants vs neurotypiques, qui figurent aussi sous le thème de l’Autisme), ou du 27 juin 2009 (Mémoire photographique)

samedi 12 juin 2010

Intermède


Ce billet ne fait pas exactement partie des condensés sur le cerveau, qui se succèdent dans ce bloc-notes. Il anticipe néanmoins celui destiné à clore l’introduction de The Master and his Emissary. Plus précisément, il développe rapidement deux notions qui y figurent : l’entropie et l’hypothèse d’une asymétrie au moment du big-bang.

L’auteur s’attarde en effet un instant sur le jeu de miroirs qui fait que, d’une part, notre cerveau divisé et asymétrique nous permettrait d’appréhender le monde de façons bien distinctes, quitte à recoller les morceaux ; et que, d’autre part, l’univers ainsi appréhendé manifeste lui-même des asymétries, parmi lesquelles il évoque plus ou moins la flèche du temps, ainsi que les deux notions que l’on vient de rappeler.

Voici – pour un premier abord et sans grande garantie de totale exactitude intellectuelle – quelques éléments que j’ai collectés à ces sujets.

L’Entropie
C’est une grandeur physique qui mesure de degré de désordre d’un système. Donnons deux exemples.

D’abord celui d’un gaz dans un tube allongé :
- Dans un cas toutes ses molécules, rassemblées et bien rangées sur la gauche, se mettraient à défiler comme des militaires le 14 juillet sur les Champs-Élysées. Désordre imperceptible ou inexistant : entropie extrêmement faible.
- Dans un autre cas, les molécules remplissent tout le tube, chacune se dirigeant au hasard dans n’importe quel sens. Grand désordre : entropie forte.

L’autre exemple est celui d’un jeu de cartes :
Si celles-ci se suivent (As, Roi, Dame… jusqu’au Deux), couleur après couleur (Pique, Cœur…), on dit qu’elles sont bien rangées, le jeu est en ordre : l’entropie est au plus bas.
Jetons le jeu en l’air plusieurs fois de suite : une fois retombées, les cartes se suivent désormais dans n’importe quel ordre : l’entropie est élevée.

D’une façon générale, pour un système laissé à lui-même, ce désordre ne peut qu’augmenter. Et si le hasard fait qu’il retrouve subitement un peu d’ordre, ce ne sera que très temporaire. C’est dans ce sens que l’on considère que l’entropie ne peut que croître, jusqu’à atteindre son niveau maximum de désordre généralisé.

Il est pourtant vrai que l’on peut localement parvenir à rendre mieux ordonné un système particulier… Ce peut être, en biologie, le cas d’une cellule qui, tant qu’elle reste en vie, maintient ou développe son niveau d’organisation. Mais, pour y arriver, il lui faut puiser de l’énergie dans son environnement extérieur. La conséquence en est que cette ponction se traduit par un plus grand désordre dans son voisinage et que, au total, l’entropie de l’ensemble constitué par la cellule vivante et son environnement aura augmenté. Quand la cellule meurt, ce transfert d’énergie en sa faveur prend fin et elle se désorganise. On en revient à ce que, globalement, l’entropie continue bien de croître au fil du temps.

La croissance irréversible de l’entropie au sein de l’univers est présentée comme une asymétrie à caractère temporel.

Big-bang asymétrique
Pour ceux qui n’adhèrent pas à un créationnisme d’une conformité sans nuance avec certains textes bibliques, le monde n’a pas été créé en 7 jours, voici 6000 ans. Ce qui ne veut pas dire que ceux qui potassent la question de la création de l’univers et élaborent théorie après théorie sur les particules élémentaires de la physique soient parvenus à des conclusions définitives ni qu’ils soient d’accord entre eux.

Il n’empêche que depuis un certain temps et résistant aux expériences qui cherchent à la mettre en défaut, l’hypothèse d’un big-bang que l’on situe il y a 13 ou 14 milliards d’années semble tenir assez confortablement la route. A noter que la prudence dicte qu’il ne s’agit pas forcément d’un commencement mais simplement d’une période dense et chaude, suivie d’une expansion dudit univers.

Chaude veut dire à une température certes mesurable mais difficilement imaginable : nous savons que l’eau bout à 100 degrés (2 zéros) et que la flamme d’un feu de bois est à plus de 1000 degrés (3 zéros) ; certains ajouteront que la couronne solaire atteint plusieurs millions de degrés (6 zéros) et que l’on aborde le domaine de la fusion nucléaire (du type bombe H). Les théoriciens du big-bang évoquent une température initiale à 32 zéros… tout en précisant qu’elle a rapidement dégringolé : un dixième de milliseconde plus tard, elle n’était plus qu’à 10 mille milliards de degrés (13 zéros), une seconde après à 10 milliards et encore 100 secondes à 1 milliard (9 zéros).

Jusqu’à présent, le Tevatron américain a été en mesure de provoquer des collisions de particules correspondant à des températures à 14 ou 15 zéros, et on espère du LHC, mis en route à la frontière franco-suisse il y a un an, qu’on parviendra aux 18 zéros. Or, en attendant, c’est justement l’analyse des expériences faites avec le Tevatron qui nous renvoie à la question d’une asymétrie dans l’univers. De quoi s’agit-il ?

On se disait que, lors du big bang originel, matière et antimatière ont été formées en quantités égales. Leurs composants élémentaires sont de même masse, mais de charge électrique opposée, à chaque particule de matière correspondant une antiparticule : ainsi de l’électron, de charge négative, et du positon, chargé positivement. Lorsqu’une particule et une antiparticule se rencontrent, elles disparaissent, leur masse se transformant en énergie (rayons gamma). Si matière et antimatière étaient restées en quantités égales, elles auraient dû s’annihiler. Or notre univers est fait de matière. Si un univers jumeau d’antimatière s’était constitué, on devrait détecter les rayons gammas produits aux frontières communes. Ce n’est pas le cas.

On en vient à l’hypothèse d’asymétrie – hypothèse qui a été confirmée par des expériences : une partie des particules de matière auraient survécu à l’annihilation réciproque avec celles d’antimatière, générant ce qui est devenu notre univers. Au début, on estimait qu’il y avait eu une particule survivante sur 10 milliards de particules de matière. Le modèle standard de la physique en était même arrivé à admettre un taux d’asymétrie de 1 pour mille. Or l’analyse de milliards de milliards de collisions réalisées avec le Tevatron pendant 8 ans donne (dans le cas des particules dites muons et anti-muons) un taux de 1%.

Ce passage de 1 pour mille à 1 pour cent est considéré comme très important. Non seulement l’hypothèse de l’asymétrie connaît une remontée spectaculaire… mais le modèle standard de la physique en est lui-même ébranlé.

mardi 8 juin 2010

Entre les deux… (2)


Toujours dans son introduction, Iain McGilchrist annonce sans grande surprise que la première partie de son livre s’attache à la description du cerveau ainsi divisé en deux hémisphères. Et s’est à partir de cet éclairage que, dans la seconde partie, il parcourra l’histoire de la culture occidentale.

Que savons-nous donc de ce cerveau dont les hémisphères, tout séparés qu’ils soient, coopèrent cependant ? Il nous faut d’abord éviter de le décrire comme une machine (de quoi s’agit-il ? quels en sont les rouages ?), et parvenir à en comprendre le fonctionnement de façon vivante.

C’est alors que les questions se bousculent :
- Le langage – polarisé du côté gauche et en même temps lié au côté droit ? La musique – simple extension ou, plus profondément au-delà du langage ? Pourquoi des droitiers (ou des gauchers) et si peu d’ambidextres ? Le corps – un ensemble moteur, greffé au cerveau ? L’émotion – un mode de connaissance, ou encore autre chose ? Les hémisphères – l’un situe les choses dans un contexte tandis que l’autre les en isole…
- Le gauche traite l’information en pièces détachées (dans le langage, les mots viennent l’un après l’autre) – le droit comme un tout (pensons aux images). Quelque part se trouve une capacité de comprendre la métaphore – ce qui n’est pas rien pour notre compréhension du monde et de nous-mêmes…
- La mise en phase avec ce qui est nouveau. Le rôle joué par l’imitation. Les différents types d’attention, selon l’hémisphère concerné – tout ce qui fonde et fait que nous entrons en relation avec le monde, ainsi que les uns avec les autres.

L’hypothèse de l’auteur est que, si les deux versions que nous en livrent chacun des hémisphères sont chacune authentique et hautement valable, il vaut mieux qu’elles restent distinctes l’une de l’autre. Et aussi que, tout autant cruciales l’une que l’autre, elles sous-tendent des valeurs et des priorités qui peuvent finalement entrer en conflit.

L’histoire de la culture occidentale
Par le biais du cerveau qui sert de médiateur à la pensée, le monde nous apparaît en fonction de la manière dont nous l’observons, y portons nos attentions, interagissons avec lui. Les extraordinaires développements qu’a connus la Grèce antique se sont accompagnés d’une prise de distance par rapport à ce monde, en même temps que les deux hémisphères cérébraux prenaient davantage d’autonomie l’un par rapport à l’autre – mais tout en coopérant de façon relativement harmonieuse.

Puis, après quelques allers-retours de balancier, l’importance prise par la conscience-de-soi, surtout depuis la Renaissance, s’est traduite par une altération de cette coopération – l’hémisphère gauche prenant le pouvoir : il est parvenu à une confiance en soi qui masque néanmoins qu’il vit en parasite sur l’hémisphère droit. C’est comme s’il nous avait enfermé dans un labyrinthe de miroirs (palais des glaces) dont toutes les échappées aménagées par le cerveau droit (le versant incarné de notre existence, les arts, les religions…) auraient été obstruées.

A ce point, l’auteur demande qu’on ne se méprenne pas sur ses intentions : il ne s’agit pour lui ni d’abandonner la raison (scepticisme anticartésien) ni de dénigrer la fonction du langage (terme utilisé en anglais : to traduce). Il faut, en revanche, éviter de se réfugier dans un rationalisme excessif et déplacé ou dans un matérialisme étroit.

Mais pourquoi donner tant d’importance au cerveau ?
En négatif, ne serait-ce déjà que parce qu’il ne filtre qu’une partie de la réalité : nous ne percevons pas, par exemple, les fréquences aiguës comme le font les chauves-souris – et quant une partie du cerveau est détruite, notre perception du monde en est affectée.

Autre angle d’attaque : ne pourrait-on plutôt pas se focaliser sur la pensée ? C’est que celle-ci s’appréhende en elle-même, tandis que l’on peut observer de l’extérieur le cerveau et sa structure – ce qui apporte un éclairage sur plusieurs des aspects de notre expérience.

Tout comme le corps où il prend sa place, le cerveau a évolué au fil des temps. Mais, à la différence du corps, cela s’est fait par additions, plutôt que par des remplacements : le cortex qui héberge les fonctions les plus avancées se greffe sur des structures sous-corticales qui participent de la régulation biologique à des niveaux inconscients. C’est grâce aux lobes frontaux que des fonctions telles que la planification, la prise de décision, la mise en perspective, l’autocontrôle… se sont mises en place.

Comprendre en quoi la structure du cerveau influence la pensée et comment s’agencent les fonctions intelligentes de notre expérience, n’est pas simple affaire de neurologues ou de psychiatres, mais vaut tout autant pour les philosophes, les artistes et tout un chacun. Le cerveau devient, en quelque sorte, une métaphore du monde.

The Master and his Emissary - The divided brain and the making of the Western world - Iain McGilchrist - Yale University Press - 2009 - 597 pages.
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Le présent billet fait partie d’une séquence sur le Cerveau commencée le 4 juin 2010 (voir la liste des thèmes dans la marge de droite). Il n'est pas exclu qu'au cours de la traduction et en cherchant à condenser, il y ait eu des erreurs ou une mauvaise compréhension : se référer directement à l'ouvrage mentionné ci-dessus.
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vendredi 4 juin 2010

Entre les deux mon cerveau balance

Cela date d’au moins une dizaine d’années : le recours à l’Internet pour la vie de tous les jours était presqu’inexistant et les nouveautés intéressantes vous arrivaient sur des disquettes 3 ½ pouces. C’est dans ces conditions que m’est tombé entre les mains un programme avec des questions en anglais mais pas trop compliqué. Un test, pour savoir si votre cerveau droit l’emportait sur votre cerveau gauche ou le contraire ; et si vous étiez plutôt visuel ou auditif.

Test et paradoxe
Une fois répondu aux questions, le verdict. Divine surprise (avais-je triché ? il me semblait que pas trop) : équilibre presque parfait entre le gauche et le droit, et entre l’auditif et le visuel. Mais il y avait un commentaire circonstancié : la douche froide… Il prenait acte des résultats tels que je viens de les indiquer, pour conclure (toujours en anglais) : "Mon cher Raoul, situé à ce point d’équilibre, vous êtes dans l’incapacité d’avancer ou de reculer, d’aller d’un côté ou de l’autre… et ainsi de prendre des décisions."

En clair, j’étais dans la situation de l’âne de Buridan qui est mort de faim et de soif entre son picotin d’avoine et son seau d’eau, faute de choisir par quoi commencer (philosophe de la première moitié du 14ème siècle, Jean Buridan, à qui on attribue ce paradoxe légendaire, fut aussi recteur de l’Université de Paris). C’est peu dire que, pendant un certain temps, j’ai considéré avec envie une de mes connaissances dont le score était bien éloigné du centre de la cible.

Les deux hémisphères du cerveau
Relation de cause à effet ? Le temps a passé et j’apprends de source bien informée qu’un ouvrage de lecture abordable mais de bon niveau est récemment paru, sous le titre : “The Master and his Emissary” (voir les références à la fin de ce billet). Le point de départ concerne précisément les deux hémisphères du cerveau et le point d’arrivée transparaît dans le sous-titre : ”The divided brain and the making of the Western world”, la thèse étant que le cerveau gauche l’ayant progressivement emporté au cours de l’évolution de la culture occidentale, celle-ci est désormais affligée d’un handicap dont il serait judicieux de parvenir à l’en débarrasser.

Servi par une belle clarté d’expression et un réel souci pédagogique, l’ouvrage est non seulement riche mais également volumineux. Au bout de quelques dizaines de pages, la question commence à poindre de savoir si l’on a bien assimilé ce qui avait précédé. C’est dans cet esprit que je me suis pris par la main en vue d’en dégager et mettre en noir sur blanc les lignes de force. Ce qui suit en est le résultat en ce qui concerne les premières pages.

Et la suite ? Je suis conscient de m’être aventuré dans une expédition qui pourra prendre du temps et se traduire par une certaine quantité d’articles dans ce bloc-notes. Même si la règle du jeu est de le partager avec d’éventuels lecteurs, je m’en sens le premier bénéficiaire. Il ne faut pas, par ailleurs, s’attendre à une quelconque qualité professionnelle, s’agissant du passage de l’anglais au français : en dépit de la longueur qui subsistera c’est bien un condensé, avec pour conséquence d'estomper certains aspects.

Voici donc, réduite à environ un tiers de son volume, la première partie de l’introduction de l’ouvrage de Iain McGilchrist.

Introduction
Il s’agit ici d’un livre sur nous-mêmes, sur le monde et comment nous en sommes arrivés là où nous sommes. C’est surtout une tentative pour comprendre quelle est la structure de ce monde que notre cerveau – lui qui est à la croisée de la pensée et de la matière – a en partie créé.
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A cet égard, la structure dudit cerveau nous fournit des indices sur celle du monde dont il nous aide à prendre connaissance : pourquoi, notamment, est-il constitué de deux hémisphères bien distincts et, qui plus est, asymétriques ?
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Ce n’est que vers le milieu du 19ème siècle qu’on s’est mieux rendu compte de cette asymétrie – le langage résidant de façon préférentielle dans l’hémisphère gauche. On s’est ensuite aperçu que c’est l’hémisphère droit qui était le mieux équipé pour l’imagerie visuelle. Étape suivante : on a concédé que l’un et l’autre hémisphère traitaient aussi bien les mots que les images… mais chacun à sa façon.
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La croyance populaire en est restée à un hémisphère gauche rationnel, réaliste et plutôt tristounet, le droit étant plus fantasque, plus créatif, bref, plus passionnant. Et, comble de l’affirmation erronée, l’hémisphère gauche serait typiquement masculin, à l’opposé du droit, féminin.
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Ne pas croire, en revanche, que c’est au seul hasard qu’on devrait la répartition de tel ou tel aspect des activités cérébrales : ceux qui ont bien étudié la question ont conclu qu’il y avait quelque chose de bien plus profond et qu’il valait la peine de chercher à l’expliquer. Mais s’en tenir à la seule neurologie et à la psychologie serait un peu court : mieux vaut élargir les investigations à la philosophie, à la littérature, aux arts et – pourquoi pas – à l’archéologie et à l’anthropologie.
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Pour l’auteur, la façon dont les deux hémisphères du cerveau diffèrent a une signification. Mais il faut aller au-delà du simple schéma descriptif : cette différence intéresse également ce qui se passe dans notre vie et permet même d’expliquer la trajectoire qui a été suivie pour ceux qui se sont inscrits dans l’évolution du Monde occidental.

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Sa thèse est que, en tant qu’êtres humains, nous avons affaire à deux réalités opposées, à deux modes d’expérience, chacun ayant une importance fondamentale pour aborder ce monde qui est à la portée de la connaissance humaine. Cette différence s’enracine dans la structure à deux hémisphères de notre cerveau. Que ne coopèrent-il pas ? Ce serait idéal. L’auteur croit pourtant assister à une sorte de lutte : lequel va prendre de l’ascendant sur l’autre ? Ce qui donnerait une clé pour comprendre sous bien des aspects ce qui prévaut dans la culture du Monde occidental contemporain.

The Master and his Emissary - The divided brain and the making of the Western world - Iain McGilchrist - Yale University Press - 2009 - 597 pages.

Le présent billet inaugure une séquence qui sera regroupée sous le thème "Cerveau" (voir la liste des thèmes dans la marge de droite). Il n'est pas exclu qu'au cours de la traduction et en cherchant à condenser, il y ait eu des erreurs ou une mauvaise compréhension : se référer directement à l'ouvrage mentionné ci-dessus.

samedi 29 mai 2010

André Degaine


L’ambiance familiale, à Clermont-Ferrand où il était né en 1926 s’y prêtait : la vie d’André Degaine qui vient de nous quitter a été marquée par la passion du théâtre. Enfant, sa mère lui avait confectionné des marionnettes. Puis il s’était plongé dans les livres. Monté à Paris, il ajoute une autre dimension : au-delà de sa vie professionnelle, il va voir les pièces qui s’y jouent, en fait l’objet d’une correspondance suivie avec son frère, s’engage dans la compagnie du Jeune théâtre des PTT à laquelle il consacre de nombreuses heures de loisir, y joue, met la main à la pâte pour les diverses fonctions qu’il faut y assumer, assure des mises en scène, etc.

Cette disposition pour imaginer et conter est également servie par un goût étonnant pour le dessin. Ce qu’il a amassé prend un jour la forme d’un ouvrage conséquent, entièrement écrit et illustré de sa main : L’histoire du théâtre dessinée, parue chez Nizet, cela fait bientôt une vingtaine d’années. Sans véritable équivalent, bénéficiant d’un bouche à oreille qui ne s’est pas démenti, cet ouvrage a connu une belle diffusion : s’il vous prend, par exemple, d’interroger des responsables des documentations de lycées ou collèges, ou des professeurs de littérature, bien d’entre eux sauront vous dire de quoi il s’agit.

Soucieux de ne pas s’en tenir aux institutions et aux adultes, il s’est lancé par la suite dans une version profondément remaniée : Le théâtre raconté aux jeunes – s’interrogeant à chaque page, tout au long de son élaboration, sur la façon dont il vaudrait mieux le présenter.
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Il aimait également organiser des promenades afin de faire découvrir à ceux qui l’accompagnaient l’histoire du théâtre à Paris et des théâtres parisiens. Il en est sorti un troisième ouvrage, conçu sur les mêmes principes, le Guide des promenades théâtrales à Paris. Lorsque l’on franchissait le seuil de la Boutique de la Comédie Française et que l’on engageait la conversation, on pouvait apprendre qu’André Degaine ne manquait pas, de temps à autre, de venir s’y informer de l’intérêt que l’on portait à ses livres et pour quelles raisons (pour soi-même, pour offrir et à qui, éventuels commentaires ou anecdotes…).

C’est au début des années ’90 qu’il commence à participer à l’émission Le masque et la plume, qui est suivie chaque dimanche par plus d’un demi-million d’auditeurs – mais, très rapidement, il a préféré s’installer parmi les spectateurs, d’où il donnait régulièrement son avis, plutôt qu’à la tribune.

Toujours dans la même veine, il est à l’origine, en 1999, du Théâtre-Club, un peu comme les ciné-clubs s’était-il dit. Les affiches en donnant le programme ? C’était André Degaine qui les avait conçues et réalisées. Accès libre dans une salle mise à disposition par le Société littéraire de la Poste et de France Télécom. Animation confiée à Alain Toutous. Outre une revue de l’actualité théâtrale – où chaque personne présente peut s’exprimer – on y accueille un invité ou discute sur un évènement du moment, et assiste à des extraits significatifs de spectacles en cours. Par la suite, Xavier Jaillard aidant, on en est venu à alterner avec la représentation intégrale de quelques spectacles.

Sa profonde connaissance du sujet a conduit André Degaine à y proposer de façon ramassée, toujours vivante, avec quelques passages joués pour illustrer le propos, une succession d’épisodes pour 25 siècles de théâtre, depuis le théâtre grec et la comédie antique, jusqu’au Théâtre Libre, à Jouvet, à Vilar… en passant par Molière, le Boulevard du crime, Courteline, Dullin, les Pitoëff


Ce billet est illustré par une photo d’André Degaine prise, il y a cinq ans, à Avignon où il se rendait régulièrement – certainement porté par le souvenir de Jean Vilar – et par les couvertures des ouvrages cités.

jeudi 20 mai 2010

Let’s facebook it


Ne nous leurrons pas : parmi nos connaissances, une fraction non négligeable est sur Facebook. Il y en aurait actuellement dans les 10 millions en France. Quant on se souvient que ce pays compte 20 millions de foyers et 30 millions d’inscrits sur les listes électorales, on est dans des ordres de grandeur comparables.

Contrepartie de cette popularité, me raconte Ivona pour qui ce qui touche à Internet n’est guère étranger, quelques horreurs et bien des craintes étalées sur la place publique.

Conséquences inattendues
- Ces temps-ci, ce sont les apéros géants dont la tenue turlupine les pouvoirs locaux autant et encore plus que le gouvernement.
- Il y a peu, une faille de sécurité avait permis à n’importe quel tiers d’accéder en quelques clics à l’historique des échanges au sein de groupes d’amis dont certains n’avaient pas du tout envie de laisser s’ébruiter leurs propos.

Problème de Droit du travail
Au tribunal des Prudhommes de Boulogne-Billancourt, quelques employés ont contesté leur licenciement, au prétexte d’avoir critiqué leur hiérarchie au cours de leurs conversations au sein de leur groupe Facebook pourtant extérieur à l’entreprise, l’un de leurs amis (bien intentionné) de ce même groupe les ayant dénoncés – ces propos doivent-ils être considérés comme privés, et relever du libre droit de s’exprimer en dehors du temps de travail ? On voit que l’affaire peut faire jurisprudence.

Quant à Till, dont les investigations vont préférentiellement vers la presse écrite internationale, il a vite fait de repérer deux articles – moins alarmistes mais qui n’en perdent pas pour autant de leur intérêt : l’un dans Die Zeit, l’autre dans The Economist.

Épidémies : pile et face
L’article de The Economist (Social networks catch a early glimpse of disease outbreaks) date d’il y a moins d’une semaine et rend compte d’une recherche signée par deux universitaires (Nicholas Christakis, à Harvard, et James Fowler, à San Diego). L’idée de départ a été de comparer les effets de la grippe entre deux ensembles d’étudiants au cours des quatre derniers mois de 2009 – les premiers avaient été choisis au hasard et n‘avaient donc pas de raison particulière de se fréquenter ; le second ensemble était l’addition d’une centaine de petits groupes de connaissances.

Premier constat, la grippe s’est diffusée plus rapidement au sein du deuxième échantillon : le pic a précédé de deux semaines celui constaté dans le groupe où l'on ne se connaissait pas. Second constat : s’agissant des symptômes spontanément signalés par ceux qui étaient touchés, ils sont apparus 12 semaines plus tôt dans le 2nd groupe que dans le 1er (le décalage n'est plus que de 6 semaines si on se réfère aux diagnostics enregistrés dans les cahiers du Service de santé de l’Université).

On sait que, par ailleurs, Google est en mesure d'informer les autorités sanitaires à quel moment les internautes se mettent à consulter de façon plus intensive quels sont les symptômes de telle ou telle maladie contagieuse. C'est considéré comme une sorte d’indicateur avancé qu’une épidémie pourrait se déclencher. Conclusion de l’article : avec les groupes sociaux, on disposerait de nouveaux indices permettant d'en être alerté encore plus à l’avance.

Littérature et notoriété
Nous abordons une époque où l’Internet est vécu comme une menace par le monde du livre et où les relations entre éditeurs et auteurs se modifient en conséquence, Il y a un mois et demi, Die Zeit (Nietzsche schlägt Schiller par David Hugendick) s’est intéressé à la notoriété de ces derniers, non pas en consultant les chiffres de leur tirage mais à la quantité d’amis qu’ils réussissent à attirer sur Facebook. On y trouve même des sites affichant le nom d’écrivains qui ont disparu depuis longtemps, avec – ainsi que pour nos contemporains – le nombre de leurs fans. On y apprend ainsi que Nietzsche en rassemble près de 150000, que, devançant le Bayern de Munich, Hermann Hesse en a près de 40000, Goethe plus de 20000, Thomas Mann autour de 10000, mais que, loin derrière dans la tranche des 1000 à 2000, se trouvent Günther Grass, Hölderlin, Schiller

Mis ainsi en appétit, je suis allé faire un tour dans l’Hexagone. Moins facile qu’on pourrait le croire – surtout pour les écrivains qui peuplent nos Lagarde & Michard : nombre d’établissements scolaires portant leur nom se sont empressés de figurer sur Facebook et de drainer vers eux des fans-amis de l’écrivain en question. On ne trouvera donc pas ici, ni Jean de La Fontaine ni Charles Péguy, par exemple. J’ai néanmoins réussi à repêcher Sartre (dans les 60000), Camus (40000), Michel Foucault et Amélie Nothomb (plus de 20000), Voltaire (18000), Cocteau (7000), Molière (4000), Victor Hugo (2500), Maalouf et Modiano (dans la tranche 1000-2000), Le Clézio et Feydeau (quelques centaines)…

Mais si vous préférez vous sentir plus entouré, laissez donc la littérature et allez vous joindre aux champions de la mondialisation. En ce printemps 2010, les bonnes adresses sont notamment : Starbucks (5 millions), Coca Cola et You Tube (autour de 4), Adidas (2 millions). Plus sélectif ? Louis Vuitton ne fait que 750 000 et Calvin Klein dans les 340 000.

L’illustration de ce billet provient d’un tableau de Myriam Rougemaille, actuellement exposé (mai – juin 2010) à l’Hôtel de Ville de Château-Gontier.

http://rougemaille.info/images/la_farandole21.jpg

mardi 11 mai 2010

Smolensk : journées de deuil



Un mois nous sépare du précédent billet consacré à la Pologne, à la catastrophe de Smolensk, aux premières manifestations de stupeur et de recueillement de la part des Polonais et à l’attitude inédite de compassion, voire de rapprochement de la part des autorités russes.

Or il se trouve que j’étais sur le point d’accompagner Sélénia à Varsovie. Pure coïncidence avec ce qui précède, puisque ce voyage était prévu depuis plusieurs mois. Autre épisode inattendu : la fermeture de l’espace aérien pour cause de nuage de cendres du volcan islandais – au lendemain de l’atterrissage, l’aéroport Chopin était fermé et ce n’est que 48 heures avant le vol de retour que j’ai eu le soulagement d’apprendre que celui-ci serait normalement programmé.
Médias et vie de tous les joursIl y a un décalage naturel entre ce que les médias vous présentent à distance et ce que l’on vit sur place. Bien sûr, les caméras de la télévision ont privilégié les lieux du drame, le retour des dépouilles sur le sol national où on leur rendait les honneurs officiels, militaires et religieux, le cortège des voitures le long des avenues de la capitale, bordées de nombreuses personnes et vers lesquelles on lançait des fleurs, les longues files qui se constituaient pour venir rendre un hommage, face au Palais présidentiel dont l’abord était couvert de bougies et de fleurs que des scouts venaient prendre au dessus des barrières pour les disposer à proximité de l’entrée, les cérémonies elles-mêmes, principalement le samedi à Varsovie et le lendemain à Cracovie.

Semaine de deuil qui n’empêchait pas la ville de continuer par ailleurs de vivre, les gens d’aller à leur travail et occupations, aux commerces usuels ou improvisés (fleurs, bougies, drapeaux) de faire leurs affaires, aux administrations de fonctionner. Quelques trajets de bus détournés. Quelques insignes ou emblèmes aux couleurs polonaises, en berne ou avec un ruban de deuil, à plusieurs fenêtres mais modérément, à des antennes de voiture, sur des revers de veste.

Plus marquant peut-être en était l’accompagnement médiatique ou institutionnalisé. Car si c’est une chose que de se focaliser sur l’évènement, la présentation choisie lui donne sa particulière signification quand, jour après jour, les programmes de la télé évitent de s’en évader, sur fond musical répétitif d’accompagnement, et compte tenu de la tonalité des images, des habits portés par les présentateurs et leurs invités, des attitudes figées et silencieuses des militaires, de l’apparat discret mais présent des autorités religieuses qui ordonnent en partie les cérémonies, commentent et invitent à la prière, des journaux de tout bord qui se coulent dans cet ensemble, de la publicité qui a disparu des affiches comme des colonnes Morris, dans la rue, dans le métro, pour laisser place à des photos du couple présidentiel, entouré de celles des autres victimes, ou à des évocations de Katyń (1940) et de Smolensk (2010).
Anecdotique mais concretApparemment plus anecdotique mais marquant par son poids d’évidence : nous entrons samedi midi dans une pizzeria, Sélénia choisit une bière pour accompagner son repas, la serveuse prend note puis revient dire qu’aujourd’hui on ne sert pas d’alcool. Idem quelques heures plus tard quand nous nous apprêtons à acheter une bonne bouteille à offrir à des amis qui nous ont invités pour le lendemain : il nous faudra revenir à 18 heures, moment où l’on rouvrira le rayon des vins et spiritueux.

Il est arrivé une mésaventure qui a pris une autre dimension à un ensemble d’acteurs amateurs de langue polonaise, dispersés entre l’Hexagone et les quatre coins de la Pologne. Ils s’étaient depuis longtemps préparés pour jouer précisément à cette date à Varsovie une excellente pièce de Witkiewicz – au contenu riche, exigeante. Le lieu, des soutiens financiers avaient été trouvés ; parents et amis notamment s’étaient cotisés pour payer le voyage. Deuil : on ne peut pas jouer. Coup très dur, psychologique et financier dans un contexte qui vous ferme la bouche.
Nuage de cendres et inhumation à WawelA l’issue d’un jeu pas très clair où chaque intéressé se défausse tout en affirmant qu’il s’est agi d’une décision consensuelle, le couple présidentiel a eu droit à un sarcophage dans une crypte du château de Wawel, à Cracovie. Cet endroit cumule les fonctions que jouent en France la basilique de Saint-Denis (les rois y sont enterrés) et le Panthéon (on y trouve les grands poètes – Mickiewicz, Słowacki et Norwid – le général Piłsudski, et un médaillon dédié à Chopin). Cette décision semble avoir été loin de faire l’unanimité chez les Polonais – désaccord surtout confié à titre privé car, en ces temps de recueillement, la contestation publique ne s’est pas massivement manifestée.

Il n’y aurait pas eu les cendres du volcan d’Islande et la clôture de l’espace aérien, la cérémonie aurait pu prendre une ampleur internationale importante : plus d’une centaine de délégations avaient annoncé leur intention de s’y rendre. Désistement après désistement – le Président américain en tête – il n'y en a pas eu le quart, mais on y a d'autant plus remarqué le Président russe Dimitri Medvedev…
Évocation de ceux qui ont disparuOn sait l’attachement que les Polonais portent à ceux qui ont disparu. Le véritable pèlerinage qui s’instaure chaque 1er novembre en direction de leurs cimetières aux tombes dispersées entre les arbres et parmi des milliers de flammes tremblotantes de bougies en témoigne. Un connaisseur avait fait remarquer qu’à jeter un coup d’œil à l’immatriculation des cars qui stationnent près du Père-Lachaise à Paris, on est surpris du nombre de ceux où figure PL pour désigner le pays d'origine.

On a dit le rôle joué par les médias. Cela se voit aussi dans la rubrique nécrologique des journaux : ce ne sont pas quelques lignes bien tassées comme pour la location ou la vente des maisons ou appartements… mais de larges encadrés qui occupent souvent une grande partie de la page. A cet égard, l’évocation des victimes du Tupolev qui s’est écrasé à l’approche de Smolensk a rempli, jour après jour, bon nombre de pages des différents quotidiens.

De la part des familles, d’amis et connaissances, de collègues, d’institutions, d’entreprises… à la mémoire très souvent du Président et de son épouse ainsi que de l’ensemble des victimes. Après avoir découpé quelques uns des plus significatifs de ces faire-part, j’en extrais un peu au hasard ceux de la banque polonaise PKO SA, du groupe d’aviation Boeing, du groupe environnemental Green Cross avec la double signature de Mikhail Gorbatchev qui l’a fondé et du milliardaire polonais Jan Kulczyk qui lui succède – mais aussi, en polonais et en chinois – d’un groupe d’associations polono-chinoises qui affirme : Nous sommes tous des Polonais (voir l’illustration de ce billet).
RumeursQuestion de fuseau horaire et volonté de se démarquer de part et d’autre, la victoire sur les forces nazies en 1945 se célèbre le 8 mai du côté occidental et le 9 de celui qui est resté longtemps soviétique. Et ces jours derniers, à l’initiative du Président russe, le Président chinois, la Chancelière allemande et le Président par intérim polonais faisaient partie des invités présents et quatre détachements de pays de l’OTAN (américain, britannique, français et polonais) ont défilé avec les troupes russes sur la Place rouge.

Tous les gestes de la part des Russes (au sujet desquels une hypothèse avait été esquissé dans le billet d’il y a un mois) n’ont pas convaincu un certain nombre de Polonais : ni les rencontres des Premiers ministres (Donald Tusk et Vladimir Poutine), d’abord à Katyń puis après l’accident de Smolensk, ni la présence de Dimitri Medvedev à Wawel, ni la diffusion à plusieurs reprises du film de Wajda sur Katyń à la télévision publique russe, ni l’invitation du Président par intérim et du détachement militaire polonais au défilé du 9 mai sur la Place Rouge… Certains estiment que l’enquête (notamment à partir du contenu des boites noires qui ont été retrouvées) est confisquée par les Russes, alors que les autorités polonaises, notamment le Premier ministre, affirment que cela se fait dans la transparence.

Sans nier la plausibilité et la finesse d’une partie de l’analyse, je reste prudent face à ce que j’ai pu lire sur un certain style roman-photo adopté par les médias, se référant à des magazines féminins et à des feuilletons télévisés. Il est clair que l’insistance donnée à l’image idéalisée du couple présidentiel a pu détourner l’attention et éviter d’avoir à critiquer un Président maintenant défunt, dont la cote dans les sondages avait décliné au point qu’on ne le voyait guère sortir vainqueur de la prochaine échéance électorale prévue dans quelques mois. D’où la relative pertinence de la thèse ainsi soutenue. Mais l’univers médiatique ne se limite pas à ce genre de presse ni à ces feuilletons. Et pour ce qui est de la plus grande part de la presse écrite qui sait, si besoin, appeler un chat un chat, je ne l’ai pas vue ni s’engouffrer dans cette attitude ni, à l'inverse, contester cette mise en valeur du couple présidentiel.
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