Le présent billet fait suite à celui du 15 mars. Il fait partie d’une séquence sur le Cerveau commencée le 4 juin 2010 (voir la liste des thèmes dans la marge de droite). Il n'est pas exclu qu'au cours de la traduction et en cherchant à condenser, il y ait eu des erreurs ou une mauvaise compréhension : se référer directement à l'ouvrage mentionné ci-dessus.
mercredi 18 avril 2012
Entre les deux… (20)
.
Au début de son ouvrage, l’auteur avait attiré l’attention sur le
fait que le cerveau était divisé et qu’il était sans doute opportun que
certaines choses puissent être ainsi séparées ; il avait de plus noté que
le cerveau était relativement asymétrique. Il s’était ensuite intéressé à la
nature des différences entre les deux hémisphères. Il avait alors fait
remarquer qu’il ne s’agissait pas de deux sortes de banques de données qui s’étaient
trouvés juxtaposées là par hasard, mais que s’y exprimaient plutôt l’expression
de deux ensembles de valeurs cohérentes mais néanmoins irréconciliables :
l’hémisphère gauche se consacrant notamment à la manipulation via la main
droite, ainsi que via le langage… excepté la musique – qui relève justement de
l’hémisphère droit.
.
À ce stade, il cherche à
approfondir quels sont les mondes que ces deux hémisphères font exister, et il
pose la question s’il s’agit simplement d’une asymétrie ou si l’un a la
primauté sur l’autre.
.
Revenons au thème de l’attention
Naturellement, la manière de
faire attention dépend souvent de ce sur quoi elle porte ainsi que pour quelles
raisons.
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Ex. : S’agit-il d’un carburateur ou d’un homme qui meurt ?
Et dans ce dernier cas, selon que l’on est soi-même philosophe, médecin,
journaliste… Autre exemple : un emplacement que certains apprécieront pour
son calme et sa beauté, et d’autres parce qu’on peut le rentabiliser. Etc.
.
Notre attention survient
ainsi en réponse au monde, mais celui-ci prend aussi forme en réponse à
l’attention que nous lui portons. Cela vaut en même temps pour les bases
neuropsychologiques de notre perception du monde : ceux qui font l’impasse
sur cette question en viennent à adopter implicitement le point de vue du
matérialisme scientifique. C’est comme si, pour le dessin de M.C. Escher, des
deux mains qui se dessinent l’une l’autre, on donnait la priorité à l’une sur
l’autre.
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Un aperçu
de ce tableau figure dans l’illustration qui se trouve en tête de ce billet.
Elle provient de l’article que, dans son édition en anglais, Wikipedia consacre
à Maurits Cornelis Escher. On ne l’y trouve pas dans l’édition française Il y
est fait remarquer que cette œuvre est vraisemblablement sous copyright mais qu’en
faire usage reste admissible, dans la mesure où elle est jointe à un article
pour aider à en faire comprendre le contenu, sans que l’on puisse recourir à
autre chose hors copyright pour fournir l’explication équivalente, et en se
limitant enfin à une reproduction en base résolution – ce qui est ici le cas
ici.
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Quand la science évacue la philosophie
Ne jetons pas le bébé avec
l’eau du bain : il n’est pas dit que soient sans valeur les résultats
auxquels on parvient en faisant l’impasse sur la question de savoir si la forme
que prend le monde subit quelque influence selon le type d’attention que nous
lui portons. Mais, en l’absence du nécessaire scepticisme qui devrait être de
mise, on en arrive à prendre ces résultats comme allant de soi et à réduire le
corps… puis le cerveau, à l’équivalent de mécanismes.
.
C’est un hold-up : au
lieu de laisser la philosophie interroger la science et la science informer la
philosophie, une vision scientifique naïve du monde se métamorphose en une
sorte de pensée unique que l’on pourrait baptiser neuro-philosophie.
.
Une vague de fond susceptible de s’amortir ?
Il est exagéré de cibler les
seuls neuroscientifiques car il faut reconnaître que c’est l’ensemble de la
philosophie occidentale qui s’est calée sur une vision qui se veut claire et
précise, s’appuyant sur un langage dénotatif et une analyse linéaire
séquentielle – bien dans l’esprit de l’hémisphère gauche.
.
Par ailleurs, de récents
développements ont eu lieu dans le domaine de la philosophie, faisant suite à
ceux qui, à partir des années 1880 avaient touché les mathématiques et la
physique.
.
Pensons à
Cantor qui, avec la notion d’infini non-dénombrable et même d’une infinité
d’infinis, a ouvert un « au-delà » à des mathématiques désormais
incomplètes et moins certaines ; à Gödel dont les théorèmes d’incomplétude
disent que, quel que soit le système pris en référence, il y a des vérités qui
ne peuvent être prouvées en utilisant les termes propres à ce système ; en
physique, à Boltzmann (systèmes imparfaits et probabilité), à Bohr (mécanique
quantique), ou à Heisenberg (principe d’incertitude). À la différence de
l’univers mécaniste newtonien, on peut désormais prendre appui sur une vision venant
de « l’hémisphère droit », quitte à revenir ensuite et utiliser l’hémisphère
gauche pour conduire une analyse logique séquentielle, et en tirer des
conclusions.
.
Une philosophie jusqu’alors mise sous
tutelle
Pendant plus de 2000 ans
(mettons, depuis Platon avec par exemple son principe du tiers exclu, jusque
vers la fin du 19ème siècle), la philosophie avait privilégié un
processus typique de l’hémisphère gauche : verbal, analytique, pensée
abstraite et décontextualisée, raisonnement par catégories et en termes
généraux, abordant la vérité à partir d’une démarche linéaire séquentielle,
bâtissant brique à brique son édifice de la connaissance. La nature de la
réalité y a été traitée en termes de dichotomies : réel/idéal,
sujet/objet… on est dans le « ou bien/ou bien » de l’hémisphère
gauche dont les fonctions, qui visent à manipuler et à utiliser, requièrent
clarté et fixité – et par conséquence, séparation et division.
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Évoquons les
paradoxes classiques (Achille et la tortue, la flèche immobile, tous les
Crétois sont des menteurs…) : leur énoncé devrait être un signal d’alerte que
le moment est venu de reconsidérer le raisonnement soi-disant logique par
lequel nous décrivions jusqu’alors la réalité. Le problème de l’hémisphère
gauche qui raisonne conceptuellement en vase clos, à distance de la perception
incarnée du réel, est que, dans sa conviction que c’est la logique qui prime,
c’est la réalité qu’il faut reconsidérer.
.
Notons aussi, avant d’aborder
la question des récentes évolutions de la philosophie, que dans son survol de
la philosophie depuis l’Antiquité, l’auteur remarque que très peu de
philosophes ont échappé à une mise en tutelle par l’hémisphère gauche (il cite
Pascal et Spinoza comme des exceptions) et marque d’un point d’orgue le
cartésianisme – ici qualifié de solipsiste.
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The Master and his Emissary – The divided brain and the making
of the Western world – Iain McGilchrist – Yale University Press – 2009 – 597
pages...
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Le présent billet fait suite à celui du 15 mars. Il fait partie d’une séquence sur le Cerveau commencée le 4 juin 2010 (voir la liste des thèmes dans la marge de droite). Il n'est pas exclu qu'au cours de la traduction et en cherchant à condenser, il y ait eu des erreurs ou une mauvaise compréhension : se référer directement à l'ouvrage mentionné ci-dessus.
Le présent billet fait suite à celui du 15 mars. Il fait partie d’une séquence sur le Cerveau commencée le 4 juin 2010 (voir la liste des thèmes dans la marge de droite). Il n'est pas exclu qu'au cours de la traduction et en cherchant à condenser, il y ait eu des erreurs ou une mauvaise compréhension : se référer directement à l'ouvrage mentionné ci-dessus.
jeudi 15 mars 2012
Entre les deux… (19)
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Quand l’hémisphère droit se développe
Ce n’est pas seulement en
raison d’une capacité utilitaire (à base d’outils) que l’espèce humaine a
réussi sa percée mais, tout autant, en créant des sociétés aux liens assez
forts, qui ont servi de base à des civilisations. C’est là où l’hémisphère
droit intervient : il faut prendre en considération le développement du
lobe frontal droit.
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Fœtus… 2 ans… 5 ans
Est-ce que le développement
du cerveau chez le fœtus décalque la chronologie de ce qui s’est passé lors de
l’apparition de l’espèce humaine ? On ne peut l’affirmer avec certitude.
On remarque néanmoins que la
partie frontale de l’hémisphère droit s’y développe avant même la partie occipitale
de l’hémisphère gauche ! Et ce n’est que vers l’âge de deux ans que l’hémisphère gauche
prend le dessus, avec la mise en œuvre des aires de la parole et du
langage. Mais on ne s’arrête pas là : l’hémisphère gauche étant ainsi
devenu mature, le droit
continue sa poussée, permettant à des éléments plus émotionnels et prosodiques
du langage de se développer entre 5 et 6 ans.
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Il est curieux que, jusqu’à
encore récemment, on ait exploré en long et en large ce qui se passe dans
l’hémisphère gauche et que, en formulant les choses en termes de langage
référentiel, on ait considéré que le droit était silencieux –
pour ne pas dire idiot (dumb).
Alors que pourtant, à peu près tout ce qui différencie l’homme des autres
espèces vient de là.
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Le propre de l’homme
Il y a beaucoup d’animaux qui
sont capables de déduction et de fonctions utilitaires. Mais pour ce qui est de
l’imagination et de la créativité, de la religiosité, de la crainte, de la
musique, de la danse, de la poésie, de l’amour de la nature, du sens moral, de
celui de l’humour, de la capacité de changer d’avis… toutes facultés mettant en
en bonne partie l’hémisphère droit en jeu, tout cela est bien propre à l’homme.
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Au fond, l’autre hémisphère,
le gauche, agit avec quelque chose en vue, il est l’instrument de notre volonté
consciente, afin de saisir/attraper et d’utiliser – tandis que l’hémisphère
droit s’en tient à mettre en relation sans se référer à un objectif a priori.
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Selon l’auteur, il y a ainsi
deux façons opposées – vitales mais pourtant incompatibles, y compris pour des
espèces qui ont précédé l’homme – d’être au monde.
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Au nom de l’utilité
L’une est importante quand il
s’agit d’obtenir quelque chose (êtres vivants inclus) que l’on vise – ce qui
suppose savoir l’isoler du reste d’un monde perçu comme objectif. Tout cela –
qui pousse à la manipulation et dont la valeur mise en exergue est l’utilité –
a dû avoir son origine dans l’hémisphère gauche, puis par cette capacité de son
lobe frontal de prendre des distances par rapport au monde tel que médiatisé
par l’expérience, ainsi que de parvenir à manipuler l’environnement dans un
sens aussi bien symbolique que physique. Et c’est dans cette région du cerveau
qu’est naturellement venu se loger le langage référentiel chez les êtres
humains.
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Relationnel et empathie
L’autre tendance s’oriente
dans le sens de la mise en relation avec les choses, avant même qu’une
réflexion ne vienne s’en mêler – c’est donc un engagement immersif dans un
monde extérieur à soi. Et avec le développement du lobe frontal droit, une
capacité d’empathie s’est trouvée accrue.
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Cela ne veut pas dire que ces
deux tendances soient inéluctablement en conflit. Rien n’empêche que ces
différences puissent se combiner de façon créative (ex. : harmonie,
contrepoint). Les deux hémisphères permettent d’exprimer une tension qui se
manifeste à bien des niveaux entre des forces qui agissent dans le sens de plus
de cohérence et d’unification, et d’autres vers l’incohérence et la séparation.
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Risques d’un langage scientiste
L’hémisphère droit est celui
sur lequel se fonde l’expérience, qui a la vision la plus large et qui est
ouvert à ce qui existe en dehors du cerveau. Le problème vient de ce que des
scientifiques qui s’appuient sur le langage et l’argumentation analytique (sous
contrôle de l’hémisphère gauche), ont tendance à ne regarder le cerveau que
sous cet angle. Jusqu’à il y a peu, ces neuroscientifiques ont fait preuve d’un
aveuglement sur ce point et, même pour certains, d’un chauvinisme qui rejette
le fait de prendre en compte l’hémisphère droit et qui emploie à cet égard un
vocabulaire dépréciatif. Il avait été mentionné plus avant que la production de
l’hémisphère gauche pouvait être outre mesure optimiste, au point de devenir
déraisonnable et en dénégation de ses propres limites
.
Petite digression…
sur la prédominance des droitiers dans la population
(la main droite est sous contrôle de l’hémisphère gauche). Cela n’empêche pas
une bonne proportion des artistes, des mathématiciens, des athlètes, par
exemple, d’être des gauchers
et – au sein de ces disciplines – que ces derniers soient en meilleure
place : on peut supposer que les droitiers ne disposent pas d’un accès
aussi aisé aux fonctions globalisantes de l’hémisphère droit.
.
Mais il faut en même temps admettre que d’autres
personnes qui ne bénéficient pas du cadrage que procurent les règles plus
systématiques mise en jeu dans l’hémisphère gauche, peuvent être victimes de
désavantages évidents (ex. : dyslexie, schizophrénie, trouble bipolaire,
autisme…)
.
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The Master and his Emissary – The divided brain and the making
of the Western world – Iain McGilchrist – Yale University Press – 2009 – 597
pages...
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Le présent billet fait suite à celui du 15 février. Il fait
partie d’une séquence sur le Cerveau
commencée le 4 juin 2010 (voir la liste des thèmes dans la marge de droite). Il
n'est pas exclu qu'au cours de la traduction et en cherchant à condenser, il y
ait eu des erreurs ou une mauvaise compréhension : se référer directement à
l'ouvrage mentionné ci-dessus.
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vendredi 9 mars 2012
Jung referait-il surface ? (B)
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Thèmes actuels et résurgence de Jung
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Suite au précédent billet sur
ce sujet, il ne s’agit pas d’établir un lien fort entre des thèmes qui
réapparaissent avec une certaine insistance depuis quelques années et la
remontée en surface de Jung dont le film (Une Méthode dangereuse) et l’ouvrage (Le Livre Rouge) évoqués plus haut seraient des indices dans le champ médiatique.
Je me contenterai simplement d’amorcer un semblant d’énumération de thèmes qui ont
souvent conduit à débat.
.
On a ainsi eu, au cours des années ’90, la thèse
(controversée) de Samuel
Huntington sur le choc des civilisations. Il a principalement cherché à
élaborer un modèle de relations internationales qui prenne acte de l’effondrement
du système soviétique et substitué des oppositions culturelles plus ou moins
floues aux clivages idéologiques politiques antérieurs.
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Il y a bien sûr eu levée de boucliers. Mais force est de
constater que, depuis, des refrains autres mais cependant apparentés se sont
fait entendre, qui semblent désormais avoir la vie dure : communautarisme ;
importance donnée aux religions (tout aussi bien le rôle que l’on prête à
l’Islam de ce côté de l’Atlantique que d’aussi vigoureux débats, sur son autre
rive, au cours de la campagne présidentielle américaine) ; montée en
puissance de la Chine (mélange de civilisation et d’idéologie ?) ;
attitude vis-à-vis des immigrés…
.
Sur ce dernier thème, je me souviens aussi (ce n’est pas une conclusion) de la
réflexion qu’avait livrée Emmanuel Todd à la fin
de L’invention de l’Europe (Seuil, 1990). Le corps de
l’ouvrage est une fresque de l’évolution de l’Europe au cours de cinq derniers
siècles, en s’appuyant sur une cartographie à son sens remarquablement stable
des valeurs qui en caractérisent les différentes microrégions (découpage en
près de 500 unités géographiques).
.
Il s’agissait de déterminer si dans chaque entité on
privilégiait la liberté ou l’autorité d’une part ; l’égalité ou
l’inégalité de l’autre. Et c’est au filtre de cette analyse qu’il a interprété
les évolutions différenciées qui, d’un endroit à l’autre, ont coloré les
transitions de la Réforme et de la Contre-Réforme ; le décollage culturel
et l’alphabétisation ; l’industrialisation ; la
déchristianisation ; le contrôle des naissances ; la montée des
idéologies – puis leur décomposition au cours du dernier tiers du 20ème
siècle.
.
Pour clore son livre, Emmanuel Todd
avait choisi de s'interroger sur l’immigration – sorte de test au sein d’une
Europe qui cherche (nous sommes encore en 1990) à parvenir à encore davantage de
cohérence mais dont la diversité bien enracinée qu’il venait d’analyser pouvait
réserver quelques surprises.
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… Ainsi, en France, les
valeurs de liberté et d'égalité continuaient d'imposer le dogme de
l'assimilation : 95% des enfants nés en France de parents étrangers étaient
francisés.
.
… À l'opposé, en
Allemagne pays d'ordre et de hiérarchie, le code de la
nationalité faisait que 95% des enfants qui y étaient nés de parents étrangers
restaient des étrangers et que 70% des étrangers présents étaient nés en Allemagne.
.
… La Grande-Bretagne très ouverte à l'origine, avait encore sur
son territoire une importante population de nationalité britannique en
provenance de ses colonies. Avec son individualisme non égalitaire et le respect de la différence qui en résulte, on y assistait à la constitution de ghettos ethniques qui se repliaient sur
eux-mêmes.
.
Comment définir une citoyenneté commune ? Qui donc pourrait être considéré européen ? L'enfant de
l'Algérien, devenu français ? L'enfant du Turc, restant un Turc vivant en Allemagne
? L'enfant du Pakistanais, devenu un type particulier de citoyen britannique ?
.
Certes,
plus de 20 après, il y a eu ici ou là des tentatives d’ajustement. Certes, le
positionnement par rapport au double duo de valeurs (autorité/liberté et
inégalité/égalité) ne résume pas en soi-même ce que l’on peut définir
comme un inconscient collectif à la Jung. Mais on ne peut exclure qu’une approche
plus riche aille dans le même sens, ni que des renvois de balles existent entre
les deux thématiques.
mercredi 15 février 2012
Entre les deux… (18)
La linguistique à distance du corps et
du monde
La linguistique, telle
qu’elle s’est développée au 20ème siècle avec Saussure,
insiste sur la valeur arbitraire du signe, puis sur le fait que la langue a été
une libération par rapport aux entraves du corps ainsi que du monde physique
qu’elle décrit. Il y a pourtant une très forte relation entre les gestes du
corps et la syntaxe verbale – non seulement pour nommer les choses mais aussi
pour les éléments logiques et formels qui prennent leur origine dans le corps
et l’émotion (ceci sera repris dans un chapitre ultérieur).
.
La dénégation qui sous-tend
cela ne se limite pas à l’apport de Saussure et de ses adeptes, mais dérive
d’un courant qui s’est amplifié au cours des derniers siècles, qui a répudié
l’enracinement corporel en faveur d’une vision mécaniste de nous-même, abstraite
et cérébralisée, puis s’est inscrit dans la pensée courante. Ce désenchantement
corporel du langage peut s’interpréter comme une rébellion à l’instigation de
l’hémisphère gauche, contre la perception du monde qu’apporte l’hémisphère
droit.
.
On pourrait – quand même et
pour le moins – mettre en question la théorie de Chomsky sur
l’existence d’une grammaire universelle, dans la mesure où elle conduit à
prôner que les structures du langage analytique seraient câblées dans le
cerveau, au point de faire de celui-ci une machine cognitive à base de règles
programmées qui structureraient le monde.
.
N’a-t-on pas plutôt affaire à
un organisme vivant et lié au corps, qui développe des savoir-faire implicites
et performants au cours d’un processus empathique, faisant appel à une
imitation intelligente ? Pour le moins, la théorie d’une grammaire universelle
ne colle pas avec la manière dont les enfants font l’acquisition du langage
dans le monde réel. S’ils font, certes, preuve d’une remarquable capacité pour
saisir spontanément des formes conceptuelles et psycholinguistiques de la
parole, c’est néanmoins de façon beaucoup plus globale qu’analytique.
Imitateurs à un point étonnant, ils sont justement des imitateurs et non des
machines à recopier.
.
Imiter n’est pas copier
Car s’il existe un niveau tel
que celui de l’apprentissage par cœur, où l’on reproduit mécaniquement ce qui a
été préalablement découpé selon une séquence donnée, il y a aussi cette
attirance pour saisir un tout et pour essayer de le sentir de l’intérieur,
comme si on habitait de l’intérieur d’une autre personne :
lorsqu’on imite sa voix, sa façon de parler, celle de marcher… avant même que
d’émettre un quelconque jugement (admirer ou se moquer de cette personne).
C’est une imitation empathique, qui suppose une identification et qui, au-delà de
l’acquisition des savoir-faire, joue son rôle dans le développement humain.
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A ce titre, on ne peut pas
dire que le langage se soit abstrait de la vie. L’enfant n’accède pas au
langage en apprenant des règles mais par une imitation identificatoire
empathique, vécue de l’intérieur. C’est à ce stade – et plus tard aussi dans la
vie – que nous attrapons sans nous en apercevoir des habitudes ou des tics de
langage de nos vis-à-vis. Ceci vaut aussi pour les gestes et la musique.
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Le langage enraciné dans le corps
Ce processus relève d’une
partie du cerveau proche de la motricité gestuelle ainsi que de ces
neurones-miroirs qui s’activent aussi bien quand nous agissons nous-même que
quand nous regardons les autres agir – processus que des anthropologues
considèrent dériver de la musique : sorte de langage corporel qui s’étend
émotionnellement à l’ensemble des individus d’un groupe ; relation qui
englobe bien plus que la somme de ses parties.
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Si le langage a pris source
dans la musique, il s’est agi d’empathie et de vie en commun et non de quelque
chose qui divise et qui met en compétition. Comme la musique, le langage est
une activité partagée qui débute en transmettant une émotion et en suscitant la
cohésion. Le chant humain est unique, en ce sens qu’aucune autre espèce ne
synchronise les rythmes, ne mélange les timbres (le chant des oiseaux est
individualiste et de nature compétitive… et il a sa base dans l’hémisphère
gauche, contrairement à ce qui se passe chez l’homme).
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La propension à s’exprimer et
à communiquer ne se situe pas dans l’aire de Broca qui joue en quelque sorte un
rôle de moteur de la parole, mais elle prend son origine dans une partie plus
profonde du cerveau, liée aux motivations de socialisation. Il est à craindre
que certains en soient arrivés à confondre ces deux fonctions. A noter aussi
que cette aire plus profondes est particulièrement développée chez les dauphins
dont on sait l’intelligence et la faculté à communiquer… en musique.
.
Sélection naturelle : le groupe ?
l’individu ?
Si on raisonne en termes de
sélection naturelle, les anthropologues vous diront que celle-ci s’opère au
niveau des groupes et non tant à celui des individus. S’il est clair que des
différences individuelles se manifestent au sein d’un groupe, c’est néanmoins
celui-ci tout entier qui en bénéficie dans sa cohérence.
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On est ici loin de la théorie
de la sélection naturelle qui met l’accent sur la compétition entre des
individus, chacun ayant un objectif formulé en termes d’utilité. Si on en reste
à ce type de formulation, la musique, la danse, le rire… deviennent futiles. Le
langage référentiel qui s’est massivement développé autour de l’hémisphère
gauche, a réalisé un hold-up : il s’est détaché de la relation originelle
avec le corps et avec l’expérience ; il est devenu un monde en soi, qui
n’est plus une présence au monde mais une représentation de celui-ci.
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The Master and his Emissary – The divided brain and the making
of the Western world – Iain McGilchrist – Yale University Press – 2009 – 597
pages...
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Le présent billet fait suite à celui du 15 janvier. Il fait
partie d’une séquence sur le Cerveau
commencée le 4 juin 2010 (voir la liste des thèmes dans la marge de droite). Il
n'est pas exclu qu'au cours de la traduction et en cherchant à condenser, il y
ait eu des erreurs ou une mauvaise compréhension : se référer directement à
l'ouvrage mentionné ci-dessus.
vendredi 3 février 2012
Année 2012 consacrée à l'autisme
C'est au cours de la première quinzaine de février qu'est lancée à Matignon l'Année 2012 de l'Autisme considéré comme "grande cause nationale".
Ce bloc-notes a consacré plus d'une quinzaine d'articles à Émile (pseudonyme) qui a évolué - et continue d'évoluer - très positivement grace à une méthode dite "3i" parce qu'elle est :
Intensive – pour rétablir les connexions neuronales tout en sortant l’enfant de son monde intérieur. Parents et bénévoles s’impliquent une quarantaine d’heures par semaine, vacances comprises.
Individuelle – car l’autiste qui souffre de participer à des séances collectives s’en évade et se replie dans ses stéréotypes. Une ambiance détendue, seul à seul et affectivement favorable, vaut mille fois mieux. Pendant les 2 premières années la scolarité en établissement est mise entre parenthèses.
Interactive – en entrant dans son monde, en captant son regard, en dialoguant, en favorisant la détente: comme avec un tout jeune enfant, c’est le jeu qui a la priorité et non l’apprentissage.
Vous pouvez regrouper ces articles pour les lire plus aisément, en cliquant sur "Autisme" dans la marge de droite de cet écran...
Et si cela vous semble souhaitable, pourquoi ne pas faire parvenir un message aux responsables du "nerf de la guerre" et allant, avant le 9 février sur le lien :
Ce bloc-notes a consacré plus d'une quinzaine d'articles à Émile (pseudonyme) qui a évolué - et continue d'évoluer - très positivement grace à une méthode dite "3i" parce qu'elle est :
Intensive – pour rétablir les connexions neuronales tout en sortant l’enfant de son monde intérieur. Parents et bénévoles s’impliquent une quarantaine d’heures par semaine, vacances comprises.
Individuelle – car l’autiste qui souffre de participer à des séances collectives s’en évade et se replie dans ses stéréotypes. Une ambiance détendue, seul à seul et affectivement favorable, vaut mille fois mieux. Pendant les 2 premières années la scolarité en établissement est mise entre parenthèses.
Interactive – en entrant dans son monde, en captant son regard, en dialoguant, en favorisant la détente: comme avec un tout jeune enfant, c’est le jeu qui a la priorité et non l’apprentissage.
Vous pouvez regrouper ces articles pour les lire plus aisément, en cliquant sur "Autisme" dans la marge de droite de cet écran...
Et si cela vous semble souhaitable, pourquoi ne pas faire parvenir un message aux responsables du "nerf de la guerre" et allant, avant le 9 février sur le lien :
dimanche 15 janvier 2012
Entre les deux… (17)
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Le langage et la main
Ce n’est pas pour rien que, dans l’hémisphère gauche, l’aire
dédiée à la parole et celle liée à la capacité de saisir soient si
proches : il y a de nombreuses connexions entre la main et le langage. Un
handicap dans le développement de la main peut d’ailleurs se répercuter du côté
du langage.
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On observe une corrélation, notamment au stade du babillage,
entre le fait de nommer et celui de pointer ou de désigner de la main. Par la
suite, cela produit ses effets sur la locomotion, le fait de saisir, la
manipulation… Associations qui perdurent à l’âge adulte. Dans cet hémisphère,
la région concernée met en œuvre les neurones-miroirs, aussi bien pour les
mouvements de vos propres doigts que pour l’observation des mouvements de la
main chez d’autres personnes.
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La proximité avec la formulation linguistique est d’ailleurs
étonnante – en allemand, on a : begreifen, erfassen,
eindruck, behalfen, überlegen ;
en anglais : grasping et les dérivés du latin (comprehend, intend…) ; ajoutons, en
français : saisir, comprendre, impression, tendre à /
vers…
Notons que ces expressions ne se limitent pas à une action sur le monde
extérieur mais peuvent aussi refléter des démarches intérieures intellectuelles
du je : Vous saisissez ? C’est de la manipulation… Je
viens de mettre le doigt dessus…
.
Le sens très basique du toucher – qui existe déjà chez les
êtres les plus élémentaires – ne donne une image des choses que par morceaux,
que par catégories d’objets, et non comme un tout. On et bien dans une logique
d’hémisphère gauche (qui s’impose d’ailleurs tout aussi bien chez les gauchers
eux-mêmes). En revanche les mouvements exploratoires qu’effectuent l’une ou l’autre
main renvoient à une activité de l’hémisphère droit – ce que confirme le
comportement de personnes ayant, selon le cas, l’un ou l’autre hémisphère endommagé.
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Langage et manipulation
On a pu avancer que l’apparition du langage n’a pas été
motivé par le besoin de communiquer mais par celui de dresser une sorte de
carte du monde – allons plus loin : et de le manipuler. Il ne s’agit pas
tant de communiquer que d’une certaine façon de communiquer… pas tant de penser
que d’une certaine façon de penser. Car une communication qui escamote tout ce
qui n’est pas verbal, escamote en même temps la relation interpersonnelle (je / tu)
au profit de celle qui vise le monde des objets (je ou nous / ceci ou cela).
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Laissés à eux-mêmes, les mots stabilisent des concepts et
les rendent accessibles à la mémoire. Nommer donne un pouvoir ce qui est nommé.
Le langage affine l’expression des relations causales et élargit une capacité
de planifier et de manipuler, ainsi que de mémoriser. L’écriture va encore plus
loin dans ce sens, en permettant l’enregistrement sur un support externe.
Capacité de manipuler qui s’étend en direction des autres êtres humains – et
aussi, par rapport à la communication non-verbale, de mieux masquer la vérité.
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On peut isoler les choses de leur contexte, ce qui permet de
ne se focaliser que sur certains aspects de la réalité. En revanche, le langage
nous fait perdre tout ce qu’il y a d’implicite, de fluide, d’insaisissable. Saisir, au sens
physique comme au sens mental, nous permet de manipuler, de posséder, de
contrôler l’environnement. Avoir pu – grâce à cette fonction localisée dans
l’hémisphère gauche – accéder à cette capacité, a été un élément déterminant pour
l’homme dans la lutte entre les espèces, et entre les individus les uns par
rapport aux autres.
.
La métaphore
Dire que le langage est l’argent de
la pensée est une métaphore. Or seul l’hémisphère droit est en
mesure de comprendre des métaphores. Le langage est ici compris comme étant un
intermédiaire – au même titre que l’argent : il puise dans le monde de
l’expérience et il y retourne. On notera que, de plus, il est enraciné dans le
corps.
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À un niveau supérieur, les mots débouchent sur un vaste
réseau de connotations, présentes mais implicites, que l’on apprécie de façon
globale et non de manière séquentielle et focalisée, de tout notre être
conscient. A un niveau plus basique, chacun des mots est une porte de sortie
hors du langage, vers un élément du monde vécu, associé à notre existence
incarnée.
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Pour revenir à l’argent, celui-ci prend, à un niveau basique, sa valeur dans des
choses (qui peuvent éventuellement être vivantes – ex. : du charbon, un
poulet…), pour en restituer, à un niveau supérieur, une valeur sous forme de
marchandise ou de service (ex. : nourriture, vêtement, réparation d’une
voiture…). Entre les deux, se trouvent les transactions virtuelles du système
monétaire.
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Au stade du
langage, une métaphore met en relation des concepts distincts
(ex. : argent / langage ; ou
encore : choc des cymbales / choc des
arguments / choc des couleurs / choc des épées…). Mais au stade de notre
vécu incarné, il ne s’agit que d’éclairages différents portant sur des tout similaires. La métaphore ne reste pas à sens unique
(ex. : argent > langage) mais se lit
dans les deux sens (ou plus si besoin).
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Au-delà des mots, la métaphore est centrale pour la
pensée : elle est une fonction de l’hémisphère droit qui est enraciné en
profondeur dans le corps où s’expérimente le monde. Il diffère de l’hémisphère
gauche qui considère que le langage – tout coupé qu’il puisse être du monde –
en constitue pourtant la réalité. Une des limites de la philosophie des
Lumières, qui est guidée par la raison, est de sous-estimer la métaphore – à la
limite, de la considérer comme un élément distrayant, voire une tromperie.
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The Master and his Emissary – The divided brain and the making
of the Western world – Iain McGilchrist – Yale University Press – 2009 – 597
pages...
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Le présent billet fait suite à celui du 15 décembre. Il fait
partie d’une séquence sur le Cerveau
commencée le 4 juin 2010 (voir la liste des thèmes dans la marge de droite). Il
n'est pas exclu qu'au cours de la traduction et en cherchant à condenser, il y
ait eu des erreurs ou une mauvaise compréhension : se référer directement à
l'ouvrage mentionné ci-dessus.
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mercredi 4 janvier 2012
Jung referait-il surface ? (A)
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Plusieurs personnes de mon
entourage se sont embarquées dans l’aventure de la psychanalyse, certaines même
professionnellement. Cela ne fait évidemment pas de moi un spécialiste en ce
domaine.
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Je cherche par ailleurs à ne
pas me laisser bercer par la prose médiatique qui l’enrobe depuis des décennies ;
ni à être entraîné par les récentes polémiques qui, à la différence de celles
qui n’ont pas manqué depuis ses origines, ne sont plus tant des querelles entre
différentes écoles en son sein, mais se veulent une remise en question de la
raison d’être et du devenir de la psychanalyse.
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Que vient ici faire
Jung ?
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En guise d’apéritif : deux
évènements quasi-actuels
En ces temps de fêtes de fin
d’année je remarque, en vitrine de plusieurs librairies de tout poil, la présence d’un
imposant volume à couverture rouge sous la signature de Jung : son Livre rouge – on le mettrait facilement parmi les livres d’art qui ornent
volontiers les vitrines en cette saison.
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Début septembre à Venise, le
film Une Méthode dangereuse a figuré dans la compétition pour le Lion d’Or : il s’agit principalement de la relation de Carl Jung avec Sabina Spielrein qui fut, et sa patiente en analyse, et sa maîtresse,
et qui devint elle-même analyste. Le film sous-entend que cette situation a sa
part dans la rupture – a priori pour des raisons théoriques – entre Freud et
Jung, jusqu’alors fort proches.
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Hors-d’œuvre : un peu de
chronologie
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… Sigmund Freud
Médecin juif autrichien né en
1856, Sigmund Freud est le
pionnier de la psychanalyse, dont on peut faire remonter les premiers pas aux
alentours de 1896. Les développements de cette discipline ne vont pas sans conflits
et scissions mais on la voit, dès 1908, s’institutionnaliser et, après la
Première Guerre mondiale, connaître une expansion en Europe et dans les pays
anglo-saxons. Dès 1933, les Nazis brûlent les écrits de Freud en Allemagne.
Suite à l’annexion de l’Autriche en 1938, il s’exile à Londres avec sa
famille : il y mourra l’année suivante, à 83 ans.
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… Carl Jung
Médecin et psychiatre suisse
alémanique, Carl Gustav Jung vient au
monde une vingtaine d’années après Freud : en 1875 ; et il meurt à 86
ans, en 1961. La psychologie des profondeurs dont il est le pionnier, établit
un lien entre la structure de la psyché et les productions de celle-ci, ainsi que ses
manifestations culturelles. Les notions auxquelles il fait appel puisent dans
un vaste champ des sciences humaines. On le considère souvent comme le père
fondateur d’une psychologie des cultures.
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Devenu médecin et chercheur,
il s’intéresse aux travaux de Freud et, vers 1906, débute entre eux une
correspondance qui rassemble environ 360 lettres et durera jusqu’à leur
rupture, qui s’amorce en 1911 et sera consommée en 1914. Dès 1907, Jung vient
le rencontrer à Vienne et, malgré certains points de divergences qu’ils ne
cachent pas, apparaît comme un dauphin de Freud.
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C’est à cet endroit que se
situe l’épisode de sa liaison avec Sabina Spielrein, qui sert de prétexte au
film Une Méthode dangereuse. Jung aura d’autres liaisons, notamment avec Toni Wolff, à partir de 1911 – année où s’amorce, pour des
raisons qui semblent aussi bien théoriques que personnelles, une rupture avec
Freud, qui sera consommée en 1914. Or c’est en 1914 que débute la rédaction de
ce Livre rouge qui ne vient d’être publié que récemment, plus de 40
ans après la mort de Jung.
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C’est un intense retour sur
lui-même, une période d’élaboration théorique où se fonde la psychologie analytique. Viendront ensuite des voyages auprès des Indiens
d’Amérique, ainsi qu’en Afrique, un approfondissement de ses théories et de sa
pratique, de nouveaux déplacements dans les pays anglo-saxons ainsi qu’au
Proche-Orient et en Inde…
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Nous sommes désormais dans
années 1930 – la part de son activité touchant à l’Allemagne a nourri une
polémique où il reste difficile de démêler si, jusqu’où et comment il aurait
collaboré avec le régime nazi. Pendant la guerre, il travaille comme agent
secret pour les Alliés. Après la guerre, avec une santé affaiblie, il consacre ses
quinze dernières années à la rédaction de plusieurs ouvrages de synthèse et à
la poursuite de ses recherches.
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Trois coups de projecteur
La suite de ce billet se
résume à la période autour de 1906 (liaison avec Sabina Spielrein – d’où le
récent film sur le sujet), puis à partir de 1914 (amorce de la rédaction du Livre Rouge, qui n’est paru qu’en 2009), et enfin au cours des années 1930 et 1940
(polémique à propos de l’attitude vis-à-vis du nazisme, puis enrôlement par les
Alliés) – ce qui ouvre à une interrogation sur des thèmes actuels.
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… 1906 – le film Une Méthode
dangereuse
Sabina Spielrein, née en 1885
dans une famille juive de Rostov-sur-le-Don, était venue en Suisse en 1904 et,
à 19 ans, devint la patiente de Jung – mais aussi sa maîtresse. Dans l’une de
ses premières lettres à Freud, en 1906, Jung mentionne qu’il la traite pour
hystérie. Mais ce n’est que 2 ou 3 ans plus tard qu’il lui avoue leur liaison
qui durait depuis cette date… Notons qu’à même époque, l’intéressée écrivait de
son côté à Freud ; elle viendra aussi le rencontrer à Vienne.
.
Elle
deviendra elle-même analyste et comptera le célèbre psychologue pour enfants, Jean
Piaget, parmi ses propres patients. Il
semble même que Freud se soit inspiré d‘un de ses articles (Die Destruktion als Werdens") paru en 1912 dans le Jahrbuch
der Psychoanalyse, pour introduire en
1920 la pulsion de mort dans ce que l’on appelle la seconde topique (le ça, le moi et le surmoi – alors que la première topique tournait autour de l’inconscient, du préconscient et
du conscient). Elle retourne en Russie en 1923. En 1942, elle y est assassinée
par les Allemands, vraisemblablement en raison de ses origines.
.
La période d’une dizaine
d’années, couverte par le film de David Cronenberg, est celle d’une psychanalyse en éclosion. Celle
aussi d’un triangle ne serait-ce qu’épistolaire, avec un Freud d’abord entraîné
à jouer les sages et les arbitres, face au duo passionnel entre Jung et
Spielrein – mais aussi dont l’antagonisme sur le plan théorique ne fait que
monter vis-à-vis de celui qui, de potentiel dauphin, en arrivera à être exclu
du cercle psychanalytique freudien. Dans un entretien, David Cronenberg dit
plutôt pencher du côté de Freud, parce qu’il le considère comme un athée qui s’intéresse
de préférence aux corps, tandis que Jung infléchirait par trop la discipline
vers la religion, voire le mysticisme.
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Un film est un film :
une partie de la critique en a regretté l’aspect réducteur – à trop vouloir
notamment superposer les relations entre les personnages et le conflit
théorique alors en gestation.
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… 1914 : amorce du Livre
Rouge
Alors que le film Une Méthode dangereuse porte grosso-modo sur la période 1904-1914, le Livre Rouge de Jung correspond pour l’essentiel à la décennie suivante, mais sa
rédaction se poursuivra jusque vers 1928.
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Si on voulait pousser les
analogies, on soulignerait que la rédaction de cet ouvrage correspond à la
période la plus manifeste de la liaison de Carl Jung avec Toni Wolff. Issue d’une famille de Zurich, celle-ci (1888-1953)
fut tout aussi bien sa patiente, que sa maîtresse… et devint également
psychothérapeute. Mais elle est restée dans la mouvance jungienne, alors que
Spielrein a plutôt glissé sur le versant freudien. Toni Wolff a mis à jour plusieurs
des figures archétypiques chères à Jung, principalement parmi celles féminines
de l’anima. Leur relation s'est poursuivie bien au-delà de cette
période et on la désigne fréquemment comme la seconde
femme de Jung.
.
La rédaction du Livre Rouge débute au moment où Jung vient d’être officiellement exclu du
mouvement psychanalytique freudien. Il est désorienté – c’est un saut dans
l’inconnu. C’est dans cet ouvrage calligraphié en lettres gothiques et illustré
par Jung, que celui-ci consigne ses expériences de régression puis
l’élaboration de ses méthodes, telle que l’imagination
active et ses théories autour des
concepts d’animus, d’anima et de persona : le journal
de voyage intérieur de sa cosmologie et de sa confrontation avec l’inconscient, a-t-on pu écrire (Pierre
Assouline, RDL, septembre
2011). Il y rencontre diverses figures (dont notamment le vieux sage Philémon),
éléments composants d’un inconscient collectif, sorte d’ADN psychologique
commun à toute l’humanité.
.
Au dire de Jung, ce qu’il
contient est à la source de ce qui, par la suite, n’a été que mise en ordre et
mise en musique dans la pratique courante. C’est à la même époque que s’est
constituée autour de lui l’Association
de Psychologie analytique qui
rassemblait des analystes – principalement zurichois – ayant rompu avec Freud.
.
Eh bien ! Ce manuscrit a
attendu jusqu’en 2009 avant de pouvoir être livré au public (facsimilé du
texte en allemand, traduction en anglais, abondantes annotations par un
universitaire familier de l'œuvre de Jung – la version en français est disponible
depuis fin 2011). Jung lui-même ne l’avait pas souhaité car il ne le
considérait pas comme une œuvre suffisamment scientifique. Après sa mort en
1961 et pendant une quarantaine
d’années, ses héritiers s’y sont opposés. Plusieurs spécialistes, parmi ceux qui viennent
d’en prendre connaissance, ne sont pas loin de penser que l'ensemble de l’œuvre jusqu’alors
publiée de Jung mérite d’être reconsidérée à la lumière de ce document.
.
… 1930-1940 : Polémique à propos du
nazisme
À la fin des années ’20, Jung
s’affilie à un groupe berlinois qui cherche à concilier les courants
psychanalytiques freudien, jungien et adlérien – il en est même nommé membre
d’honneur. Au début des années ’30, avec l’arrivée d’Hitler au pouvoir, le président, Juif, et la plupart des
membres juifs de cette société démissionnent ou s’exilent. Et la psychanalyse
freudienne, stigmatisée, disparaît en Allemagne. L’association elle-même fait
l’objet d’une mise sous tutelle de la part du régime.
.
Il faut dire que le concept
d’inconscient collectif, utilisé cette fois dans un sens plus politique que
scientifique, fournit des arguments aux thèses racistes nazies. On a aussi reproché à Jung d'avoir, dans l’un de ses essais 15 ans auparavant (1918), estimé qu’il
y avait une différence d’inconscient entre les Aryens et les Juifs (si on en approfondit la signification, on peut néanmoins y lire que les Juifs, plus civilisés mais en
l’absence d’une patrie, n’ont pas cette relation à la terre qui caractérise
l’homme germanique).
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Alors que le régime nazi se
met en place, la position de Jung semble ambivalente : reconnaissance de
l’existence de fait de ce régime alors qu’il exprime par ailleurs que la
psychothérapie ne peut être inféodée à une politique nationaliste – ce qui
permet cependant de la part des Nazis une insistante récupération : ils parviennent à contrer ses tentatives
d’abandonner ses responsabilités dans cette association. C’est à l’occasion
d’un article qu’il a signé dans une revue américaine et où il traite Hitler de
dictateur qu’il en est définitivement démissionné en 1940 et inscrit sur
la liste des auteurs dont les ouvrages sont bannis.
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Impressionnés par l’analyse que
Jung avait faite dès 1936 sur la psychologie des Nazis (son essai : Wotan),
les Alliés l’approchent et finissent par le recruter. Jung préconise notamment
de diriger l’attention de Hitler vers l’URSS. Un de ses pronostics est, par
ailleurs, qu’Hitler finira par se suicider. Son point de vue est enfin pris en
compte dans l’immédiat après-guerre, sur la manière de s’y prendre pour que les
Allemands acceptent leur défaite et pour rétablir leur économie exsangue.
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Déjà un peu longuet, ce qui
précède n’épuise certes pas la description de ces quelques temps forts du
parcours jungien. Et la pertinence en reste relative :
je suis à plus d’une fois allé m’enquérir à des sources wikipédiennes – la version
française étant d’ailleurs l'une des plus nourries.
.
Un second billet suivra,
qui cherchera à identifier, dans ce qui se manifeste de nos jours, quelques
échos à cette apparente résurgence de Jung.
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