mardi 22 janvier 2019

Ascèse et passion : Giacometti par Anca Visdei



Anca Visdei s’est consacrée ces toutes dernières années à réaliser une biographie d’Alberto Giacometti. Comme elle le rappelle dans son avant-propos, elle en avait déjà rédigé une autre sur Jean Anouilh, ainsi que sur Orson Welles – et on ne compte pas ses romans (dont L’exil d’Alexandra) ou ses pièces de théâtres, toujours jouées (dans son Dictionnaire amoureux du théâtre, le bien connu Christophe Barbier est tout éloges pour La Patiente).



Éditée chez Odile Jacob, sa parution en librairie est au mercredi 23 janvier.

En prélude, voici deux commentaires qu’on peut lire en complément de l’article « Faire-part », que sur l'auteur avait mis sur son blog, le 15 janvier. Ils sont, de toute évidence, de la plume de personnes ayant participé à la relecture avant édition.

Un livre passionnant sur un artiste exceptionnel. Anca Visdei a le don, comme dans ses précédentes biographies sur Jean Anouilh et Orson Welles, de nous le rendre vivant, accessible en tant qu'homme comme en tant artiste.

Son écriture fluide, son empathie, sa compréhension profonde tant humaine que technique nous le livrent dans sa recherche de perfection, ses obsessions, ses exigences et ses faiblesses, la conscience du caractère exceptionnel de son grand œuvre et en même temps sa simplicité, son humilité. Nous sommes loin des biographies pompeuses où le document fait office de justification d'un travail plus ou moins universitaire barbant.

Dans ce livre on suit l'enquête d’Anca Visdei, la documentation, les interviews de témoins du passé sont au service de la vie et de la mort de l'artiste, son génie dans sa profonde humanité.

Remarquable. A lire absolument !

17 janvier 2019.


Le commentaire ci-dessus va au cœur de ce que représente la nouvelle biographie que signe Anca Visdei.

J’ai eu le privilège de participer à la relecture qui a précédé la parution et confirme que les personnes qui y ont été associées l’ont ainsi ressenti, souvent avec émotion, tant il éclaire la compréhension de la démarche et de l’œuvre d’Alberto Giacometti : le “ascèse et passion” du titre vise juste.

En ce sens, ce livre se démarque et comble un vide par rapport à ceux qui ne nous font accéder qu’à une œuvre apparemment “achevée” que l’artiste aurait laissée après lui.

18 janvier 2019

Voir aussi : https://www.facebook.com/anca.visdei - au 14 janvier, avec les appréciations, commentaires et partages.

Je vais avoir ce livre entre les mains et me prépare à vous donner mes impressions dans de prochains articles.

mercredi 9 janvier 2019

Les soldes d'hiver proposent de plus gros rabais que les ventes privées,



Après les perturbations liées au mouvement des gilets jaunes et avant le choc psychologique du prélèvement à la source, les commerçants comptent sur les six semaines de soldes pour rattraper le manque à gagner accumulé depuis fin 2018.

Tout va se jouer, plus que l'an dernier, lors des premières semaines mais le succès de ces soldes est incertain, notamment en raison des ventes privées très violentes qui les précèdent, avec des réductions de -50% dès le lendemain de Noël.

C'est pourtant pendant les soldes d'hiver (et d'été) que vous trouverez les plus gros rabais, pas pendant les ventes privées.

Durant les soldes, les commerçants ont le droit de vendre à perte : ils peuvent vendre 10 euros un produit qu'ils ont acheté 20. L'objectif : engranger de la trésorerie et se débarrasser de marchandises dont personne ne veut au prix fort.

Ce sont même les seules périodes durant lesquelles les ventes à perte sont autorisées. Pendant notamment les ventes privées, des contrôles sont effectués par la répression des fraudes : On vérifie que les magasins ne revendent pas à perte.

Dans le cas des ventes privées : vous passez à la caisse, on vous demande votre carte de fidélité. Vous ne l'avez pas encore? Pas de problème, on vous la fait immédiatement et gratuitement en l'échange de quelques données personnelles. Vous ne la voulez pas? Vous pouvez terminer vos achats mais vous ne pourrez pas profiter des remises annoncées.

En réalité, ces ventes ‘privées’ ne sont plus confidentielles car annoncées ouvertement en vitrine. Elles sont autorisées dès lors que le mot ‘soldes’ n'est pas utilisé et que la législation sur l'interdiction de revente à perte est respectée. Contrairement aux soldes dont les dates sont fixées par un arrêté du ministre de l'économie, les ventes privées peuvent avoir lieu tout au long de l'année. Les ventes privées devraient donc réapparaître, une fois les soldes terminés.

Les soldes ne peuvent porter que sur des marchandises proposées à la vente et payées par le commerçant depuis au moins un mois. Il n'a donc pas le droit de se réapprovisionner pendant les soldes, contrairement aux ventes privées : pour ces dernières, le produit doit être disponible durant toute la période indiquée par le commerçant. Si le produit n'est plus en stock, le commerçant doit se réapprovisionner.

La loi vous autorise à retourner un article acheté sur Internet dans les 14 jours suivant sa réception et quelque soit la raison du renvoi : ce délai de rétractation est maintenu pendant les soldes. En revanche, soldes ou pas, la loi ne contraint pas le commerçant à échanger ou rembourser un produit acheté en boutique. Il doit en revanche afficher une mention de type ni repris, ni échangé dans le magasin ou sur le ticket de caisse. Il n'y a qu'en cas de vice caché ou de défaut de conformité que le vendeur est dans l'obligation de reprendre l'article.

Par Adrien Oster - Ce qui prédède est inspiré par et condense en bonne part l'article suivant :


mercredi 19 décembre 2018

Le pourboire - mode d'emploi



À mi-juin de cette année 2018, DIE WELT a rendu compte, sous la plume de Thomas Maier, d'une étude  universitaire qui a été faite sur la pratique du pourboire. J'en donne une traduction des plus approximatives : se référer prioritairement au  texte original.


Das Trinkgeld ist eine Anerkennung für guten Service – oder? Forscher der Universität Frankfurt haben jetzt herausgefunden, dass ganz andere Faktoren eine Rolle spielen. Etwa, mit wem man beim Essen sitzt.

Über Geld spricht man einer Redewendung zufolge bekanntlich nicht. Ähnlich ist es auch beim Trinkgeld, das in Deutschland von einer Vielzahl von Konventionen bestimmt wird. Diese sind aber nicht eindeutig definiert – und sorgen damit oft für Irritationen. Dies haben Forscher im Fach Wirtschaftssoziologie an der Universität Frankfurt herausgefunden.

Das fängt schon damit an, dass keiner genau weiß, was das Servicepersonal in Restaurants oder Bars an Trinkgeld bekommt. Fragt man die Empfänger, dann gehen diese von zehn Prozent aus. Die Gebenden wiederum sprechen gerne von fünf bis zehn Prozent – oder runden mit einem freundlichen „Stimmt so“ einfach auf.


Unter Anleitung von Professor Christian Stegbauer haben Studierende in einem Forschungsseminar in ausführlichen Interviews rund 40 Kellner und Gäste befragt. Dabei wurde Wert auf einen Querschnitt gelegt – vom Café über die Bar bis zum teuren Restaurant.


Schwerpunkt war dabei, wonach sich die Gäste beim Trinkgeld richten. „Das hat oft nichts mit der Qualität des Restaurants zu tun. Es geht vielmehr um die Beziehung der Gäste untereinander“, sagt Stegbauer.

So hat das Seminar festgestellt, dass sich Gruppen beim Trinkgeld stark aneinander orientieren. Jede Gruppe entwickelt dabei ihr eigenes Ritual. Wenn man sich einigermaßen gut kennt, legt man beim Zahlen oft zusammen. Bei der Höhe des Trinkgelds wird dann geschaut, wer was gibt. Diskutiert wird über die Höhe des Trinkgelds aber meist nur, wenn die Beziehungen wie etwa unter guten Freunden oder in der Familie sehr eng sind.

Ganz schlecht kommt an, wenn zum Beispiel unter Arbeitskollegen der Chef weniger Trinkgeld gibt als seine Untergebenen. Das kann dann auch noch am Tag danach für viel Gesprächsstoff im Betrieb sorgen – so ein weiteres Ergebnis aus den Interviews.

Der Einfluss der Gruppe scheint beim Trinkgeld also immens. „Wenn man großzügig sein will, muss man nur die eigene Gruppe übertrumpfen und sonst niemanden“, sagt Stegbauer. Verblüffend sei, dass viele dennoch behaupteten, sie ließen sich beim Trinkgeld vom eigenen Umfeld nicht beeinflussen.


Nicht verwunderlich ist dagegen, dass beim ersten romantischen Date besonders viel Trinkgeld fließt. Schließlich geht es darum, bei der Partnerin oder dem Partner im Restaurant einen guten Eindruck zu hinterlassen.


Daneben ist das Trinkgeld aber immer auch ein wichtiges Signal in der Kommunikation zwischen Gast und Servicekraft. Der Flirt-Faktor kann laut Seminar bei den Geschlechtern in beiden Richtungen eine Rolle spielen: Auf Körperkontakt sei ein Gast aus, wenn er der Bedienung das Geld in die Tasche stecke. Den Faktor könnten sich auch Kellnerinnen mit bestimmter Kleidung und entsprechendem Lächeln zunutze machen, hieß es.

Manchmal sogar mit Anweisung, wie die Interviewer herausgefunden haben: Eine weibliche Servicekraft wurde demnach von einem Wirt dazu angehalten, den älteren Herrschaften doch immer wieder mal den Arm auf die Schulter zu legen. Aber auch Kellner könnten beim weiblichen Geschlecht einiges an Trinkgeld herausholen.

Das Trinkgeld kann neben einem adäquaten Service zudem auch der gerechte Lohn für ein prima Essen sein. „Vieles wird dabei auf den Geldbetrag reduziert“, sagt Stegbauer. Soll heißen: Gesprochen wird über die Qualität des Essens meist nicht so gern mit der Servicekraft – vor allem wenn es schlecht war. „Selten wird da die Wahrheit gesagt“, weiß der Soziologe.

Wo landet aber letztlich das Trinkgeld? Nur bei der Servicekraft oder am Ende doch beim Wirt? Das Seminar hat in den Interviews alle möglichen Formen gefunden. Oft wird das Geld auch mit der Küche geteilt.

Trinkgelder gelten, wenn sie als Anerkennung des Services ans Personal gehen, als steuerfrei. Wenn es nicht so üppig ausfällt, ist es für die Servicekräfte aber immer auch Anlass, über die Gäste zu lästern. Auch dies ist ein Ergebnis der Studie.


Donner un pourboire c’est en reconnaissance d’un bon service - non ? Des chercheurs de l'Université de Francfort viennent de découvrir que des facteurs très différents y jouent un rôle. Par exemple, selon avec qui vous êtes assis en mangeant.

L'argent, on n’en parle pas - c’est bien connu. Il en va de même pour les pourboires qui, en Allemagne, sont déterminés par une multitude de conventions. Celles-ci ne sont pourtant pas clairement définies - ce qui est parfois énervant. C’est ce qu’ont découvert des chercheurs en sociologie de l’économie de l’Université de Francfort.


D’abord, personne ne sait précisément ce que personnel en service dans les restaurants ou dans les bars reçoit à titre de  pourboire. Si vous le demandez aux bénéficiaires, ils vous disent que c’est plus que 10%. Ceux qui donnent, quant à eux, préfèrent parler de cinq à dix pour cent - ou bien simplement d’arrondir le montant, acccompagné d’un sympathique C’est bon comme ça (gardez la monnaie).

Sous la direction du professeur Christian Stegbauer, des étudiants qui participaient à un séminaire de recherche ont interrogé une quarantaine de serveurs et de clients au cours d'entretiens approfondis. Au cours de ce sondage, on s’est attaché à avoir un échatillon représentatif - en allant du café au bar puis un restaurant cher.

L'accent a été mis sur le jugement que porte le client sut le pourboire. Selon Stegbauer : Cela n’a souvent rien à voir avec la qualité du restaurant. Il s’agit plutôt de la relation qui s’est établie entre les clients.

Ce travail a ainsi permis de constater que les groupes ont une attitude fortement marquée sur ce sujet. Chaque groupe développe son propre rituel. Quand on  se connaît assez bien, on met souvent des consommations en commun. On examine ensuite quel sera le montant du pourboire pour savoir qui donne quoi. En fait, le montant du pourboire n'est généralement discuté que si les relations sont très étroites, par exemple entre de bons amis ou en famille.


Il est assez mal vu que, par exemple entre collègues de travail, le chef donne moins de pourboire que ses subordonnés. Un des conclusions des entretiens est que cela peut se traduire le lendemain par bon nombre de commentaires au sein de l'entreprise.

  
L'influence du groupe semble donc considérable en ce qui concerne les pourboires. Si vous voulez être généreux, il vous suffit d’être le seul à surpasser votre propre groupe, déclare Stegbauer. Il est ainsi surprenant que beaucoup prétendent encore ne pas se laisser influencer par leur propre environnement.

Il n’est en revanche pas étonnant qu’à l’occasion d’un premier rendez-vous romantique le montant du pourboire soit particulièrement élevé. Ne s’agit-il pas, au fond, de laisser une bonne impression à la ou au partenaire dans ce restaurant. ?


Par ailleurs, le pourboire est toujours un signal important dans la communication entre le client et le personnel. Une des conclusions de l’étude est que le facteur flirt peut jouer un rôle entre sexes - dans un sens comme dans l’autre : il s’établit un contact physique si le client met l'argent dans la poche de la serveuse. Ce facteur - a-t-on dit - peut également être mis en oeuvre par les serveuses selon leur vêtement et le sourire qui va avec.

C’est parfois même une consigne, comme les enquêteurs l'ont découvert : un patron a ainsi exhorté une servante à mettre systématiquement son bras sur l'épaule des vieux messieurs. De même des serveurs arriveraient à soutirer des pourboires de la part des femmes.



Le pourboire peut aller au-delà d’un service adéquat ainsi que du juste prix d’un bon repas. Pour une bonne part, on se limitera au montant de l'addition, déclare Stegbauer. En d'autres termes, les gens n’ont pas beaucoup tendance à parler de la qualité de la nourriture avec le personnel de service - surtout si c'était mauvais. On dit rarement la vérité , dit le sociologue.


Dans poche de qui va le pourboire ? Seulement celle du personnel ou, finalement, dans celle du patron ? A cours des interviews, on a rencontré tous les cas. Souvent, l'argent est également partagé avec la cuisine.


Encore une conclusion de l'étude : Comme les pourboires sont considérés comme exempts d’impôt s’ils sont adressés au personnel à titre de reconnaissance d’un service, et au cas où il n’est pas très généreux, c’est au moins une occasion pour le personnel de service de maudire les invités.


jeudi 6 décembre 2018

Livres, aiguillages et ripaille



Cela fait un mois,  9 novembre, une mésaventure due à une erreur d'aiguillage a obligé un train à revenir en gare de Lyon, à Paris. 
Et pas n'importe lequel, car ce train était celui qui conduit chaque année le cortège d'auteurs et de journalistes à la Foire du livre de Brive-la-Gaillarde.

Pourtant, ce convoi spécial était bien parti à 9h31 -l'heure annoncée- de la gare de Lyon.
Mais un peu moins d'une heure après le départ, le contrôleur a annoncé aux passagers du train:
Ne riez pas, il y a eu une erreur d'aiguillage...
Le train s'est alors arrêté et a été contraint de revenir en gare de Lyon le temps de corriger l'aiguillage.


Finalement, le train des auteurs est arrivé en gare de Brive-la-Gaillarde avec plus d'une heure de retard sur l'horaire prévu.
Cette mésaventure pourrait coûter cher à la SNCF. La loi dispose qu'au delà de 60 minutes de retard prévisible, les voyageurs peuvent demander un dédommagement.
La Ville de Brive-la-Gaillarde, organisatrice de la Foire du livre depuis 1973, va voir son organisation bousculée par ce retard et pourrait par conséquent demander un remboursement.

C'est une première dans l'histoire de la foire a déclaré François David, commissaire de la Foire.
Présent dans le train, il est venu saluer les participants et les rassurer à travers les allées.
Mais ce retard n'a en réalité fait que prolonger un voyage devenu traditionnel grâce à ses coutumes épicuriennes uniques depuis 1985.
Pendant tout le trajet, des repas régionaux sont distribués aux participants et les liqueurs coulent à flots... dès 9 heures du matin.
Ce qui lui a valu le surnom de train du cholestérol (appellation que l’on attribue à Bernard Pivot)


mercredi 21 novembre 2018

Restauration d'enluminure

Souvent, avant de rentrer le soir, elle faisait un détour pour aller voir François, le restaurateur de manuscrits.
Elle se penchait sur des dessins de vierges bleues dont le visage pâle la regardait.
Des feuilles d’acanthe s’enlaçaient parfois dans leurs cheveux.
Puis elle scrutait les arabesques des enluminures qui dessinaient des lettres aériennes.
  
François savait raviver leurs couleurs, redonner de la fraîcheur à des peintures ternies par le temps.
Il lui détaillait la souplesse des parchemins, lui découvrait la finesse du trait qui réapparaissait au gré de ses interventions.
Elle comprenait la lenteur, admirait ces artistes sans nom qui mettaient des visages sur des mots calligraphiés avec des volutes singulières qui lui citaient Voltaire : l’écriture est la peinture de la voix.
  
Alors, elle se penchait pour les entendre, si près que, parfois, il la tirait en arrière, les mains sur ses épaules, sur ses joues, vers sa bouche qu’il ne touchait jamais, comme s’il voulait la sauver de la noyade, l’éloigner d’un fleuve sur les rives duquel ils avançaient, dans cette partie sombre du sous-sol que les bruits et les autres avaient depuis longtemps désertée.

 Un jour, il lui montra une enluminure sur laquelle il effectuait une restauration difficile.
Il n’était pas venu la voir depuis trois jours déjà.
Elle s’aperçut qu’il lui avait manqué quand elle le suivit. Il avait une nuque puissante partagée par une ligne profonde.
La miniature représentait Mélusine allaitant : une femme nue à la queue de poisson, prise entre les barreaux de colonnes graciles qui soutenaient créneaux et tours d’un château.
On devinait son sein. Au fond, il y avait un lit.

Ce soir-là, ils allèrent au restaurant et chez elle.
Il la caressa longtemps, avec minutie, comme s’il retirait des couches de couleur sur son corps.
Elle se laissait faire, le souffle court et, quand elle lui demanda de prendre sur son bureau un pinceau pour la caresser au creux de ses jambes, il sourit, conquis par cette audace, qui la courba dans ses bras.
Elle pensa à son double de peinture. Elle n’avait jamais rien ressenti de pareil.


Cette enluminure semble être extraite du codex Manesse (nom d’une famille de patriciens de Zurich) - qui est un recueil de poésies courtoises compilées au 14ème siècle et qui est depuis conservé à Heidelberg.

La poésie courtoise des troubadours a pris naissance vers le 11ème siècle dans les pays de langue d’oc, puis s’est répandu vers les pays de langue d’oïl avec les trouvères et la chanson de geste, et à l’Europe tout entière.  Ce recueil qui contient aussi 137 enluminures fut publié quatre siècles plus tard.

La présente image est la planche 249 du recueil, associée à des poèmes du 13ème siècle, de Konrad von Altstetten, ménestrel issu d’une famille seigneuriale (vers 1400). alors que ce document est attesté, certains rattachent aussi l’image au Perceval du Conte du Graal (composé à la fin du 12ème siècle), la femme se penchant vers lui pouvant être Blancheflor, Ultime interprétation : le faucon pourrait, comme un double, symboliser Perceval et faire le lien avec l’épisode des trois taches de sang.


mercredi 24 octobre 2018

Traduire


Entretien avec André Markowicz (né en 1960 à Prague) avec Cécile Bouanchaud, paru en mars 2018 dans Le Monde (à l’occasion du Salon du Livre où la Russie était à l’honneur).

Le traducteur André Markowicz, qui a re-traduit tout Fiodor Dostoïevski (1821-1881), est un passeur de la littérature russe en France ; il revient sur son travail et l’impossibilité de traduire une œuvre « dans l’absolu », emmenant ainsi le lecteur « entre deux mondes ».
Le premier principe, c’est qu’il n’y a pas de principe. Si je devais en trouver, je dirai que c’est rendre sensible à autrui la lecture que je fais d’un texte. C’est une lecture appliquée, la traduction doit rendre compte de la structure du texte et doit prendre en compte tous les éléments de cette construction, c’est particulièrement vrai pour le style. Traduire, c’est rendre compte de la matérialité de la langue. 
Les textes que je traduis n’ont pas été pensés en langue française, donc ils ne doivent pas répondre à des règles d’une langue littéraire française préétablies. La traduction est un exercice d’accueil et d’enrichissement des possibilités de la langue française. On ne peut pas juger un texte traduit en fonction de lois qui ne sont pas les siennes.
C’est pour cela que j’ai traduit les œuvres complètes de Dostoïevski, pour que le lecteur puisse s’habituer, qu’il comprenne que ce n’est pas la langue de San Antonio, par exemple, et qu’il n’y a pas à comparer. C’est pour cela que je traduis par cycle, par grands ensembles, aucun livre séparé ne peut exister.
Qu’est-ce qui vous anime dans le travail de traduction ?
Ce qui me plaît, c’est le travail sur la langue. Ou plutôt, le travail sur les langues, celle au départ et celle à l’arrivée. La traduction, c’est toujours un entre-deux, on est ni là ni ailleurs. Il ne faut jamais penser que le livre en français d’un auteur russe équivaut au livre russe. Aucune traduction n’existe d’une façon absolue, c’est à chaque fois des interprétations, des tentatives, non pas pour passer d’un monde à l’autre, mais pour faire comprendre au lecteur que l’on est entre deux mondes.
Je décris cela dans mon nouveau livre, L’Appartement*, dans lequel j’explique comment un traducteur vit entre deux mondes, entre deux temps, en l’occurrence entre la Russie et la France. La traduction est un lieu physique, qui redevient un lieu mental, puis un nouveau lieu physique.
* A Saint-Pétersbourg, André Markowicz a hérité de l'appartement dans lequel vivait sa grand-mère depuis 1918. Cet appartement, devenu propriété de la famille au moment de l'effondrement du système communiste, est le prétexte d'un récit mêlant souvenirs familiaux, réflexions sur le régime communiste, la littérature, les intellectuels russes, dessinant une forme d'autobiographie sensible du poète et traducteur.
Est-ce que cela n’est justement pas frustrant de ne jamais pouvoir traduire un texte dans son « absolu » ?
Il ne faut pas prendre cette situation de déplacement comme quelque chose de tragique, mais comme quelque chose de l’ordre de la nature : c’est comme ça. Comme quand il pleut, ce n’est ni bien ni mal, c’est comme ça. Il y a toujours de la frustration et du renoncement. Mais que voulez-vous, plus le temps passe, plus je m’aperçois qu’il y a des personnes plus jeunes que moi, c’est frustrant, mais qu’est-ce que je peux y faire ? Je me plains beaucoup ou je pleure.
 Qu’est-ce qui est constitutif de la culture russe et qui vous pose des difficultés en tant que traducteur ?
J’ai commencé à traduire Dostoïevski avec L’Adolescent. Ce personnage a une idée : il veut être Rothschild, non pas pour être l’homme le plus riche du monde, mais pour être l’homme le plus libre. Car Rothschild est le seul à pouvoir faire ce qu’il veut ou à ne pas le faire. La liberté russe, ce n’est pas la liberté de l’action, c’est un accord libre et sans contrainte avec un ordre préexistant. Un Occidental américanisé a du mal à comprendre cette idée. Par ailleurs, dans la culture russe, la prise en compte de l’individu n’existe pas, elle est toujours secondaire.
Un autre exemple que l’on retrouve dans la culture russe : dans la vie de tous les jours, il y a une exacerbation des sentiments et des choses, une sorte de violence extrême et en même temps une sorte de grande chaleur humaine. Une confrontation tragique entre la conscience de l’histoire et la conscience de la valeur d’une vie humaine, dans laquelle Fiodor Dostoïevski n’entre pas, à l’inverse de Léon Tolstoï, Mikhaïl Boulgakov ou Vassili Grossman.
Dans La Fille du capitaine, d’Alexandre Pouchkine, quand Pougatchev prend une forteresse et va pendre les officiers de celle-ci, les hommes chargés de les traîner à la potence, leur disent « ça va aller ». Tout cela est dit avec compassion, gentiment, mais ils les pendent. Cet état d’esprit est une caractéristique russe. Évidemment, la Russie ne se résume pas à cela. D’ailleurs, je ne sais pas ce que c’est la Russie, je n’ai absolument pas envie de le savoir, il n’y a pas d’essence sur le sujet de la culture.
Y a-t-il des mots russes qui sont particulièrement difficiles à traduire ?
Les difficultés fondamentales de traduction sont dans Dostoïevski. Dans Crime et Châtiment, un personnage mineur, qui n’apparaît que deux fois sans être nommé, aperçoit Raskolnikov, et lui dit un seul mot : « assassin ». Mais ce n’est pas exactement cela, il s’agit d’un mot russe, imprégné de langue populaire et de légende biblique, et qui ne signifie pas exactement qu’il est un assassin, mais qu’il a enfreint le commandement de Dieu en tuant. Si je traduis « assassin », je traduis l’intrigue du roman, mais pas l’idée, pas le sens. C’est pour cela que j’ai délibérément mal traduit, en disant : « tu as tué ». C’est cela qui compte. Ces difficultés-là, c’est constant, il y en a des centaines auxquelles les traducteurs se confrontent.

En complément, des extraits d’un entretien datant de 2012, paru dans "Place publique" (Rennes)

Je suis né à Prague (1960) mais par accident. Mon père était un militant communiste français, fils d’un juif arrivé en France au début des années trente après avoir été expulsé de Pologne. Journaliste dans la presse communiste française, en particulier étudiante, mon père avait, lors d’un séjour en Union soviétique, rencontré une jeune fille russe qui parlait français et qui allait devenir ma mère. Elle était née en Sibérie où ses parents étaient déportés. Elle était médecin. 
Après, mon père a travaillé à Moscou et j’y ai donc vécu jusqu’à l’âge de quatre ans. Là-bas, j’ai été éduqué en russe par ma grand-mère et par ma grand-tante… Imaginez, toutes deux avaient vécu le tsarisme, la guerre de 14, le stalinisme, le blocus de Leningrad, les campagnes antisémites... Ma grand-mère considérait que les petits enfants pouvaient tout comprendre, qu’on pouvait leur parler comme à des adultes. Ainsi me disait-elle les poèmes de Pouchkine, notamment Eugène Onéguine. J’ai appris à parler en parlant Pouchkine.
Ensuite, quand on est venus en France, ma mère a fait des études de lettres, a passé son agrégation de russe et est devenue prof d’université. Pour elle, c’était impossible de me parler dans une autre langue que le russe. Même si elle parle français comme vous et moi, elle ne peut pas parler autrement qu’en russe quand elle s’adresse à un petit enfant… ou à un animal. Si le russe est ma langue maternelle, pour le reste, j’ai été éduqué comme un petit Français normal de la banlieue parisienne des années soixante. En trois mois, j’ai changé de langue. Ma langue, c’est le français de l’école publique. J’ai adopté ma langue paternelle.
Ma mère connaissait un professeur de Leningrad, qui s’appelait Efim Etkind. Élève des grands formalistes russes, il avait été expulsé d’Union soviétique. En Russie, il était aussi l’un des grands spécialistes de la traduction. Quand j’avais 16 ans, il m’a demandé si je ne voulais pas traduire Pouchkine. 
J’ai eu une autre grande chance, celle d’avoir rencontré Hubert Nyssen, l’éditeur d’Actes Sud. Je lui ai proposé de traduire l’intégrale de Dostoïevski. Il a accepté, ce que plus aucun éditeur ne pourrait faire aujourd’hui. Il s’est engagé pour une durée de dix ans par simple contrat verbal. Mais pas que cela.
Au même moment, j’ai rencontré quelqu’un d’aussi fondamental pour moi : Antoine Vitez, le metteur en scène, qui était alors administrateur de la Comédie française et qui m’a introduit dans le monde du théâtre. 
Je travaille surtout «à l’oreille». Il me faut aussi rendre hommage à ma mère qui relisait toutes mes traductions en comparant avec le texte russe. D’un autre côté, Françoise (son épouse) a tout relu en français. Double lecture fondamentale. S’y ajoute la relecture d’Hubert Nyssen et de Sabine Wiespieser qui, à l’époque, ont réalisé un vrai travail éditorial.