mercredi 15 février 2012

Entre les deux… (18)




La linguistique à distance du corps et du monde
La linguistique, telle qu’elle s’est développée au 20ème siècle avec Saussure, insiste sur la valeur arbitraire du signe, puis sur le fait que la langue a été une libération par rapport aux entraves du corps ainsi que du monde physique qu’elle décrit. Il y a pourtant une très forte relation entre les gestes du corps et la syntaxe verbale – non seulement pour nommer les choses mais aussi pour les éléments logiques et formels qui prennent leur origine dans le corps et l’émotion (ceci sera repris dans un chapitre ultérieur).
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La dénégation qui sous-tend cela ne se limite pas à l’apport de Saussure et de ses adeptes, mais dérive d’un courant qui s’est amplifié au cours des derniers siècles, qui a répudié l’enracinement corporel en faveur d’une vision mécaniste de nous-même, abstraite et cérébralisée, puis s’est inscrit dans la pensée courante. Ce désenchantement corporel du langage peut s’interpréter comme une rébellion à l’instigation de l’hémisphère gauche, contre la perception du monde qu’apporte l’hémisphère droit.
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On pourrait – quand même et pour le moins – mettre en question la théorie de Chomsky sur l’existence d’une grammaire universelle, dans la mesure où elle conduit à prôner que les structures du langage analytique seraient câblées dans le cerveau, au point de faire de celui-ci une machine cognitive à base de règles programmées qui structureraient le monde.
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N’a-t-on pas plutôt affaire à un organisme vivant et lié au corps, qui développe des savoir-faire implicites et performants au cours d’un processus empathique, faisant appel à une imitation intelligente ? Pour le moins, la théorie d’une grammaire universelle ne colle pas avec la manière dont les enfants font l’acquisition du langage dans le monde réel. S’ils font, certes, preuve d’une remarquable capacité pour saisir spontanément des formes conceptuelles et psycholinguistiques de la parole, c’est néanmoins de façon beaucoup plus globale qu’analytique. Imitateurs à un point étonnant, ils sont justement des imitateurs et non des machines à recopier.
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Imiter n’est pas copier
Car s’il existe un niveau tel que celui de l’apprentissage par cœur, où l’on reproduit mécaniquement ce qui a été préalablement découpé selon une séquence donnée, il y a aussi cette attirance pour saisir un tout et pour essayer de le sentir de l’intérieur, comme si on habitait de l’intérieur d’une autre personne : lorsqu’on imite sa voix, sa façon de parler, celle de marcher… avant même que d’émettre un quelconque jugement (admirer ou se moquer de cette personne). C’est une imitation empathique, qui suppose une identification et qui, au-delà de l’acquisition des savoir-faire, joue son rôle dans le développement humain.
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A ce titre, on ne peut pas dire que le langage se soit abstrait de la vie. L’enfant n’accède pas au langage en apprenant des règles mais par une imitation identificatoire empathique, vécue de l’intérieur. C’est à ce stade – et plus tard aussi dans la vie – que nous attrapons sans nous en apercevoir des habitudes ou des tics de langage de nos vis-à-vis. Ceci vaut aussi pour les gestes et la musique.
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Le langage enraciné dans le corps
Ce processus relève d’une partie du cerveau proche de la motricité gestuelle ainsi que de ces neurones-miroirs qui s’activent aussi bien quand nous agissons nous-même que quand nous regardons les autres agir – processus que des anthropologues considèrent dériver de la musique : sorte de langage corporel qui s’étend émotionnellement à l’ensemble des individus d’un groupe ; relation qui englobe bien plus que la somme de ses parties.
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Si le langage a pris source dans la musique, il s’est agi d’empathie et de vie en commun et non de quelque chose qui divise et qui met en compétition. Comme la musique, le langage est une activité partagée qui débute en transmettant une émotion et en suscitant la cohésion. Le chant humain est unique, en ce sens qu’aucune autre espèce ne synchronise les rythmes, ne mélange les timbres (le chant des oiseaux est individualiste et de nature compétitive… et il a sa base dans l’hémisphère gauche, contrairement à ce qui se passe chez l’homme).
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La propension à s’exprimer et à communiquer ne se situe pas dans l’aire de Broca qui joue en quelque sorte un rôle de moteur de la parole, mais elle prend son origine dans une partie plus profonde du cerveau, liée aux motivations de socialisation. Il est à craindre que certains en soient arrivés à confondre ces deux fonctions. A noter aussi que cette aire plus profondes est particulièrement développée chez les dauphins dont on sait l’intelligence et la faculté à communiquer… en musique.
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Sélection naturelle : le groupe ? l’individu ?
Si on raisonne en termes de sélection naturelle, les anthropologues vous diront que celle-ci s’opère au niveau des groupes et non tant à celui des individus. S’il est clair que des différences individuelles se manifestent au sein d’un groupe, c’est néanmoins celui-ci tout entier qui en bénéficie dans sa cohérence.
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On est ici loin de la théorie de la sélection naturelle qui met l’accent sur la compétition entre des individus, chacun ayant un objectif formulé en termes d’utilité. Si on en reste à ce type de formulation, la musique, la danse, le rire… deviennent futiles. Le langage référentiel qui s’est massivement développé autour de l’hémisphère gauche, a réalisé un hold-up : il s’est détaché de la relation originelle avec le corps et avec l’expérience ; il est devenu un monde en soi, qui n’est plus une présence au monde mais une représentation de celui-ci.
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The Master and his Emissary – The divided brain and the making of the Western world – Iain McGilchrist – Yale University Press – 2009 – 597 pages...
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Le présent billet fait suite à celui du 15 janvier. Il fait partie d’une séquence sur le Cerveau commencée le 4 juin 2010 (voir la liste des thèmes dans la marge de droite). Il n'est pas exclu qu'au cours de la traduction et en cherchant à condenser, il y ait eu des erreurs ou une mauvaise compréhension : se référer directement à l'ouvrage mentionné ci-dessus.

vendredi 3 février 2012

Année 2012 consacrée à l'autisme


C'est au cours de la première quinzaine de février qu'est lancée à Matignon l'Année 2012 de l'Autisme considéré comme "grande cause nationale".

Ce bloc-notes a consacré plus d'une quinzaine d'articles à Émile (pseudonyme) qui a évolué - et continue d'évoluer - très positivement grace à une méthode dite "3i" parce qu'elle est :

Intensive – pour rétablir les connexions neuronales tout en sortant l’enfant de son monde intérieur. Parents et bénévoles s’impliquent une quarantaine d’heures par semaine, vacances comprises.

Individuelle – car l’autiste qui souffre de participer à des séances collectives s’en évade et se replie dans ses stéréotypes. Une ambiance détendue, seul à seul et affectivement favorable, vaut mille fois mieux. Pendant les 2 premières années la scolarité en établissement est mise entre parenthèses.

Interactive – en entrant dans son monde, en captant son regard, en dialoguant, en favorisant la détente: comme avec un tout jeune enfant, c’est le jeu qui a la priorité et non l’apprentissage.

Vous pouvez regrouper ces articles pour les lire plus aisément, en cliquant sur "Autisme" dans la marge de droite de cet écran...

Et si cela vous semble souhaitable, pourquoi ne pas faire parvenir un message aux responsables du "nerf de la guerre" et allant, avant le 9 février sur le lien :

dimanche 15 janvier 2012

Entre les deux… (17)

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Le langage et la main
Ce n’est pas pour rien que, dans l’hémisphère gauche, l’aire dédiée à la parole et celle liée à la capacité de saisir soient si proches : il y a de nombreuses connexions entre la main et le langage. Un handicap dans le développement de la main peut d’ailleurs se répercuter du côté du langage.
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On observe une corrélation, notamment au stade du babillage, entre le fait de nommer et celui de pointer ou de désigner de la main. Par la suite, cela produit ses effets sur la locomotion, le fait de saisir, la manipulation… Associations qui perdurent à l’âge adulte. Dans cet hémisphère, la région concernée met en œuvre les neurones-miroirs, aussi bien pour les mouvements de vos propres doigts que pour l’observation des mouvements de la main chez d’autres personnes.
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La proximité avec la formulation linguistique est d’ailleurs étonnante – en allemand, on a : begreifen, erfassen, eindruck, behalfen, überlegen ; en anglais : grasping et les dérivés du latin (comprehend, intend; ajoutons, en français : saisir, comprendre, impression, tendre à / vers Notons que ces expressions ne se limitent pas à une action sur le monde extérieur mais peuvent aussi refléter des démarches intérieures intellectuelles du je : Vous saisissez ?  C’est de la manipulation… Je viens de mettre le doigt dessus
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Le sens très basique du toucher – qui existe déjà chez les êtres les plus élémentaires – ne donne une image des choses que par morceaux, que par catégories d’objets, et non comme un tout. On et bien dans une logique d’hémisphère gauche (qui s’impose d’ailleurs tout aussi bien chez les gauchers eux-mêmes). En revanche les mouvements exploratoires qu’effectuent l’une ou l’autre main renvoient à une activité de l’hémisphère droit – ce que confirme le comportement de personnes ayant, selon le cas, l’un ou l’autre hémisphère endommagé.
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Langage et manipulation
On a pu avancer que l’apparition du langage n’a pas été motivé par le besoin de communiquer mais par celui de dresser une sorte de carte du monde – allons plus loin : et de le manipuler. Il ne s’agit pas tant de communiquer que d’une certaine façon de communiquer… pas tant de penser que d’une certaine façon de penser. Car une communication qui escamote tout ce qui n’est pas verbal, escamote en même temps la relation interpersonnelle (je / tu) au profit de celle qui vise le monde des objets (je ou nous / ceci ou cela).
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Laissés à eux-mêmes, les mots stabilisent des concepts et les rendent accessibles à la mémoire. Nommer donne un pouvoir ce qui est nommé. Le langage affine l’expression des relations causales et élargit une capacité de planifier et de manipuler, ainsi que de mémoriser. L’écriture va encore plus loin dans ce sens, en permettant l’enregistrement sur un support externe. Capacité de manipuler qui s’étend en direction des autres êtres humains – et aussi, par rapport à la communication non-verbale, de mieux masquer la vérité.
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On peut isoler les choses de leur contexte, ce qui permet de ne se focaliser que sur certains aspects de la réalité. En revanche, le langage nous fait perdre tout ce qu’il y a d’implicite, de fluide, d’insaisissable. Saisir, au sens physique comme au sens mental, nous permet de manipuler, de posséder, de contrôler l’environnement. Avoir pu – grâce à cette fonction localisée dans l’hémisphère gauche – accéder à cette capacité, a été un élément déterminant pour l’homme dans la lutte entre les espèces, et entre les individus les uns par rapport aux autres.
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La métaphore
Dire que le langage est l’argent de la pensée est une métaphore. Or seul l’hémisphère droit est en mesure de comprendre des métaphores. Le langage est ici compris comme étant un intermédiaire – au même titre que l’argent : il puise dans le monde de l’expérience et il y retourne. On notera que, de plus, il est enraciné dans le corps.
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À un niveau supérieur, les mots débouchent sur un vaste réseau de connotations, présentes mais implicites, que l’on apprécie de façon globale et non de manière séquentielle et focalisée, de tout notre être conscient. A un niveau plus basique, chacun des mots est une porte de sortie hors du langage, vers un élément du monde vécu, associé à notre existence incarnée.
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Pour revenir à l’argent, celui-ci prend, à un niveau basique, sa valeur dans des choses (qui peuvent éventuellement être vivantes – ex. : du charbon, un poulet…), pour en restituer, à un niveau supérieur, une valeur sous forme de marchandise ou de service (ex. : nourriture, vêtement, réparation d’une voiture…). Entre les deux, se trouvent les transactions virtuelles du système monétaire.
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Au stade du langage, une métaphore met en relation des concepts distincts (ex. : argent / langage ; ou encore : choc des cymbales / choc des arguments / choc des couleurs / choc des épées…). Mais au stade de notre vécu incarné, il ne s’agit que d’éclairages différents portant sur des tout similaires. La métaphore ne reste pas à sens unique (ex. : argent > langage) mais se lit dans les deux sens (ou plus si besoin).
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Au-delà des mots, la métaphore est centrale pour la pensée : elle est une fonction de l’hémisphère droit qui est enraciné en profondeur dans le corps où s’expérimente le monde. Il diffère de l’hémisphère gauche qui considère que le langage – tout coupé qu’il puisse être du monde – en constitue pourtant la réalité. Une des limites de la philosophie des Lumières, qui est guidée par la raison, est de sous-estimer la métaphore – à la limite, de la considérer comme un élément distrayant, voire une tromperie.
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The Master and his Emissary – The divided brain and the making of the Western world – Iain McGilchrist – Yale University Press – 2009 – 597 pages...
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Le présent billet fait suite à celui du 15 décembre. Il fait partie d’une séquence sur le Cerveau commencée le 4 juin 2010 (voir la liste des thèmes dans la marge de droite). Il n'est pas exclu qu'au cours de la traduction et en cherchant à condenser, il y ait eu des erreurs ou une mauvaise compréhension : se référer directement à l'ouvrage mentionné ci-dessus.
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mercredi 4 janvier 2012

Jung referait-il surface ? (A)


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Plusieurs personnes de mon entourage se sont embarquées dans l’aventure de la psychanalyse, certaines même professionnellement. Cela ne fait évidemment pas de moi un spécialiste en ce domaine.
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Je cherche par ailleurs à ne pas me laisser bercer par la prose médiatique qui l’enrobe depuis des décennies ; ni à être entraîné par les récentes polémiques qui, à la différence de celles qui n’ont pas manqué depuis ses origines, ne sont plus tant des querelles entre différentes écoles en son sein, mais se veulent une remise en question de la raison d’être et du devenir de la psychanalyse.
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Que vient ici faire Jung ?
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En guise d’apéritif : deux évènements quasi-actuels
En ces temps de fêtes de fin d’année je remarque, en vitrine de plusieurs librairies de tout poil, la présence d’un imposant volume à couverture rouge sous la signature de Jung : son Livre rouge – on le mettrait facilement parmi les livres d’art qui ornent volontiers les vitrines en cette saison.
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Début septembre à Venise, le film Une Méthode dangereuse a figuré dans la compétition pour le Lion d’Or : il s’agit principalement de la relation de Carl Jung avec Sabina Spielrein qui fut, et sa patiente en analyse, et sa maîtresse, et qui devint elle-même analyste. Le film sous-entend que cette situation a sa part dans la rupture – a priori pour des raisons théoriques – entre Freud et Jung, jusqu’alors fort proches.
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Hors-d’œuvre : un peu de chronologie
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… Sigmund Freud
Médecin juif autrichien né en 1856, Sigmund Freud est le pionnier de la psychanalyse, dont on peut faire remonter les premiers pas aux alentours de 1896. Les développements de cette discipline ne vont pas sans conflits et scissions mais on la voit, dès 1908, s’institutionnaliser et, après la Première Guerre mondiale, connaître une expansion en Europe et dans les pays anglo-saxons. Dès 1933, les Nazis brûlent les écrits de Freud en Allemagne. Suite à l’annexion de l’Autriche en 1938, il s’exile à Londres avec sa famille : il y mourra l’année suivante, à 83 ans.
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… Carl Jung
Médecin et psychiatre suisse alémanique, Carl Gustav Jung vient au monde une vingtaine d’années après Freud : en 1875 ; et il meurt à 86 ans, en 1961. La psychologie des profondeurs dont il est le pionnier, établit un lien entre la structure de la psyché et les productions de celle-ci, ainsi que ses manifestations culturelles. Les notions auxquelles il fait appel puisent dans un vaste champ des sciences humaines. On le considère souvent comme le père fondateur d’une psychologie des cultures.
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Devenu médecin et chercheur, il s’intéresse aux travaux de Freud et, vers 1906, débute entre eux une correspondance qui rassemble environ 360 lettres et durera jusqu’à leur rupture, qui s’amorce en 1911 et sera consommée en 1914. Dès 1907, Jung vient le rencontrer à Vienne et, malgré certains points de divergences qu’ils ne cachent pas, apparaît comme un dauphin de Freud.
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C’est à cet endroit que se situe l’épisode de sa liaison avec Sabina Spielrein, qui sert de prétexte au film Une Méthode dangereuse. Jung aura d’autres liaisons, notamment avec Toni Wolff, à partir de 1911 – année où s’amorce, pour des raisons qui semblent aussi bien théoriques que personnelles, une rupture avec Freud, qui sera consommée en 1914. Or c’est en 1914 que débute la rédaction de ce Livre rouge qui ne vient d’être publié que récemment, plus de 40 ans après la mort de Jung.
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C’est un intense retour sur lui-même, une période d’élaboration théorique où se fonde la psychologie analytique. Viendront ensuite des voyages auprès des Indiens d’Amérique, ainsi qu’en Afrique, un approfondissement de ses théories et de sa pratique, de nouveaux déplacements dans les pays anglo-saxons ainsi qu’au Proche-Orient et en Inde…
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Nous sommes désormais dans années 1930 – la part de son activité touchant à l’Allemagne a nourri une polémique où il reste difficile de démêler si, jusqu’où et comment il aurait collaboré avec le régime nazi. Pendant la guerre, il travaille comme agent secret pour les Alliés. Après la guerre, avec une santé affaiblie, il consacre ses quinze dernières années à la rédaction de plusieurs ouvrages de synthèse et à la poursuite de ses recherches.
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Trois coups de projecteur
La suite de ce billet se résume à la période autour de 1906 (liaison avec Sabina Spielrein – d’où le récent film sur le sujet), puis à partir de 1914 (amorce de la rédaction du Livre Rouge, qui n’est paru qu’en 2009), et enfin au cours des années 1930 et 1940 (polémique à propos de l’attitude vis-à-vis du nazisme, puis enrôlement par les Alliés) – ce qui ouvre à une interrogation sur des thèmes actuels.
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… 1906 – le film Une Méthode dangereuse
Sabina Spielrein, née en 1885 dans une famille juive de Rostov-sur-le-Don, était venue en Suisse en 1904 et, à 19 ans, devint la patiente de Jung – mais aussi sa maîtresse. Dans l’une de ses premières lettres à Freud, en 1906, Jung mentionne qu’il la traite pour hystérie. Mais ce n’est que 2 ou 3 ans plus tard qu’il lui avoue leur liaison qui durait depuis cette date… Notons qu’à même époque, l’intéressée écrivait de son côté à Freud ; elle viendra aussi le rencontrer à Vienne.
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Elle deviendra elle-même analyste et comptera le célèbre psychologue pour enfants, Jean Piaget, parmi ses propres patients. Il semble même que Freud se soit inspiré d‘un de ses articles (Die Destruktion als Werdens") paru en 1912 dans le Jahrbuch der Psychoanalyse, pour introduire en 1920 la pulsion de mort dans ce que l’on appelle la seconde topique (le ça, le moi et le surmoi – alors que la première topique tournait autour de l’inconscient, du préconscient et du conscient). Elle retourne en Russie en 1923. En 1942, elle y est assassinée par les Allemands, vraisemblablement en raison de ses origines.
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La période d’une dizaine d’années, couverte par le film de David Cronenberg, est celle d’une psychanalyse en éclosion. Celle aussi d’un triangle ne serait-ce qu’épistolaire, avec un Freud d’abord entraîné à jouer les sages et les arbitres, face au duo passionnel entre Jung et Spielrein – mais aussi dont l’antagonisme sur le plan théorique ne fait que monter vis-à-vis de celui qui, de potentiel dauphin, en arrivera à être exclu du cercle psychanalytique freudien. Dans un entretien, David Cronenberg dit plutôt pencher du côté de Freud, parce qu’il le considère comme un athée qui s’intéresse de préférence aux corps, tandis que Jung infléchirait par trop la discipline vers la religion, voire le mysticisme.
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Un film est un film : une partie de la critique en a regretté l’aspect réducteur – à trop vouloir notamment superposer les relations entre les personnages et le conflit théorique alors en gestation.
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… 1914 : amorce du Livre Rouge
Alors que le film Une Méthode dangereuse porte grosso-modo sur la période 1904-1914, le Livre Rouge de Jung correspond pour l’essentiel à la décennie suivante, mais sa rédaction se poursuivra jusque vers 1928.
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Si on voulait pousser les analogies, on soulignerait que la rédaction de cet ouvrage correspond à la période la plus manifeste de la liaison de Carl Jung avec Toni Wolff. Issue d’une famille de Zurich, celle-ci (1888-1953) fut tout aussi bien sa patiente, que sa maîtresse… et devint également psychothérapeute. Mais elle est restée dans la mouvance jungienne, alors que Spielrein  a plutôt glissé sur le versant freudien. Toni Wolff a mis à jour plusieurs des figures archétypiques chères à Jung, principalement parmi celles féminines de l’anima. Leur relation s'est poursuivie bien au-delà de cette période et on la désigne fréquemment comme la seconde femme de Jung.
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La rédaction du Livre Rouge débute au moment où Jung vient d’être officiellement exclu du mouvement psychanalytique freudien. Il est désorienté – c’est un saut dans l’inconnu. C’est dans cet ouvrage calligraphié en lettres gothiques et illustré par Jung, que celui-ci consigne ses expériences de régression puis l’élaboration de ses méthodes, telle que l’imagination active et ses théories autour des concepts d’animus, d’anima et de persona : le journal de voyage intérieur de sa cosmologie et de sa confrontation avec l’inconscient, a-t-on pu écrire (Pierre Assouline, RDL, septembre 2011). Il y rencontre diverses figures (dont notamment le vieux sage Philémon), éléments composants d’un inconscient collectif, sorte d’ADN psychologique commun à toute l’humanité.
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Au dire de Jung, ce qu’il contient est à la source de ce qui, par la suite, n’a été que mise en ordre et mise en musique dans la pratique courante. C’est à la même époque que s’est constituée autour de lui l’Association de Psychologie analytique qui rassemblait des analystes – principalement zurichois – ayant rompu avec Freud.
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Eh bien ! Ce manuscrit a attendu jusqu’en 2009 avant de pouvoir être livré au public (facsimilé du texte en allemand, traduction en anglais, abondantes annotations par un universitaire familier de l'œuvre de Jung – la version en français est disponible depuis fin 2011). Jung lui-même ne l’avait pas souhaité car il ne le considérait pas comme une œuvre suffisamment scientifique. Après sa mort en 1961 et pendant une  quarantaine d’années, ses héritiers s’y sont opposés. Plusieurs spécialistes, parmi ceux qui viennent d’en prendre connaissance, ne sont pas loin de penser que l'ensemble de l’œuvre jusqu’alors publiée de Jung mérite d’être reconsidérée à la lumière de ce document.
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… 1930-1940 : Polémique à propos du nazisme
À la fin des années ’20, Jung s’affilie à un groupe berlinois qui cherche à concilier les courants psychanalytiques freudien, jungien et adlérien – il en est même nommé membre d’honneur. Au début des années ’30, avec l’arrivée d’Hitler au pouvoir, le président, Juif, et la plupart des membres juifs de cette société démissionnent ou s’exilent. Et la psychanalyse freudienne, stigmatisée, disparaît en Allemagne. L’association elle-même fait l’objet d’une mise sous tutelle de la part du régime.
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Il faut dire que le concept d’inconscient collectif, utilisé cette fois dans un sens plus politique que scientifique, fournit des arguments aux thèses racistes nazies. On a aussi reproché à Jung d'avoir, dans l’un de ses essais 15 ans auparavant (1918), estimé qu’il y avait une différence d’inconscient entre les Aryens et les Juifs (si on en approfondit la signification, on peut néanmoins y lire que les Juifs, plus civilisés mais en l’absence d’une patrie, n’ont pas cette relation à la terre qui caractérise l’homme germanique).
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Alors que le régime nazi se met en place, la position de Jung semble ambivalente : reconnaissance de l’existence de fait de ce régime alors qu’il exprime par ailleurs que la psychothérapie ne peut être inféodée à une politique nationaliste – ce qui permet cependant de la part des Nazis une insistante récupération : ils parviennent à contrer ses tentatives d’abandonner ses responsabilités dans cette association. C’est à l’occasion d’un article qu’il a signé dans une revue américaine et où il traite Hitler de dictateur qu’il en est définitivement démissionné en 1940 et inscrit sur la liste des auteurs dont les ouvrages sont bannis.
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Impressionnés par l’analyse que Jung avait faite dès 1936 sur la psychologie des Nazis (son essai : Wotan), les Alliés l’approchent et finissent par le recruter. Jung préconise notamment de diriger l’attention de Hitler vers l’URSS. Un de ses pronostics est, par ailleurs, qu’Hitler finira par se suicider. Son point de vue est enfin pris en compte dans l’immédiat après-guerre, sur la manière de s’y prendre pour que les Allemands acceptent leur défaite et pour rétablir leur économie exsangue.
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Déjà un peu longuet, ce qui précède n’épuise certes pas la description de ces quelques temps forts du parcours jungien. Et la pertinence en reste relative : je suis à plus d’une fois allé m’enquérir à des sources wikipédiennes – la version française étant d’ailleurs l'une des plus nourries.
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Un second billet suivra, qui cherchera à identifier, dans ce qui se manifeste de nos jours, quelques échos à cette apparente résurgence de Jung.

samedi 31 décembre 2011

Index 2011 (octobre > décembre)

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INDEX 2011 (d'octobre à décembre)

Pour retrouver l'article sur le sujet qui vous intéresse :
Voir ci-dessous.

Mis à jour à l'article : Entre les deux... (16) (15 décembre 2011)

Exemple : 2011-10-19 COGENT (Obésité pourrielle 11-T3)
- Noter le mois (exemple : 2011-10-19)
- Noter le titre (exemple : Obésité pourrielle 11-T3)
- Aller à la rubrique ARTICLES MOIS PAR MOIS, à droite de cet écran
- Dans 2011 cliquer sur le mois choisi (exemple : 10 > octobre)
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... Il existe d'autres index pour 2008, 2009, 2010 et 2011 (par tranches de 4 mois)
... cliquer sur * Index (THÈMES dans la marge de droite)

*
A
2011-12-15 ARNHEIM Rudolf (Entre les deusx.. (16))
B

2011-12-15 BACH Jean-Sébastien (Entre les deusx.. (16))
2011-12-15 BRAQUE Georges (Entre les deusx.. (16))

2011-11-03 BUDAPEST (La lettre tue-t-elle l'esprit ?)
C
2011-10-19 COGENT (Obésité pourrielle 11-T3)
2011-11-03 COURRIER-INTERNATIONAL (La lettre tue-t-elle l'esprit ?)
D
2011-11-03 DAUCOURT-FRIDRIKSSON Séverine (La lettre tue-t-elle l'esprit ?)
E
2011-11-03 ÉCLATS-DE-VOIX (La lettre tue-t-elle l'esprit ?)
2011-10-19 E.C.M. (Obésité pourrielle 11-T3)
2011-12-15 ECONOMIST (THE) (Entre les deusx.. (16))
2011-10-19 EDWARE (Obésité pourrielle 11-T3)

2011-12-15 EINSTEIN Albert (Entre les deusx.. (16))
2011-10-19 EMAIL-STRATÉGIE (Obésité pourrielle 11-T3)

2011-10-19 EMAIL-VISION (Obésité pourrielle 11-T3)
États Unis >> U.S.A.
2011-11-03 EUROPE-CENTRALE (La lettre tue-t-elle l'esprit ?)
F
G
2011-10-19 GANDI (Obésité pourrielle 11-T3)
2011-12-15 GAUSS Carl Friedrich (Entre les deusx.. (16))
2011-11-03 GORDON Andrea (La lettre tue-t-elle l'esprit ?)

2011-11-03 GOODY Jacky (La lettre tue-t-elle l'esprit ?)
2011-10-19 GOOGLE (Obésité pourrielle 11-T3)

H
2011-12-15 HELMHOLTZ (VON) Hermann Ludwig (Entre les deusx.. (16))
2011-10-19 HETZNER-NANIHOST (Obésité pourrielle 11-T3)

2011-12-15 HINDEMITH Paul (Entre les deusx.. (16))
I

Ilyvó >> LVIV
2011-10-19 Ivona RULLERT (Obésité pourrielle 11-T3)
J
K
2011-12-15 KEKULÉ-VON-STRADONITZ Friedrich (Entre les deusx.. (16))
L

2011-11-03 LE-BRETON David (La lettre tue-t-elle l'esprit ?)
Lemberg >> LVIV
Leopol(i) >> LVIV
2011-11-03 LÉVI-STRAUSS Claude (La lettre tue-t-elle l'esprit ?)

2011-11-03 LVIV (La lettre tue-t-elle l'esprit ?)
Lvov >> LVIV
Lwów >> LVIV
M
2011-11-03 MAGELLAN (éditions) (La lettre tue-t-elle l'esprit ?)

2011-12-15 MASTER (THE)-AND-HIS-EMISSARY (Entre les deusx.. (16))
2011-12-15 McGILCHRIST Iain (Entre les deusx.. (16))
2011-11-03 MÉTAILIÉ (éditions) (La lettre tue-t-elle l'esprit ?)
Mitteleuropa >> EUROPE-CENTRALE

2011-12-15 MONET Claude (Entre les deusx.. (16))
N

2011-11-03 NOSTALGIE-DES-BELLES-ÉCRITURES (La lettre tue-t-elle l'esprit ?)
O
2011-11-03 ONTARIO (La lettre tue-t-elle l'esprit ?)
2011-10-19 O.V.H. (Obésité pourrielle 11-T3)

P
2011-11-03 PARIS (La lettre tue-t-elle l'esprit ?)
2011-12-15 PICASSO Pablo (Entre les deusx.. (16))
2011-12-15 POINCARÉ Henri (Entre les deusx.. (16))
2011-11-03 POLOGNE (La lettre tue-t-elle l'esprit ?)

Q

R
2011-11-03 RACE-ET-HISTOIRE (La lettre tue-t-elle l'esprit ?)
2011-11-03 RAISON (LA)-GRAPHIQUE (La lettre tue-t-elle l'esprit ?)

2011-12-15 RENOIR Pierre-Auguste (Entre les deusx.. (16))
S

2011-12-15 SCHUBERT Franz (Entre les deusx.. (16))
2011-11-03 SCIENCES-HUMAINES (La lettre tue-t-elle l'esprit ?)

2011-11-03 SENS (LE)-PRIS-AUX-MOTS (La lettre tue-t-elle l'esprit ?)
2011-10-19 SFR-LDCOM (Obésité pourrielle 11-T3)
2011-12-15 STRAVINSKi Igor (Entre les deusx.. (16))
2011-10-19 SYSTONIC (Obésité pourrielle 11-T3)

T
2011-11-03 THÓRARIM Eldjárn (La lettre tue-t-elle l'esprit ?)
2011-11-03 TORONTO-STAR (La lettre tue-t-elle l'esprit ?)
2011-12-15 TRIUTE (LA) - (Schubert)  (Entre les deusx.. (16))
U

2011-11-03 U.S.A. (La lettre tue-t-elle l'esprit ?)
V
W
2011-10-19 WANADOO (Obésité pourrielle 11-T3)
2011-12-15 WIKIPEDIA (Entre les deusx.. (16))
X

Y
Z

jeudi 15 décembre 2011

Entre les deux… (16)

C’est à mi-2010 qu j’ai entrepris – en premier lieu pour moi-même car le sujet me semblait intéressant – de progresser à petits pas le long de l’ouvrage de Iain McGilchrist : The Master and his Emissary. J’en avais eu écho fin-2009, par le biais de la revue qui en avait été faite dans The Economist et qui (à en croire ce qu’on peut lire dans Wikipedia – uniquement en anglais) est de très loin plus sobre dans son éloge que la plupart des autres commentaires qui y figurent.
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En deux mots : une première partie qui s’attache à décrire les deux hémisphères du cerveau, leur fonctionnement respectif, leurs spécificités à la fois inconciliables et indispensablement complémentaires. Et une seconde partie qui, en remontant les siècles, cherche à montrer que, dans le monde occidental, le cerveau droit pourtant le plus ouvert à notre environnement, s’est fait chiper la place par son alter ego de gauche – besogneuse mais efficiente mécanique en arrière-boutique. C’est en quelque sorte la manière de voir et d’agir en vase clos de ce dernier qui fait peu à peu la loi, au risque – pense l’auteur – d’envoyer notre civilisation droit dans le mur.
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Ce qui a ainsi transparu dans ce bloc-notes est le mélange d’une traduction parfois incertaine et d’une tentative d’en condenser le produit pour ne laisser subsister que des points qui me semblaient importants. Avec le secret espoir qu’une véritable traduction serait bientôt publiée, à laquelle je pourrais me reporter directement. Car l’ouvrage fait ses 500 pages aux caractères bien serrés, aux notes précises et abondantes, et il est lesté d’une bibliographie conséquente.
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C’est dans cette attente que je me suis autorisé à souffler vers le début de 2011, après avoir catapulté mon 15ème épisode d’une série intitulée : Entre les deux… Près d’une année s’est depuis écoulée : toujours pas de traduction à l’horizon. Je reprends ainsi mon bâton de pèlerin. Consacrés à La pensée sans le langage, les quelques paragraphes ci-dessous servent en fait de conclusion au billet qui avait été rédigé le 11 janvier 2011. D’autres billets suivront à un rythme que je ne saurais garantir. Si une publication en français s’annonce, je ne manquerai pas de le signaler – et d’inviter ceux qui m’ont accompagné à aller y voir plus directement. Et les aprecçus que j’en donne jusqu’à présent perdront leur raison d’être.
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La pensée sans le langage
Communiquer sans en passer par le langage – soit. Mais penser ? le langage ne s’est-il pas avéré nécessaire aux êtres humains pour formuler des concepts, élaborer des jugements, prendre des décisions, résoudre des problèmes ? Eh bien non – pas du tout. C’est en fait au cours d’une démarche d’introspection consciente, sur le langage et à l’aide des mots, que nous ne faisons rien d’autre que de nous persuader nous-même de l’importance du processus de verbalisation et que nous en arrivons à croire qu’il est impossible de penser sans recourir au langage. Or ce n’est pas ainsi que cela se passe.
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L’auteur illustre alors son propos avec une succession d’exemples dont je ne donne ici qu’un aperçu. Ainsi, bien des questions dans le monde des sciences ont été résolues en court-circuitant le langage : la structure du benzène (Kekulé) ; les fonctions fuchsiennes puis la géométrie non-euclidienne (Poincaré) ; sans oublier Einstein, Gauss, Helmholtz, Arnheim… Il note aussi que, chez le animaux, des pigeons savent reconnaître des catégories de feuilles, de poissons, de personnes humaines… distinguer un tableau de Monet d’un Renoir, d’un Picasso ou d’un Braque ; un air de Bach d’un morceau de Hindemith ou de Stravinski ; pointe d’humour s’agissant de carpes à propos d’un blues et de la Truite de Schubert ; quant à la capacité de se représenter l’état mental d’un autre que soi (ladite théorie de l’esprit auquel, chez l’enfant ne parvient que vers l’âge de 4 ans) semble exister chez les chimpanzés et les primates.
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On a aussi vu, pour l’être humain, l’échange d’expériences faciales entre l’enfant est sa mère, bien avant l’acquisition du langage – ce qui montre qu’il dispose déjà d’un large éventail de signaux pour exprimer son état interne. Autre exemple : des personnes ayant traversé et surmonté une période d’aphasie racontant comment ils pouvaient alors penser, sans pourtant avoir de mots à leur disposition pour s’exprimer. Il en va de même pour la capacité de calculer dans des cas où l’hémisphère gauche – dit du langage – est endommagé ; à propos du calcul encore : des populations primitives ne disposant de nombres que jusqu’à 3, sont néanmoins capables de calculs allant bien  au-delà de cette valeur.
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Qu’apporte donc le langage ? Il permet de mettre en avant certaines notions ou catégories – ce qui en rejette d’ailleurs d’autre dans un relatif arrière-plan… mais pas totalement (les Allemands n’ont pas la couleur rose dans leur vocabulaire mais cependant la perçoivent bien). Si le langage et les mots permettent de baliser de façon beaucoup plus organisée note appréhension du monde, c’est parfois au prix d’un certain appauvrissement.
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jeudi 3 novembre 2011

La lettre tue-t-elle l’esprit ?

  
Maîtrisant à merveille la langue française et vivant à Paris depuis des décennies, sa grand-mère a néanmoins passé un petit quart de siècle dans sa Pologne natale et prend plaisir à se faire appeler Babcia par son petit-fils, à lui chanter des chansons enfantines de là-bas, à lui passer des dessins animés qui en viennent aussi et qui – même s’ils parlent presque par eux-mêmes – n’échappent pas à un commentaire si besoin… dans les deux langues.
 
Rien de neuf – des exemples de ce genre, ça pullule.

L’oral ou l’écrit ?
Dans La raison graphique (1977), qui prend pour sous-titre La domestication de la pensée sauvage, Jacky Goody fait de l’écriture une explication essentielle de ce qui oppose les sociétés primitives et les sociétés développées *. Il prend ainsi ses distances avec Claude Lévi-Strauss qui établissait la ligne de partage entre les sociétés possédant une histoire stationnaire et celles qui possèdent une histoire cumulative (Race et histoire – en brochure Unesco, 1952, puis sous forme de volume, 1961).

Pour Goody, cette accumulation ne peut se faire que par l’écrit. Accumulation du savoir ; valorisation du statut d’auteur – ce qui stimule l’inventivité. Distance qui s’instaure par rapport au discours qui, dans les sociétés orales, est très personnalisé et souvent persuasif ; accession à la rationalité, au scepticisme, à la recherche scientifique. Mise en place d’outils : la formulation (exemple donné du Notre Père… personnalisé et multiple dans en culture orale, modèle intériorisé mot à mot dans l’autre) ; la liste (inventaires, achats, lexiques) ; la recette (médicale, culinaire) ; le tableau (classification et simplification)…

Autre dimension – mais je ne me souviens plus si c’est Goody qui l’a souligné et / ou si ce sont des commentateurs qui ont développé ce thème – l’écriture favoriserait une pensée de référence, voire une pensée unique, une vérité, l’empire du dogme, voire du totalitarisme. Ou encore, elle aurait en germe une relative difficulté à s’adapter à un contexte évoluant au fil du temps – face à une tradition orale qui n’est pas pure mémorisation et répétition, mais varie selon celui qui la transmet, l’auditoire auquel il s’adresse, selon aussi l’endroit, la société ou l’époque.

Manuscrit, cursive, script, tapuscrit
Il y a environ un an, une Canadienne de l’Ontario exprimait une certaine nostalgie en constatant la disparition, progressive mais bien marquée, de l’écriture cursive à laquelle elle avait été formée pendant son enfance **. Relisant des lettres familiales, elle se disait que l’on pouvait les reconnaître celles des uns et des autres, tout comme on arrive à distinguer des visages, avec des réactions émotionnelles analogues.

Sur un registre proche, David Le Breton *** ne se contente plus d’écouter la seule parole mais, aussi et surtout, la qualité de sa formulation, son grain, l’affect qu’elle implique. Il y a une vingtaine d’années, il avait mené une exploration du même type à propos des visages et estime que l’un et l’autre, visage et voix, traduisent la singularité de la personne et son ancrage dans les relations sociales.

Pour notre Ontarienne, écrire à la main exige organisation, clarté et capacité de penser par anticipation – alors qu’au clavier et à l’écran on  pinaille de façon perfectionniste dans l’immédiat de chaque mot (supprimer, insérer, retour en arrière).

La cursive, adoptée par les scribes parce que plus rapide – et parce qu’elle évitait de faire des taches d’encre – avait survécu à l’invention de l’imprimerie puis à la diffusion de la machine à écrire. Mais les gamins d’aujourd’hui sont devenus des virtuoses du texto / SMS : et donnez-leur un stylo, ils écriront en script. Il y a 5 ans déjà, aux États-Unis, lors des examens de classe terminale, on avait constaté que 6 élèves sur 7 avaient rédigé leur dissertation en écriture script.

Parmi les spécialistes des neurosciences, le débat est ouvert sur ce que l’on y perd et que l’on y gagne – argumentaire sur fond de neuro-plasticité du cerveau.

Un monde que l’écrit désenchante
Voici quelques mois, je suis tombé sur une nouvelle de l’écrivain islandais Thórarim Eldjárn – elle flirte allègrement avec ce qui précède. Je vous en propose un condensé, qui est loin d’en rendre toute la saveur ****.

Il était une fois un bourg situé dans une région sans nom de l’Europe centrale et que l’Histoire avait, à de multiples reprises, balloté d’un pays à l’autre. Personne n’utilisait le même mot pour désigner la même chose. Tout le monde pourtant se comprenait.

Cette attitude exprimait sans doute une résistance : dans un monde improbable, l’homme s’accroche coûte que coûte à ses fondements et cherche inconsciemment à cultiver la langue avec laquelle il pense, qui lui lui est plus proche même que sa langue maternelle. Les bébés se découvraient une langue du côté de la mère, une du côté du père, etc. Les nounous y allaient chacune dans une langue inédite.

Personne ne voyait dans les mots un outil de communication – il s’agissait plutôt du reflet de la conscience de celui qui parlait, les mots n’étant qu’un seul des nombreux signes communs employés pour faire comprendre à autrui sentiments et désirs, émotions et attentes.

Les habitants étaient évidemment des illettrés puisque leurs écrits n’auraient jamais pu s’adresser qu’à eux-mêmes. L’expression était nécessairement orale, physique, mise en pratique – l’expression du visage, l’apparence et l’attitude globale étaient lourdes de signification.

L’histoire se termine en quelque sorte tristement. A l’occasion de quelque chambardement politique sur le continent [on peut penser à la chute du Mur], le bourg se trouve désormais sur une voie de passage. Un linguiste à la recherche d’un sujet de thèse en découvre l’existence sur Internet, part s’y installer, se découvre une nouvelle vocation : aider ces gens à s’accommoder aux temps modernes – les sauver. Subventions, logiciel de traduction, passage à une langue écrite, un ordinateur offert à chaque habitant, avec une banque des mots pour régler les conflits éventuels.

La confiance dans le sens des mots s’envola, au privilège du sens. Les sourires disparurent – des figures de marbres, chacun s’occupant de ses affaires. Des familles furent déchirées, des amitiés dissoutes, beaucoup veulent désormais déménager.

En note
Les historiens qui s’intéressent à l’Europe centrale (mais qu’est-ce que l’Europe centrale ? toute formulation rapide – par ex. Mitteleuropa – s’avérant tout aussi rapidement un choix connoté voire hâtif) vous dirons que l’étude des cartes et des noms de lieux est un nécessaire travail de bénédictin – sous peine de passer à côté de l’essentiel. Pour ce qui est loin d’être un bourg perdu, Lviv, Lvov Lwów, Leopol, Lemberg désignent, selon les temps et les puissances qui l’ont eue dans leur escarcelle, qu’une seule et même ville, capitale historique de la Galicie – sans compter les écritures cyrilliques, ni Leopoli en italien ou Ilyvó en hongrois (elle est d’ailleurs jumelée avec Budapest).


* Bibliothèque idéale (Sciences Humaines – 2003).
** Courrier International n°1046 (novembre 2010) – De la nostalgie des belles écritures, article d’Andrea Gordon, paru dans le Toronto Star.
*** David Le Breton : Éclats de voix – Une anthropologie de la voix (Métailié / Traversées – 2011).
**** Courrier International n°1067 (mars 2011) – Le sens pris aux mots, nouvelle de Thórarim Eldjárn, traduite par Séverine Daucourt-Fridriksson (Éditions Magellan & Cie / Miniatures).