mercredi 15 février 2012
Entre les deux… (18)
La linguistique à distance du corps et
du monde
La linguistique, telle
qu’elle s’est développée au 20ème siècle avec Saussure,
insiste sur la valeur arbitraire du signe, puis sur le fait que la langue a été
une libération par rapport aux entraves du corps ainsi que du monde physique
qu’elle décrit. Il y a pourtant une très forte relation entre les gestes du
corps et la syntaxe verbale – non seulement pour nommer les choses mais aussi
pour les éléments logiques et formels qui prennent leur origine dans le corps
et l’émotion (ceci sera repris dans un chapitre ultérieur).
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La dénégation qui sous-tend
cela ne se limite pas à l’apport de Saussure et de ses adeptes, mais dérive
d’un courant qui s’est amplifié au cours des derniers siècles, qui a répudié
l’enracinement corporel en faveur d’une vision mécaniste de nous-même, abstraite
et cérébralisée, puis s’est inscrit dans la pensée courante. Ce désenchantement
corporel du langage peut s’interpréter comme une rébellion à l’instigation de
l’hémisphère gauche, contre la perception du monde qu’apporte l’hémisphère
droit.
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On pourrait – quand même et
pour le moins – mettre en question la théorie de Chomsky sur
l’existence d’une grammaire universelle, dans la mesure où elle conduit à
prôner que les structures du langage analytique seraient câblées dans le
cerveau, au point de faire de celui-ci une machine cognitive à base de règles
programmées qui structureraient le monde.
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N’a-t-on pas plutôt affaire à
un organisme vivant et lié au corps, qui développe des savoir-faire implicites
et performants au cours d’un processus empathique, faisant appel à une
imitation intelligente ? Pour le moins, la théorie d’une grammaire universelle
ne colle pas avec la manière dont les enfants font l’acquisition du langage
dans le monde réel. S’ils font, certes, preuve d’une remarquable capacité pour
saisir spontanément des formes conceptuelles et psycholinguistiques de la
parole, c’est néanmoins de façon beaucoup plus globale qu’analytique.
Imitateurs à un point étonnant, ils sont justement des imitateurs et non des
machines à recopier.
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Imiter n’est pas copier
Car s’il existe un niveau tel
que celui de l’apprentissage par cœur, où l’on reproduit mécaniquement ce qui a
été préalablement découpé selon une séquence donnée, il y a aussi cette
attirance pour saisir un tout et pour essayer de le sentir de l’intérieur,
comme si on habitait de l’intérieur d’une autre personne :
lorsqu’on imite sa voix, sa façon de parler, celle de marcher… avant même que
d’émettre un quelconque jugement (admirer ou se moquer de cette personne).
C’est une imitation empathique, qui suppose une identification et qui, au-delà de
l’acquisition des savoir-faire, joue son rôle dans le développement humain.
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A ce titre, on ne peut pas
dire que le langage se soit abstrait de la vie. L’enfant n’accède pas au
langage en apprenant des règles mais par une imitation identificatoire
empathique, vécue de l’intérieur. C’est à ce stade – et plus tard aussi dans la
vie – que nous attrapons sans nous en apercevoir des habitudes ou des tics de
langage de nos vis-à-vis. Ceci vaut aussi pour les gestes et la musique.
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Le langage enraciné dans le corps
Ce processus relève d’une
partie du cerveau proche de la motricité gestuelle ainsi que de ces
neurones-miroirs qui s’activent aussi bien quand nous agissons nous-même que
quand nous regardons les autres agir – processus que des anthropologues
considèrent dériver de la musique : sorte de langage corporel qui s’étend
émotionnellement à l’ensemble des individus d’un groupe ; relation qui
englobe bien plus que la somme de ses parties.
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Si le langage a pris source
dans la musique, il s’est agi d’empathie et de vie en commun et non de quelque
chose qui divise et qui met en compétition. Comme la musique, le langage est
une activité partagée qui débute en transmettant une émotion et en suscitant la
cohésion. Le chant humain est unique, en ce sens qu’aucune autre espèce ne
synchronise les rythmes, ne mélange les timbres (le chant des oiseaux est
individualiste et de nature compétitive… et il a sa base dans l’hémisphère
gauche, contrairement à ce qui se passe chez l’homme).
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La propension à s’exprimer et
à communiquer ne se situe pas dans l’aire de Broca qui joue en quelque sorte un
rôle de moteur de la parole, mais elle prend son origine dans une partie plus
profonde du cerveau, liée aux motivations de socialisation. Il est à craindre
que certains en soient arrivés à confondre ces deux fonctions. A noter aussi
que cette aire plus profondes est particulièrement développée chez les dauphins
dont on sait l’intelligence et la faculté à communiquer… en musique.
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Sélection naturelle : le groupe ?
l’individu ?
Si on raisonne en termes de
sélection naturelle, les anthropologues vous diront que celle-ci s’opère au
niveau des groupes et non tant à celui des individus. S’il est clair que des
différences individuelles se manifestent au sein d’un groupe, c’est néanmoins
celui-ci tout entier qui en bénéficie dans sa cohérence.
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On est ici loin de la théorie
de la sélection naturelle qui met l’accent sur la compétition entre des
individus, chacun ayant un objectif formulé en termes d’utilité. Si on en reste
à ce type de formulation, la musique, la danse, le rire… deviennent futiles. Le
langage référentiel qui s’est massivement développé autour de l’hémisphère
gauche, a réalisé un hold-up : il s’est détaché de la relation originelle
avec le corps et avec l’expérience ; il est devenu un monde en soi, qui
n’est plus une présence au monde mais une représentation de celui-ci.
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The Master and his Emissary – The divided brain and the making
of the Western world – Iain McGilchrist – Yale University Press – 2009 – 597
pages...
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Le présent billet fait suite à celui du 15 janvier. Il fait
partie d’une séquence sur le Cerveau
commencée le 4 juin 2010 (voir la liste des thèmes dans la marge de droite). Il
n'est pas exclu qu'au cours de la traduction et en cherchant à condenser, il y
ait eu des erreurs ou une mauvaise compréhension : se référer directement à
l'ouvrage mentionné ci-dessus.
vendredi 3 février 2012
Année 2012 consacrée à l'autisme
C'est au cours de la première quinzaine de février qu'est lancée à Matignon l'Année 2012 de l'Autisme considéré comme "grande cause nationale".
Ce bloc-notes a consacré plus d'une quinzaine d'articles à Émile (pseudonyme) qui a évolué - et continue d'évoluer - très positivement grace à une méthode dite "3i" parce qu'elle est :
Intensive – pour rétablir les connexions neuronales tout en sortant l’enfant de son monde intérieur. Parents et bénévoles s’impliquent une quarantaine d’heures par semaine, vacances comprises.
Individuelle – car l’autiste qui souffre de participer à des séances collectives s’en évade et se replie dans ses stéréotypes. Une ambiance détendue, seul à seul et affectivement favorable, vaut mille fois mieux. Pendant les 2 premières années la scolarité en établissement est mise entre parenthèses.
Interactive – en entrant dans son monde, en captant son regard, en dialoguant, en favorisant la détente: comme avec un tout jeune enfant, c’est le jeu qui a la priorité et non l’apprentissage.
Vous pouvez regrouper ces articles pour les lire plus aisément, en cliquant sur "Autisme" dans la marge de droite de cet écran...
Et si cela vous semble souhaitable, pourquoi ne pas faire parvenir un message aux responsables du "nerf de la guerre" et allant, avant le 9 février sur le lien :
Ce bloc-notes a consacré plus d'une quinzaine d'articles à Émile (pseudonyme) qui a évolué - et continue d'évoluer - très positivement grace à une méthode dite "3i" parce qu'elle est :
Intensive – pour rétablir les connexions neuronales tout en sortant l’enfant de son monde intérieur. Parents et bénévoles s’impliquent une quarantaine d’heures par semaine, vacances comprises.
Individuelle – car l’autiste qui souffre de participer à des séances collectives s’en évade et se replie dans ses stéréotypes. Une ambiance détendue, seul à seul et affectivement favorable, vaut mille fois mieux. Pendant les 2 premières années la scolarité en établissement est mise entre parenthèses.
Interactive – en entrant dans son monde, en captant son regard, en dialoguant, en favorisant la détente: comme avec un tout jeune enfant, c’est le jeu qui a la priorité et non l’apprentissage.
Vous pouvez regrouper ces articles pour les lire plus aisément, en cliquant sur "Autisme" dans la marge de droite de cet écran...
Et si cela vous semble souhaitable, pourquoi ne pas faire parvenir un message aux responsables du "nerf de la guerre" et allant, avant le 9 février sur le lien :
dimanche 15 janvier 2012
Entre les deux… (17)
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Le langage et la main
Ce n’est pas pour rien que, dans l’hémisphère gauche, l’aire
dédiée à la parole et celle liée à la capacité de saisir soient si
proches : il y a de nombreuses connexions entre la main et le langage. Un
handicap dans le développement de la main peut d’ailleurs se répercuter du côté
du langage.
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On observe une corrélation, notamment au stade du babillage,
entre le fait de nommer et celui de pointer ou de désigner de la main. Par la
suite, cela produit ses effets sur la locomotion, le fait de saisir, la
manipulation… Associations qui perdurent à l’âge adulte. Dans cet hémisphère,
la région concernée met en œuvre les neurones-miroirs, aussi bien pour les
mouvements de vos propres doigts que pour l’observation des mouvements de la
main chez d’autres personnes.
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La proximité avec la formulation linguistique est d’ailleurs
étonnante – en allemand, on a : begreifen, erfassen,
eindruck, behalfen, überlegen ;
en anglais : grasping et les dérivés du latin (comprehend, intend…) ; ajoutons, en
français : saisir, comprendre, impression, tendre à /
vers…
Notons que ces expressions ne se limitent pas à une action sur le monde
extérieur mais peuvent aussi refléter des démarches intérieures intellectuelles
du je : Vous saisissez ? C’est de la manipulation… Je
viens de mettre le doigt dessus…
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Le sens très basique du toucher – qui existe déjà chez les
êtres les plus élémentaires – ne donne une image des choses que par morceaux,
que par catégories d’objets, et non comme un tout. On et bien dans une logique
d’hémisphère gauche (qui s’impose d’ailleurs tout aussi bien chez les gauchers
eux-mêmes). En revanche les mouvements exploratoires qu’effectuent l’une ou l’autre
main renvoient à une activité de l’hémisphère droit – ce que confirme le
comportement de personnes ayant, selon le cas, l’un ou l’autre hémisphère endommagé.
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Langage et manipulation
On a pu avancer que l’apparition du langage n’a pas été
motivé par le besoin de communiquer mais par celui de dresser une sorte de
carte du monde – allons plus loin : et de le manipuler. Il ne s’agit pas
tant de communiquer que d’une certaine façon de communiquer… pas tant de penser
que d’une certaine façon de penser. Car une communication qui escamote tout ce
qui n’est pas verbal, escamote en même temps la relation interpersonnelle (je / tu)
au profit de celle qui vise le monde des objets (je ou nous / ceci ou cela).
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Laissés à eux-mêmes, les mots stabilisent des concepts et
les rendent accessibles à la mémoire. Nommer donne un pouvoir ce qui est nommé.
Le langage affine l’expression des relations causales et élargit une capacité
de planifier et de manipuler, ainsi que de mémoriser. L’écriture va encore plus
loin dans ce sens, en permettant l’enregistrement sur un support externe.
Capacité de manipuler qui s’étend en direction des autres êtres humains – et
aussi, par rapport à la communication non-verbale, de mieux masquer la vérité.
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On peut isoler les choses de leur contexte, ce qui permet de
ne se focaliser que sur certains aspects de la réalité. En revanche, le langage
nous fait perdre tout ce qu’il y a d’implicite, de fluide, d’insaisissable. Saisir, au sens
physique comme au sens mental, nous permet de manipuler, de posséder, de
contrôler l’environnement. Avoir pu – grâce à cette fonction localisée dans
l’hémisphère gauche – accéder à cette capacité, a été un élément déterminant pour
l’homme dans la lutte entre les espèces, et entre les individus les uns par
rapport aux autres.
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La métaphore
Dire que le langage est l’argent de
la pensée est une métaphore. Or seul l’hémisphère droit est en
mesure de comprendre des métaphores. Le langage est ici compris comme étant un
intermédiaire – au même titre que l’argent : il puise dans le monde de
l’expérience et il y retourne. On notera que, de plus, il est enraciné dans le
corps.
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À un niveau supérieur, les mots débouchent sur un vaste
réseau de connotations, présentes mais implicites, que l’on apprécie de façon
globale et non de manière séquentielle et focalisée, de tout notre être
conscient. A un niveau plus basique, chacun des mots est une porte de sortie
hors du langage, vers un élément du monde vécu, associé à notre existence
incarnée.
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Pour revenir à l’argent, celui-ci prend, à un niveau basique, sa valeur dans des
choses (qui peuvent éventuellement être vivantes – ex. : du charbon, un
poulet…), pour en restituer, à un niveau supérieur, une valeur sous forme de
marchandise ou de service (ex. : nourriture, vêtement, réparation d’une
voiture…). Entre les deux, se trouvent les transactions virtuelles du système
monétaire.
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Au stade du
langage, une métaphore met en relation des concepts distincts
(ex. : argent / langage ; ou
encore : choc des cymbales / choc des
arguments / choc des couleurs / choc des épées…). Mais au stade de notre
vécu incarné, il ne s’agit que d’éclairages différents portant sur des tout similaires. La métaphore ne reste pas à sens unique
(ex. : argent > langage) mais se lit
dans les deux sens (ou plus si besoin).
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Au-delà des mots, la métaphore est centrale pour la
pensée : elle est une fonction de l’hémisphère droit qui est enraciné en
profondeur dans le corps où s’expérimente le monde. Il diffère de l’hémisphère
gauche qui considère que le langage – tout coupé qu’il puisse être du monde –
en constitue pourtant la réalité. Une des limites de la philosophie des
Lumières, qui est guidée par la raison, est de sous-estimer la métaphore – à la
limite, de la considérer comme un élément distrayant, voire une tromperie.
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The Master and his Emissary – The divided brain and the making
of the Western world – Iain McGilchrist – Yale University Press – 2009 – 597
pages...
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Le présent billet fait suite à celui du 15 décembre. Il fait
partie d’une séquence sur le Cerveau
commencée le 4 juin 2010 (voir la liste des thèmes dans la marge de droite). Il
n'est pas exclu qu'au cours de la traduction et en cherchant à condenser, il y
ait eu des erreurs ou une mauvaise compréhension : se référer directement à
l'ouvrage mentionné ci-dessus.
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mercredi 4 janvier 2012
Jung referait-il surface ? (A)
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Plusieurs personnes de mon
entourage se sont embarquées dans l’aventure de la psychanalyse, certaines même
professionnellement. Cela ne fait évidemment pas de moi un spécialiste en ce
domaine.
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Je cherche par ailleurs à ne
pas me laisser bercer par la prose médiatique qui l’enrobe depuis des décennies ;
ni à être entraîné par les récentes polémiques qui, à la différence de celles
qui n’ont pas manqué depuis ses origines, ne sont plus tant des querelles entre
différentes écoles en son sein, mais se veulent une remise en question de la
raison d’être et du devenir de la psychanalyse.
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Que vient ici faire
Jung ?
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En guise d’apéritif : deux
évènements quasi-actuels
En ces temps de fêtes de fin
d’année je remarque, en vitrine de plusieurs librairies de tout poil, la présence d’un
imposant volume à couverture rouge sous la signature de Jung : son Livre rouge – on le mettrait facilement parmi les livres d’art qui ornent
volontiers les vitrines en cette saison.
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Début septembre à Venise, le
film Une Méthode dangereuse a figuré dans la compétition pour le Lion d’Or : il s’agit principalement de la relation de Carl Jung avec Sabina Spielrein qui fut, et sa patiente en analyse, et sa maîtresse,
et qui devint elle-même analyste. Le film sous-entend que cette situation a sa
part dans la rupture – a priori pour des raisons théoriques – entre Freud et
Jung, jusqu’alors fort proches.
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Hors-d’œuvre : un peu de
chronologie
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… Sigmund Freud
Médecin juif autrichien né en
1856, Sigmund Freud est le
pionnier de la psychanalyse, dont on peut faire remonter les premiers pas aux
alentours de 1896. Les développements de cette discipline ne vont pas sans conflits
et scissions mais on la voit, dès 1908, s’institutionnaliser et, après la
Première Guerre mondiale, connaître une expansion en Europe et dans les pays
anglo-saxons. Dès 1933, les Nazis brûlent les écrits de Freud en Allemagne.
Suite à l’annexion de l’Autriche en 1938, il s’exile à Londres avec sa
famille : il y mourra l’année suivante, à 83 ans.
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… Carl Jung
Médecin et psychiatre suisse
alémanique, Carl Gustav Jung vient au
monde une vingtaine d’années après Freud : en 1875 ; et il meurt à 86
ans, en 1961. La psychologie des profondeurs dont il est le pionnier, établit
un lien entre la structure de la psyché et les productions de celle-ci, ainsi que ses
manifestations culturelles. Les notions auxquelles il fait appel puisent dans
un vaste champ des sciences humaines. On le considère souvent comme le père
fondateur d’une psychologie des cultures.
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Devenu médecin et chercheur,
il s’intéresse aux travaux de Freud et, vers 1906, débute entre eux une
correspondance qui rassemble environ 360 lettres et durera jusqu’à leur
rupture, qui s’amorce en 1911 et sera consommée en 1914. Dès 1907, Jung vient
le rencontrer à Vienne et, malgré certains points de divergences qu’ils ne
cachent pas, apparaît comme un dauphin de Freud.
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C’est à cet endroit que se
situe l’épisode de sa liaison avec Sabina Spielrein, qui sert de prétexte au
film Une Méthode dangereuse. Jung aura d’autres liaisons, notamment avec Toni Wolff, à partir de 1911 – année où s’amorce, pour des
raisons qui semblent aussi bien théoriques que personnelles, une rupture avec
Freud, qui sera consommée en 1914. Or c’est en 1914 que débute la rédaction de
ce Livre rouge qui ne vient d’être publié que récemment, plus de 40
ans après la mort de Jung.
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C’est un intense retour sur
lui-même, une période d’élaboration théorique où se fonde la psychologie analytique. Viendront ensuite des voyages auprès des Indiens
d’Amérique, ainsi qu’en Afrique, un approfondissement de ses théories et de sa
pratique, de nouveaux déplacements dans les pays anglo-saxons ainsi qu’au
Proche-Orient et en Inde…
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Nous sommes désormais dans
années 1930 – la part de son activité touchant à l’Allemagne a nourri une
polémique où il reste difficile de démêler si, jusqu’où et comment il aurait
collaboré avec le régime nazi. Pendant la guerre, il travaille comme agent
secret pour les Alliés. Après la guerre, avec une santé affaiblie, il consacre ses
quinze dernières années à la rédaction de plusieurs ouvrages de synthèse et à
la poursuite de ses recherches.
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Trois coups de projecteur
La suite de ce billet se
résume à la période autour de 1906 (liaison avec Sabina Spielrein – d’où le
récent film sur le sujet), puis à partir de 1914 (amorce de la rédaction du Livre Rouge, qui n’est paru qu’en 2009), et enfin au cours des années 1930 et 1940
(polémique à propos de l’attitude vis-à-vis du nazisme, puis enrôlement par les
Alliés) – ce qui ouvre à une interrogation sur des thèmes actuels.
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… 1906 – le film Une Méthode
dangereuse
Sabina Spielrein, née en 1885
dans une famille juive de Rostov-sur-le-Don, était venue en Suisse en 1904 et,
à 19 ans, devint la patiente de Jung – mais aussi sa maîtresse. Dans l’une de
ses premières lettres à Freud, en 1906, Jung mentionne qu’il la traite pour
hystérie. Mais ce n’est que 2 ou 3 ans plus tard qu’il lui avoue leur liaison
qui durait depuis cette date… Notons qu’à même époque, l’intéressée écrivait de
son côté à Freud ; elle viendra aussi le rencontrer à Vienne.
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Elle
deviendra elle-même analyste et comptera le célèbre psychologue pour enfants, Jean
Piaget, parmi ses propres patients. Il
semble même que Freud se soit inspiré d‘un de ses articles (Die Destruktion als Werdens") paru en 1912 dans le Jahrbuch
der Psychoanalyse, pour introduire en
1920 la pulsion de mort dans ce que l’on appelle la seconde topique (le ça, le moi et le surmoi – alors que la première topique tournait autour de l’inconscient, du préconscient et
du conscient). Elle retourne en Russie en 1923. En 1942, elle y est assassinée
par les Allemands, vraisemblablement en raison de ses origines.
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La période d’une dizaine
d’années, couverte par le film de David Cronenberg, est celle d’une psychanalyse en éclosion. Celle
aussi d’un triangle ne serait-ce qu’épistolaire, avec un Freud d’abord entraîné
à jouer les sages et les arbitres, face au duo passionnel entre Jung et
Spielrein – mais aussi dont l’antagonisme sur le plan théorique ne fait que
monter vis-à-vis de celui qui, de potentiel dauphin, en arrivera à être exclu
du cercle psychanalytique freudien. Dans un entretien, David Cronenberg dit
plutôt pencher du côté de Freud, parce qu’il le considère comme un athée qui s’intéresse
de préférence aux corps, tandis que Jung infléchirait par trop la discipline
vers la religion, voire le mysticisme.
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Un film est un film :
une partie de la critique en a regretté l’aspect réducteur – à trop vouloir
notamment superposer les relations entre les personnages et le conflit
théorique alors en gestation.
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… 1914 : amorce du Livre
Rouge
Alors que le film Une Méthode dangereuse porte grosso-modo sur la période 1904-1914, le Livre Rouge de Jung correspond pour l’essentiel à la décennie suivante, mais sa
rédaction se poursuivra jusque vers 1928.
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Si on voulait pousser les
analogies, on soulignerait que la rédaction de cet ouvrage correspond à la
période la plus manifeste de la liaison de Carl Jung avec Toni Wolff. Issue d’une famille de Zurich, celle-ci (1888-1953)
fut tout aussi bien sa patiente, que sa maîtresse… et devint également
psychothérapeute. Mais elle est restée dans la mouvance jungienne, alors que
Spielrein a plutôt glissé sur le versant freudien. Toni Wolff a mis à jour plusieurs
des figures archétypiques chères à Jung, principalement parmi celles féminines
de l’anima. Leur relation s'est poursuivie bien au-delà de cette
période et on la désigne fréquemment comme la seconde
femme de Jung.
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La rédaction du Livre Rouge débute au moment où Jung vient d’être officiellement exclu du
mouvement psychanalytique freudien. Il est désorienté – c’est un saut dans
l’inconnu. C’est dans cet ouvrage calligraphié en lettres gothiques et illustré
par Jung, que celui-ci consigne ses expériences de régression puis
l’élaboration de ses méthodes, telle que l’imagination
active et ses théories autour des
concepts d’animus, d’anima et de persona : le journal
de voyage intérieur de sa cosmologie et de sa confrontation avec l’inconscient, a-t-on pu écrire (Pierre
Assouline, RDL, septembre
2011). Il y rencontre diverses figures (dont notamment le vieux sage Philémon),
éléments composants d’un inconscient collectif, sorte d’ADN psychologique
commun à toute l’humanité.
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Au dire de Jung, ce qu’il
contient est à la source de ce qui, par la suite, n’a été que mise en ordre et
mise en musique dans la pratique courante. C’est à la même époque que s’est
constituée autour de lui l’Association
de Psychologie analytique qui
rassemblait des analystes – principalement zurichois – ayant rompu avec Freud.
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Eh bien ! Ce manuscrit a
attendu jusqu’en 2009 avant de pouvoir être livré au public (facsimilé du
texte en allemand, traduction en anglais, abondantes annotations par un
universitaire familier de l'œuvre de Jung – la version en français est disponible
depuis fin 2011). Jung lui-même ne l’avait pas souhaité car il ne le
considérait pas comme une œuvre suffisamment scientifique. Après sa mort en
1961 et pendant une quarantaine
d’années, ses héritiers s’y sont opposés. Plusieurs spécialistes, parmi ceux qui viennent
d’en prendre connaissance, ne sont pas loin de penser que l'ensemble de l’œuvre jusqu’alors
publiée de Jung mérite d’être reconsidérée à la lumière de ce document.
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… 1930-1940 : Polémique à propos du
nazisme
À la fin des années ’20, Jung
s’affilie à un groupe berlinois qui cherche à concilier les courants
psychanalytiques freudien, jungien et adlérien – il en est même nommé membre
d’honneur. Au début des années ’30, avec l’arrivée d’Hitler au pouvoir, le président, Juif, et la plupart des
membres juifs de cette société démissionnent ou s’exilent. Et la psychanalyse
freudienne, stigmatisée, disparaît en Allemagne. L’association elle-même fait
l’objet d’une mise sous tutelle de la part du régime.
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Il faut dire que le concept
d’inconscient collectif, utilisé cette fois dans un sens plus politique que
scientifique, fournit des arguments aux thèses racistes nazies. On a aussi reproché à Jung d'avoir, dans l’un de ses essais 15 ans auparavant (1918), estimé qu’il
y avait une différence d’inconscient entre les Aryens et les Juifs (si on en approfondit la signification, on peut néanmoins y lire que les Juifs, plus civilisés mais en
l’absence d’une patrie, n’ont pas cette relation à la terre qui caractérise
l’homme germanique).
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Alors que le régime nazi se
met en place, la position de Jung semble ambivalente : reconnaissance de
l’existence de fait de ce régime alors qu’il exprime par ailleurs que la
psychothérapie ne peut être inféodée à une politique nationaliste – ce qui
permet cependant de la part des Nazis une insistante récupération : ils parviennent à contrer ses tentatives
d’abandonner ses responsabilités dans cette association. C’est à l’occasion
d’un article qu’il a signé dans une revue américaine et où il traite Hitler de
dictateur qu’il en est définitivement démissionné en 1940 et inscrit sur
la liste des auteurs dont les ouvrages sont bannis.
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Impressionnés par l’analyse que
Jung avait faite dès 1936 sur la psychologie des Nazis (son essai : Wotan),
les Alliés l’approchent et finissent par le recruter. Jung préconise notamment
de diriger l’attention de Hitler vers l’URSS. Un de ses pronostics est, par
ailleurs, qu’Hitler finira par se suicider. Son point de vue est enfin pris en
compte dans l’immédiat après-guerre, sur la manière de s’y prendre pour que les
Allemands acceptent leur défaite et pour rétablir leur économie exsangue.
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Déjà un peu longuet, ce qui
précède n’épuise certes pas la description de ces quelques temps forts du
parcours jungien. Et la pertinence en reste relative :
je suis à plus d’une fois allé m’enquérir à des sources wikipédiennes – la version
française étant d’ailleurs l'une des plus nourries.
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Un second billet suivra,
qui cherchera à identifier, dans ce qui se manifeste de nos jours, quelques
échos à cette apparente résurgence de Jung.
samedi 31 décembre 2011
Index 2011 (octobre > décembre)
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INDEX 2011 (d'octobre à décembre)
Pour retrouver l'article sur le sujet qui vous intéresse :
Voir ci-dessous.
Mis à jour à l'article : Entre les deux... (16) (15 décembre 2011)
Exemple : 2011-10-19 COGENT (Obésité pourrielle 11-T3)
- Noter le mois (exemple : 2011-10-19)
- Noter le titre (exemple : Obésité pourrielle 11-T3)
- Aller à la rubrique ARTICLES MOIS PAR MOIS, à droite de cet écran
- Dans 2011 cliquer sur le mois choisi (exemple : 10 > octobre)
- Faire défiler les articles jusqu'au titre indiqué (exemple : Obésité pourrielle 11-T3)
... Il existe d'autres index pour 2008, 2009, 2010 et 2011 (par tranches de 4 mois)
... cliquer sur * Index (THÈMES dans la marge de droite)
*
A
2011-12-15 ARNHEIM Rudolf (Entre les deusx.. (16))
B
2011-12-15 BACH Jean-Sébastien (Entre les deusx.. (16))
2011-12-15 BRAQUE Georges (Entre les deusx.. (16))
2011-11-03 BUDAPEST (La lettre tue-t-elle l'esprit ?)
C
2011-10-19 COGENT (Obésité pourrielle 11-T3)
2011-11-03 COURRIER-INTERNATIONAL (La lettre tue-t-elle l'esprit ?)
D
2011-11-03 DAUCOURT-FRIDRIKSSON Séverine (La lettre tue-t-elle l'esprit ?)
E
2011-11-03 ÉCLATS-DE-VOIX (La lettre tue-t-elle l'esprit ?)
2011-10-19 E.C.M. (Obésité pourrielle 11-T3)
2011-12-15 ECONOMIST (THE) (Entre les deusx.. (16))
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T
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2011-11-03 TORONTO-STAR (La lettre tue-t-elle l'esprit ?)
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U
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Z
INDEX 2011 (d'octobre à décembre)
Pour retrouver l'article sur le sujet qui vous intéresse :
Voir ci-dessous.
Mis à jour à l'article : Entre les deux... (16) (15 décembre 2011)
Exemple : 2011-10-19 COGENT (Obésité pourrielle 11-T3)
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... Il existe d'autres index pour 2008, 2009, 2010 et 2011 (par tranches de 4 mois)
... cliquer sur * Index (THÈMES dans la marge de droite)
*
A
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B
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2011-12-15 BRAQUE Georges (Entre les deusx.. (16))
2011-11-03 BUDAPEST (La lettre tue-t-elle l'esprit ?)
C
2011-10-19 COGENT (Obésité pourrielle 11-T3)
2011-11-03 COURRIER-INTERNATIONAL (La lettre tue-t-elle l'esprit ?)
D
2011-11-03 DAUCOURT-FRIDRIKSSON Séverine (La lettre tue-t-elle l'esprit ?)
E
2011-11-03 ÉCLATS-DE-VOIX (La lettre tue-t-elle l'esprit ?)
2011-10-19 E.C.M. (Obésité pourrielle 11-T3)
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jeudi 15 décembre 2011
Entre les deux… (16)
C’est à mi-2010 qu j’ai entrepris – en premier lieu pour moi-même car le
sujet me semblait intéressant – de progresser à petits pas le long de l’ouvrage
de Iain McGilchrist : The Master and his Emissary. J’en avais eu écho
fin-2009, par le biais de la revue qui en avait été faite dans The Economist et
qui (à en croire ce qu’on peut lire dans Wikipedia – uniquement en anglais) est
de très loin plus sobre dans son éloge que la plupart des autres commentaires
qui y figurent.
.
En deux mots : une première partie qui s’attache à décrire les deux
hémisphères du cerveau, leur fonctionnement respectif, leurs spécificités à la
fois inconciliables et indispensablement complémentaires. Et une seconde partie
qui, en remontant les siècles, cherche à montrer que, dans le monde occidental,
le cerveau droit pourtant le plus ouvert à notre environnement, s’est fait
chiper la place par son alter ego de gauche – besogneuse mais efficiente
mécanique en arrière-boutique. C’est en quelque sorte la manière de voir et d’agir
en vase clos de ce dernier qui fait peu à peu la loi, au risque – pense l’auteur
– d’envoyer notre civilisation droit dans le mur.
.
Ce qui a ainsi transparu dans ce bloc-notes est le mélange d’une
traduction parfois incertaine et d’une tentative d’en condenser le produit pour
ne laisser subsister que des points qui me semblaient importants. Avec le
secret espoir qu’une véritable traduction serait bientôt publiée, à laquelle je
pourrais me reporter directement. Car l’ouvrage fait ses 500 pages aux
caractères bien serrés, aux notes précises et abondantes, et il est lesté d’une
bibliographie conséquente.
.
C’est dans cette attente que je me suis autorisé à souffler vers le
début de 2011, après avoir catapulté mon 15ème épisode d’une série
intitulée : Entre les deux… Près d’une année s’est depuis écoulée :
toujours pas de traduction à l’horizon. Je reprends ainsi mon bâton de pèlerin.
Consacrés à La pensée sans le langage, les quelques paragraphes ci-dessous
servent en fait de conclusion au billet qui avait été rédigé le 11 janvier
2011. D’autres billets suivront à un rythme que je ne saurais garantir. Si une
publication en français s’annonce, je ne manquerai pas de le signaler – et d’inviter
ceux qui m’ont accompagné à aller y voir plus directement. Et les aprecçus que
j’en donne jusqu’à présent perdront leur raison d’être.
.
La pensée sans
le langage
Communiquer sans en passer par le langage – soit. Mais penser ? le
langage ne s’est-il pas avéré nécessaire aux êtres humains pour formuler des
concepts, élaborer des jugements, prendre des décisions, résoudre des
problèmes ? Eh bien non – pas du tout. C’est en fait au cours d’une démarche d’introspection
consciente, sur le langage et à l’aide des mots, que nous ne faisons rien
d’autre que de nous persuader nous-même de l’importance du processus de
verbalisation et que nous en arrivons à croire qu’il est impossible de penser
sans recourir au langage. Or ce n’est pas ainsi que cela se passe.
.
L’auteur
illustre alors son propos avec une succession d’exemples dont je ne donne ici
qu’un aperçu. Ainsi, bien des questions dans le monde des sciences ont été
résolues en court-circuitant le langage : la structure du benzène
(Kekulé) ; les fonctions fuchsiennes puis la géométrie non-euclidienne
(Poincaré) ; sans oublier Einstein, Gauss, Helmholtz, Arnheim… Il note
aussi que, chez le animaux, des pigeons savent reconnaître des catégories de
feuilles, de poissons, de personnes humaines… distinguer un tableau de Monet
d’un Renoir, d’un Picasso ou d’un Braque ; un air de Bach d’un morceau de Hindemith
ou de Stravinski ; pointe d’humour s’agissant de carpes à propos d’un
blues et de la Truite de Schubert ; quant à la capacité de se représenter
l’état mental d’un autre que soi (ladite théorie
de l’esprit auquel, chez l’enfant ne parvient que vers l’âge de 4 ans)
semble exister chez les chimpanzés et les primates.
.
On a aussi vu,
pour l’être humain, l’échange d’expériences faciales entre l’enfant est sa
mère, bien avant l’acquisition du langage – ce qui montre qu’il dispose déjà
d’un large éventail de signaux pour exprimer son état interne. Autre
exemple : des personnes ayant traversé et surmonté une période d’aphasie
racontant comment ils pouvaient alors penser, sans pourtant avoir de mots à
leur disposition pour s’exprimer. Il en va de même pour la capacité de calculer
dans des cas où l’hémisphère gauche – dit du langage – est endommagé ; à
propos du calcul encore : des populations primitives ne disposant de
nombres que jusqu’à 3, sont néanmoins capables de calculs allant bien au-delà de cette valeur.
.
Qu’apporte donc
le langage ? Il permet de mettre en avant certaines notions ou catégories
– ce qui en rejette d’ailleurs d’autre dans un relatif arrière-plan… mais pas
totalement (les Allemands n’ont pas la couleur rose dans leur vocabulaire mais cependant la perçoivent bien). Si
le langage et les mots permettent de baliser de façon beaucoup plus organisée
note appréhension du monde, c’est parfois au prix d’un certain appauvrissement.
.
jeudi 3 novembre 2011
La lettre tue-t-elle l’esprit ?
Maîtrisant à merveille la langue française et vivant à Paris
depuis des décennies, sa grand-mère a néanmoins passé un petit quart de siècle
dans sa Pologne natale et prend plaisir à se faire appeler Babcia par son
petit-fils, à lui chanter des chansons enfantines de là-bas, à lui passer des
dessins animés qui en viennent aussi et qui – même s’ils parlent
presque par eux-mêmes – n’échappent pas à un commentaire si besoin… dans les
deux langues.
Rien de neuf – des exemples de ce genre, ça pullule.
L’oral ou
l’écrit ?
Dans La raison graphique (1977), qui prend pour
sous-titre La domestication de la pensée sauvage, Jacky Goody fait
de l’écriture une explication essentielle de ce qui oppose les sociétés primitives
et les sociétés développées *. Il prend ainsi ses distances avec Claude
Lévi-Strauss qui établissait la ligne de partage entre les sociétés possédant
une histoire stationnaire et celles qui possèdent une histoire cumulative
(Race et histoire – en brochure Unesco, 1952, puis sous forme de volume,
1961).
Pour Goody, cette accumulation ne peut se faire que par
l’écrit. Accumulation du savoir ; valorisation du statut d’auteur – ce qui
stimule l’inventivité. Distance qui s’instaure par rapport au discours qui,
dans les sociétés orales, est très personnalisé et souvent persuasif ;
accession à la rationalité, au scepticisme, à la recherche scientifique. Mise
en place d’outils : la formulation (exemple donné du Notre
Père… personnalisé et multiple dans en culture orale, modèle intériorisé
mot à mot dans l’autre) ; la liste (inventaires, achats, lexiques) ;
la recette (médicale, culinaire) ; le tableau (classification et
simplification)…
Autre dimension – mais je ne me souviens plus si c’est Goody
qui l’a souligné et / ou si ce sont des commentateurs qui ont développé ce
thème – l’écriture favoriserait une pensée de référence, voire une pensée
unique, une vérité, l’empire du dogme, voire du totalitarisme. Ou
encore, elle aurait en germe une relative difficulté à s’adapter à un contexte
évoluant au fil du temps – face à une tradition orale qui n’est pas pure
mémorisation et répétition, mais varie selon celui qui la transmet, l’auditoire
auquel il s’adresse, selon aussi l’endroit, la société ou l’époque.
Manuscrit, cursive,
script, tapuscrit
Il y a environ un an, une Canadienne de l’Ontario exprimait
une certaine nostalgie en constatant la disparition, progressive mais bien
marquée, de l’écriture cursive à laquelle elle avait été formée
pendant son enfance **. Relisant des lettres familiales, elle se disait
que l’on pouvait les reconnaître celles des uns et des autres, tout comme on
arrive à distinguer des visages, avec des réactions émotionnelles analogues.
Sur un registre proche, David Le Breton *** ne se
contente plus d’écouter la seule parole mais, aussi et surtout, la qualité de
sa formulation, son grain, l’affect qu’elle implique. Il y a une vingtaine
d’années, il avait mené une exploration du même type à propos des visages et
estime que l’un et l’autre, visage et voix, traduisent la singularité de la
personne et son ancrage dans les relations sociales.
Pour notre Ontarienne, écrire à la main exige organisation,
clarté et capacité de penser par anticipation – alors qu’au clavier et à
l’écran on pinaille de façon
perfectionniste dans l’immédiat de chaque mot (supprimer,
insérer, retour en arrière).
La cursive, adoptée par les scribes parce que plus rapide –
et parce qu’elle évitait de faire des taches d’encre – avait survécu à
l’invention de l’imprimerie puis à la diffusion de la machine à écrire. Mais
les gamins d’aujourd’hui sont devenus des virtuoses du texto / SMS : et
donnez-leur un stylo, ils écriront en script. Il y a 5 ans déjà,
aux États-Unis, lors des examens de classe terminale, on avait constaté que 6
élèves sur 7 avaient rédigé leur dissertation en écriture script.
Parmi les spécialistes des neurosciences, le débat est
ouvert sur ce que l’on y perd et que l’on y gagne – argumentaire sur fond de
neuro-plasticité du cerveau.
Un monde que l’écrit
désenchante
Voici quelques mois, je suis tombé sur une nouvelle de
l’écrivain islandais Thórarim Eldjárn – elle flirte allègrement avec ce qui
précède. Je vous en propose un condensé, qui est loin d’en rendre toute la
saveur ****.
Il était une fois un bourg situé dans une région sans nom de
l’Europe centrale et que l’Histoire avait, à de multiples reprises, balloté
d’un pays à l’autre. Personne n’utilisait le même mot pour désigner la même
chose. Tout le monde pourtant se comprenait.
Cette attitude exprimait sans doute une résistance :
dans un monde improbable, l’homme s’accroche coûte que coûte à ses fondements
et cherche inconsciemment à cultiver la langue avec laquelle il pense, qui lui
lui est plus proche même que sa langue maternelle. Les bébés se découvraient
une langue du côté de la mère, une du côté du père, etc. Les nounous y allaient
chacune dans une langue inédite.
Personne ne voyait dans les mots un outil de communication –
il s’agissait plutôt du reflet de la conscience de celui qui parlait, les mots
n’étant qu’un seul des nombreux signes communs employés pour faire comprendre à
autrui sentiments et désirs, émotions et attentes.
Les habitants étaient évidemment des illettrés puisque leurs
écrits n’auraient jamais pu s’adresser qu’à eux-mêmes. L’expression était
nécessairement orale, physique, mise en pratique – l’expression du visage,
l’apparence et l’attitude globale étaient lourdes de signification.
L’histoire se termine en quelque sorte tristement. A
l’occasion de quelque chambardement politique sur le continent [on peut penser
à la chute du Mur], le bourg se trouve désormais sur une voie de passage. Un
linguiste à la recherche d’un sujet de thèse en découvre l’existence sur
Internet, part s’y installer, se découvre une nouvelle vocation : aider
ces gens à s’accommoder aux temps modernes – les sauver.
Subventions, logiciel de traduction, passage à une langue écrite, un ordinateur
offert à chaque habitant, avec une banque des mots pour régler les conflits
éventuels.
La confiance dans le sens des mots s’envola, au privilège du
sens. Les sourires disparurent – des figures de marbres, chacun s’occupant de
ses affaires. Des familles furent déchirées, des amitiés dissoutes, beaucoup
veulent désormais déménager.
En note
Les historiens qui s’intéressent à l’Europe centrale (mais
qu’est-ce que l’Europe centrale ? toute formulation rapide – par ex.
Mitteleuropa – s’avérant tout aussi rapidement un choix connoté voire hâtif)
vous dirons que l’étude des cartes et des noms de lieux est un nécessaire
travail de bénédictin – sous peine de passer à côté de l’essentiel. Pour ce qui
est loin d’être un bourg perdu, Lviv, Lvov Lwów, Leopol, Lemberg désignent,
selon les temps et les puissances qui l’ont eue dans leur escarcelle, qu’une
seule et même ville, capitale historique de la Galicie – sans compter les
écritures cyrilliques, ni Leopoli en italien ou Ilyvó en hongrois (elle est d’ailleurs
jumelée avec Budapest).
* Bibliothèque idéale (Sciences Humaines – 2003).
** Courrier International n°1046 (novembre 2010) – De
la nostalgie des belles écritures, article d’Andrea Gordon, paru dans le Toronto
Star.
*** David Le Breton : Éclats de voix – Une
anthropologie de la voix (Métailié / Traversées – 2011).
**** Courrier International n°1067 (mars 2011) – Le
sens pris aux mots, nouvelle de Thórarim Eldjárn, traduite par Séverine
Daucourt-Fridriksson (Éditions Magellan & Cie / Miniatures).
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