dimanche 22 août 2010

Toile, étendards et linceuls


La discussion roule rondement entre Ivona et Till – mais bientôt quelques thèmes communs se dégagent. McLuhan aurait considéré ce dernier comme un bon représentant de sa galaxie Gutenberg tant il se réfère à l’écrit imprimé pour étancher sa curiosité du monde. Et il aurait sans doute localisé Ivona, poisson dans l’eau de toutes les nouvelles technologies, dans sa galaxie Marconi éclose quelques cinq siècles plus tard.

Bond en avant
Mais quelle galaxie Marconi ? Car – même si plusieurs des intuitions de Marshall McLuhan tiennent toujours la route – cela fait plus de 40 ans que son ouvrage-clé (*) est paru, alors que le medium en pleine essor était la télévision. La technologie a évolué depuis… or n’est-ce pas elle qui, selon notre auteur, conditionne les médias et donc les messages qui s’y véhiculent ? Tant que la loi de Moore ne se dément pas, selon laquelle, pour le même prix, les performances des TIC (technologies de l’information et de la communication) sont multipliées par deux tous les 18 mois, un impressionnant bond en avant a été effectué depuis qu’elle a été énoncée : plus d’une vingtaine de duplications jusqu'à ce jour…
(*) Understanding Media: The Extensions of Man, de Marshall McLuhan, paru chez McGraw-Hill en 1964.

Médaille Fields
Pas nécessaire de faire appel aux lauréats de la Médaille Fields (le Nobel des mathématiques, tous les 4 ans) de cette année, que ce soit le Russe Stanislav Smirnov (un Genevois titre la presse romande, puisqu’il y enseigne) ou Ngo Bau Chau (de Hanoï, naturalisé Français il y a quelques mois, professeur à Princeton et Chicago notamment), Cédric Villani (né à Brive-la-Gaillarde) ou l’Israélien Elon Lindenstrauss, il suffit d’écouter la réponse d’Ivona : c’est une multiplication par plusieurs millions, qui équivaut au total de la progression moyenne de 3% par an que l’on a connu dans ce domaine depuis l’invention de Gutenberg vers 1400.

Guerres de religion ?
Revenons à nos moutons – donc au sujet qu’ont sélectionné nos deux comparses : Facebook… mais sous quelques angles particuliers.

Ivona est témoin de la passion avec laquelle divers utilisateurs défendent les choix qu’ils ont été amenés à faire – qu’il s’agisse de matériel (Apple ou PC… et/ou i-quelque-chose ?), de système d’exploitation (pourquoi pas Linux ?), de navigateur (il commence à en pleuvoir au point que certains s’interrogent gravement sur la date du décès d’Internet Explorer)… et, leur empire s’étendant désormais à la planète entière, les réseaux sociaux.

Elle a noté que Francis Pisani, journaliste freelance qui s’est progressivement focalisé sur les nouvelles technologies et leur impact sur la société, a abordé ce thème fin juillet, dans son blog Transnets (
http://pisani.blog.lemonde.fr/). Après avoir souligné qu’il a goûté un peu à tout, celui-ci remarque que le choix de l’ouverture fait par Google lui permet d’être omniprésent (ce qui lui donne un pouvoir immense mais problématique), tandis qu’Apple, en pleine croissance dernièrement, offre à ses utilisateurs une protection qui les rassure mais menace d’étouffer les possibilités d’innovation non prévues par son grand manitou. C’est là que surgit Facebook, partout comme Google mais doté d’une pulsion visant à centraliser les informations de ses centaines de millions d’utilisateurs et de ceux qui gravitent sur ses satellites.

Francis Pisani met en garde, ceux qui sont tentés de se transformer en défenseurs d’un bord ou d'un autre et note l’émergence de nouvelles guerres de religion, avec constitution de chapelles et de partis (notamment autour d’Apple, Androïd, Open source, en attendant les amis de Facebook…).

Gouverner un État virtuel ?
Coïncidence ? Dans le numéro du 24 juillet de The Economist, Till a coché un article sur Facebook : Social networks and statehood - The future is another country. Le sous-titre précise : Despite its giant population, Facebook is not quite a sovereign state - but it is beginning to look and act like one.

Qu’est-ce que cela cache ? Le constat est que la population en réseau de Facebook se situe désormais entre celles des États-Unis ou de l'Union européenne et celles de l'Inde ou de la Chine. Il ne s'agit bien sûr pas d'un pays au sens conventionnel du terme mais Facebook permet à nombre de gens d'y faire diverses causes communes et d'y prendre partiellement en main leur destin. Il constitue aussi, comme bien des États, un lieu de sentiment d'appartenance, ne serait-ce qu'imaginée, pour des millions de gens. Des passerelles, voire des viaducs, en arrivent à se tisser entre cyber-monde et réalité.

Ce que l'on pourrait appeler sa gouvernance reste peut-être embryonnaire mais, sur une ligne de crête pas évidente entre une liberté orientée et un total laisser-faire, Facebook a néanmoins expérimenté une relation avec la base en lui donnant quelques occasions de voter sur des évolutions envisagées. Il a également pris des initiatives à retombées économiques (ex. : monnaie virtuelle Facebook). L'article passe également en revue quelques cas de relations, parfois négociées parfois plus musclées, avec certains États.

L’état-civil et les pompes de la privacy
Est-ce Ivona en effleurant son clavier ou Till qui extrait son exemplaire papier du fond de son porte-document ? C’est tout frais de quelques jours (
http://www.letemps.ch/ – 20 août) et on peut le parcourir, signé par Mehdi Atmani dans le quotidien suisse romand, Le Temps : Des millions de morts hantent Facebook – avec un sous-titre également : Plus de 1% des profils actifs sur le réseau social appartiennent à des utilisateurs décédés. A terme, faudra-t-il léguer nos données numériques ?

Rappel obligé : Facebook compte plus de 500 millions d’utilisateurs à travers le monde (près de 20 millions en France ?). Selon un consultant genevois : Sur l’ensemble des profils existants, 100 millions représentent des pages déchets, scams ou spams Et parmi les 400 millions qui restent, combien de morts ? Avec le taux de mortalité mondial fourni par les Nations unies, entre 3 et 4 millions, estime-t-il. D’autant que les personnes âgées s’y intéressent de plus en plus (6,5 millions d’utilisateurs de plus de 65 ans rien que pour les États-Unis - trois fois plus qu’un an plus tôt). Questions : Qu’advient-il de notre identité en ligne lorsque nous mourons ? Nos données, mots de passe….sont-ils transmissibles ? Comment garantir la protection de la vie privée du défunt ?

Depuis bientôt un an, Facebook met à la disposition un formulaire permettant de signaler le décès d’un ami, se charge de vérifier auprès des proches, et délègue à la famille le contrôle du compte. Mais d’autres informations privées du défunt restent sur la Toile. Il existe des compagnies américaines spécialisées dans le nettoyage des données numériques des utilisateurs décédés, moyennant 10 à 30 dollars par an. Chaque jour, ou chaque mois, selon l’option choisie, on envoie un courriel auquel il est impératif de répondre. Une fois l’acte de décès virtuel établi, les données personnelles sont détruites et la communauté virtuelle du défunt est informée.

S’agissant de la Suisse romande, l’auteur de l’article indique que les sociétés de pompes funèbres semblent n’avoir pas encore été confrontées à cette question mais que, déjà, des notaires recommandent d’indiquer, dans un document annexe au testament, l’ensemble de ses données numériques.

mardi 17 août 2010

Entre les deux… (10)

Raison versus rationalité
On croit souvent que l’hémisphère gauche a un monopole sur la raison. Non, et on en revient à la distinction entre le quoi et le comment (whatness / howness). Il est vrai que c’est cet hémisphère qui exécute le mieux ce qui est logique, séquentiel et explicite.

Mais d’autres raisonnements moins explicites (déduction et résolution de problèmes comprises) dépendent du droit. L’amygdale de droite, notamment, fait le pont entre celui-ci et les émotions, ce qui contribue au déclenchement du plaisir de la découverte et de la prise de conscience (insight) (*). Cela se passe généralement quand on n’est pas trop concentré. Par ailleurs, la capacité qu’a l’hémisphère droit de détecter des anomalies, aide à s’apercevoir de l’incongruité d’hypothèses antérieures.
(*) Remarque personnelle : relire Essai sur l’invention dans le domaine mathématique, de Jacques Hadamard (1865-1963). Ce célèbre mathématicien, auteur de bien des découvertes dans son domaine, était par ailleurs distrait : c’est ce qui a notamment inspiré le personnage du Savant Cosinus.

Les mathématiques font appel aux deux hémisphères. Celui de droite joue un rôle important pour les calculs – notamment pour l’addition et la soustraction – et c’est sur lui de préférence que les calculateurs prodiges se reposent. Les tables de multiplication, en revanche, relèvent de l’hémisphère gauche. Le raisonnement déductif met en jeu les deux côtés à la fois : zones du langage à gauche et celles du visuel-spatial à droite. L’auteur souligne ici le rôle du précunéus (à cheval entre les deux hémisphères, légèrement en arrière sous la calotte crânienne) qui s’interconnecte profondément, et avec l’émotion et avec le sens de soi (il est en revanche au repos pendant le sommeil ou sous anesthésie), et qui se manifeste quand il s’agit de se placer dans la perspective du "je".

On verra aussi par la suite que l’hémisphère droit a un sens intuitif des nombres dont, approximativement leur grandeur relative. Le gauche est précis mais il n’a pas l’intuition de ce qu’il fait : il suit des règles et manipule des symboles. Tant que l’on est dans le quantitatif absolu, on reste dans l’hémisphère gauche. A partir du moment où on raisonne en termes de relations, le droit reprend la main.

Corps jumeaux
L’émotion est inséparable du corps qui la ressent – elle est à la base de notre engagement dans le monde. C’est l’hémisphère droit qui rend possible notre compréhension empathique, celle de ce que les autres ressentent par ce qu’expriment le langage du corps, ou le ton de la voix.

Chaque hémisphère détient une image de la partie opposée du corps mais seul le droit a accès aux deux côtés à la fois. Ce dernier en a une expérience vivante et identitaire (c’est l’en-soi de Jean-Paul Sartre, le Je suis un corps de Gabriel Marcel, le Leib en allemand, proche de live en anglais) ; expérience plus détachée de la part du gauche (le pour-soi, le J’ai un corps, le Körper en allemand, proche de corpse en anglais). Ce qui veut dire que si le lobe pariétal droit ne fonctionne plus, ce n’est pas seulement une représentation du monde qui disparaît mais de quelque chose de lié de façon vivante et affective à notre relation au monde – ce qui déclenche des troubles sérieux (dysmorphie, anorexie nerveuse…)

De plus, l’hémisphère non endommagé (le gauche) n’est en relation qu’avec la partie droite du corps et pas avec la gauche. Et il se représente le corps comme un assemblage de morceaux, ce qui peut faire croire à un patient que sa main gauche appartient au malade du lit voisin, ou encore à sa mère… D’autres en arrivent à penser qu’elle est télécommandée par des forces extérieures et vient se poser sur lui pour l’ennuyer.

Par ailleurs, une lésion de l’hémisphère droit entraîne une désorganisation de l’intégration corporelle du soi : ce corps peut alors se réduire à des pulsions (ex. : appétit excessif pour le sexe ou pour la nourriture) qui sont comme détachées du comportement naturel de l’individu en question.

S’agissant de l’équilibre sympathique / parasympathique, il faut rester prudent quant aux conclusions que l’on voudrait en tirer car elles ne sont pas pour le moment d’une évidente clarté. On se souviendra néanmoins que le premier système (le sympathique qui régule notamment les battements de cœur et la pression sanguine sous le coup de l’émotion, ainsi qu’à des moments d’incertitude) semble contrôlé plutôt par l’hémisphère droit, tandis que le second (plus orienté vers ce qui est familier et qui favorise une certaine relaxation) l’est par le gauche.

Le significatif et l’implicite
On sait que, plus que l’autre, l’hémisphère gauche dispose d’un vocabulaire étendu et d’un syntaxe subtile et complexe : cela élargit notre capacité de dresser une carte du monde et d’explorer les relations causales entre les choses. Il joue néanmoins sur un monde représenté, où les signes se substituent à l’expérience.

Ce n’est pas le cas sur le plan auditif. Ce que l’on appelle le cortex auditif, que l’on situe à gauche, ne décode pas des sons mais traite des signes déjà élaborés qui en sont une représentation. Idem sur le plan visuel-spatial. On verra bientôt aussi que c’est l’hémisphère droit qui sait le mieux apprécier la musique.

Même s’il se sent chez lui en matière de langage, c’est sa forme que l’hémisphère gauche contrôle, bien plus que sa signification – sur ce dernier point, il faut renvoyer l’ascenseur à son voisin de droite. Qu’il s’agisse de percevoir ou d’exprimer, ce dernier dispose d’un certain vocabulaire et d’une syntaxe – non tant pour jouer avec que pour comprendre ce que les autres veulent dire, et globalement et dans un contexte (ex. : la morale d’une histoire, la fine pointe d’une plaisanterie, l’emploi d’une métaphore, de la poésie…) Il s’appuie notamment sur l’intonation. Il s’y prend de façon pragmatique, pas comme un ordinateur.

L’hémisphère droit se spécialise dans la communication non-verbale, l’implicite, les perceptions inconscientes (ex. : à partir d’expressions du visage, en moins d’une demi-seconde), le mensonge à la différence de la plaisanterie… On sait que l’écriture a souvent du mal à faire passer ce qui est humainement important et les situations chargées d’émotion, tandis qu’une tape sur l’épaule, une main que l’on serre, un regard… peuvent en dire bien plus.

Le "moi" dont il est ici fait état est avant tout relationnel et social. En quelque sorte, un hémisphère gauche endommagé qui prive de l’usage de la parole, c’est moins grave que si c’est le droit : le handicap est beaucoup plus grand – la signification se situe bien au-delà des mots.

The Master and his Emissary – The divided brain and the making of the Western world – Iain McGilchrist – Yale University Press – 2009 – 597 pages..

Le présent billet fait suite à celui du 15 août. Il fait partie d’une séquence sur le Cerveau commencée le 4 juin 2010 (voir la liste des thèmes dans la marge de droite). Il n'est pas exclu qu'au cours de la traduction et en cherchant à condenser, il y ait eu des erreurs ou une mauvaise compréhension : se référer directement à l'ouvrage mentionné ci-dessus.
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dimanche 15 août 2010

Entre les deux… (9)


Réceptivité émotionnelle
L’hémisphère droit est plus rapide et plus précis que le gauche pour détecter les expressions du visage qui traduisent des émotions. Il en va de même pour l’intonation de la voix et les gestes. Si cet hémisphère est endommagé, une telle capacité est entravée. C’est aussi de ce côté que se trouve la mémoire émotionnelle. Notons néanmoins qu’il se concentre sur l’expression des yeux tandis que l’hémisphère gauche s’intéresse davantage au bas du visage et à la bouche (on est alors dans un registre ami / ennemi).

On a déjà mentionné que c’était l’hémisphère droit qui était capable de reconnaître le caractère unique d’un visage. On apprend ici qu’il lui porte attention à un deuxième titre : y lire des émotions. Il fait aussi le lien entre ces deux aspects – comme on le constate dans la relation de l’enfant avec sa mère (idem pour la voix). Cela est notamment dû à la perception globale (et non une agrégation de parties) qui le caractérise. Le visage sert aussi de point de départ pour apprécier l’âge, le sexe, ainsi que le caractère attirant ou non d’une personne.

Revenons à la reconnaissance des visages grâce à l’hémisphère droit : une telle capacité remonte assez loin dans la chaîne de l’évolution : c’est ainsi que les moutons arrivent à se souvenir, plusieurs années après, de visages humains ou de la face de leurs congénères (remarque personnelle : relire le conte d’Alphonse Daudet sur la Mule du pape).

Expressivité émotionnelle
A la capacité de percevoir les émotions comme on vient d’en faire état, s’ajoute le rôle vital qui est joué par l’hémisphère droit pour les exprimer à l’aide du visage, de la voix, ainsi que des positions du corps. D’une façon générale (sauf pour la colère), le cerveau droit est clairement dominant pour cette expression des sentiments (on remarque a contrario qu’il y a des enfants autistes qui n’en sont pas capables). C’est cet hémisphère qui déclenche les expressions du visage, en réponse à des émotions ou à de l’humour – notamment par le sourire ou par le rire – et exprime (ce qui est propre aux humains) la tristesse par des larmes.

A cet égard, le côté gauche du visage, qui est sous son contrôle, est le plus impliqué pour exprimer les émotions – et c’est celui qui est examiné le plus attentivement pour les percevoir. Une chose curieuse pourtant : les échanges émotionnels étant conditionnés par le milieu culturel auquel on appartient, il se révèle difficile d’en décoder les jeux subtils sur la partie gauche du visage, d’une culture à l’autre. Même si c’est moins riche, on se rabat alors sur l’observation de sa partie droite. La spécialisation qui privilégie le côté gauche se traduit, depuis 2000 à 4000 ans et de façon quasi-universelle, dans la manière de bercer : de la part de la mère aussi bien que de l’enfant, c’est de préférence cette face-là que l’autre peut observer en priorité – les chimpanzés et les gorilles ont tendance à se comporter de façon analogue.

Différences dans l’affinité émotionnelle
Nous venons de le voir, l’hémisphère droit donne une signification émotionnelle à ce que nous percevons et joue un rôle extrêmement important dans l’expression de notre personnalité. Ce qui ne veut pas dire que l’hémisphère gauche est hors jeu. Où se situe la différence, outre qu’il s’intéresse à la partie inférieure du visage ?

Le gauche s’attache également à des aspects plus superficiels et sociaux de l’émotion, ainsi qu’à la représentation consciente de celle-ci. Il se manifeste aussi, tant qu’on en reste à des expressions relativement neutres (ex. : peinture abstraite non-émotionnelle).

Bien des hypothèses ont été avancées quant au partage des rôles entre les deux hémisphères à ce sujet – mais peu semblent avoir résisté à l’épreuve des faits. Un certain consensus existe néanmoins pour rattacher la colère à l’hémisphère gauche, tandis que le droit serait mieux en phase avec la tristesse – des émotions plus positives faisant appel à l’un comme à l’autre. Il semble aussi que, tant sur le registre positif que sur le négatif, la capacité d’établir des liens avec autrui ainsi que l’empathie relèveraient plutôt du droit, alors que la rivalité et la confiance en soi-même seraient traitées par le gauche.

Il y a aussi la question de la perception des couleurs : leur identification consciente viendrait de l’hémisphère gauche, alors pourtant que leur perception dans l’imagerie mentale est attribuée au droit. Les tests neuropsychiques et l’étude des lésions du cerveau portent à conclure que ce dernier est mieux outillé pour percevoir et discriminer les couleurs.

En approfondissant un peu, le droit préfèrerait le vert (ainsi que ce qui est orienté horizontalement), tandis que ce serait le rouge (et le vertical) qui aurait les faveurs du gauche. Or le vert – que l’on associe souvent à l’innocence de la nature et à la jalousie – a aussi à voir avec la mélancolie : rappelons-nous que, dans les temps médiévaux, au côté gauche du corps on attribuait un caractère atrabilaire… et que, par la suite, le spleen, la mélancolie, la passion et le sens de l’humour ont également été rangés de ce même côté.

Il ne faut en fait pas se limiter à une simple analyse comparative entre les deux hémisphères (qui, en termes d’évolution, correspondent aux développements des plus récents du cerveau parmi les espèces) mais prendre en compte des zones plus anciennes qui se situent à l’arrière. Les recoupements à partir de cas où ce sont soit le pôle frontal droit, soit le gauche, soit ces zones en arrière qui ont été endommagés, conduisent aux conclusions ci-après, relatives aux dérives maniaques (excès d’euphorie et d’activité) ou dépressives.

Ce serait le pôle frontal droit qui favoriserait les tendances ou phases dépressives – d’autant plus, si les autres zones mentionnées se trouvent avoir été inhibées… idem pour le pôle gauche pour les tendances ou les phases maniaques. Dans les cas où, pour ces autres zones, il n’y a pas de lésion irréversible et qu’on peut donc les stimuler, on peut envisager un traitement médicamenteux (ex. : avec des antidépresseurs). Par ailleurs, selon la localisation du déséquilibre d’une zone à l’autre, le cas de la dépression peut se traduire par une apathie (ex. : si c’est une zone arrière droite qui est inhibée) ou par un état d’angoisse (ex. : lésion de l’hémisphère gauche) – une analyse plus fine conduisant à des conclusions plus nuancées.

The Master and his Emissary – The divided brain and the making of the Western world – Iain McGilchrist – Yale University Press – 2009 – 597 pages.
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Le présent billet fait suite à celui du 13 août. Il fait partie d’une séquence sur le Cerveau commencée le 4 juin 2010 (voir la liste des thèmes dans la marge de droite). Il n'est pas exclu qu'au cours de la traduction et en cherchant à condenser, il y ait eu des erreurs ou une mauvaise compréhension : se référer directement à l'ouvrage mentionné ci-dessus.

vendredi 13 août 2010

Entre les deux… (8)

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Différence dans la similitude
Ce serait une erreur de croire que chacun des deux hémisphères se borne à assurer une fonction spécifique de traitement de l’information, l’un mettant en valeur ce qui est différent et l’autre ce qui est similaire. Ce qui se passe doit être envisagé à un tout autre niveau : ils contribuent à fonder un monde au sein duquel nous cherchons justement à comprendre comment et l’un et l’autre fonctionnent.

Selon l’hémisphère gauche, l’individu est un univers à lui tout seul, où s’accumulent une infinité de moments qui se succèdent, des expériences, des perceptions… tandis que le droit considère ce qui précède comme un tout. Quelqu’un qui présente des déficits de l’hémisphère droit peut en arriver à croire qu’il a affaire à plusieurs personnes de suite et à plusieurs endroits – et même qu’il y a des imposteurs parmi celles-ci – alors qu’il s’agit à chaque fois de la même personne.

Pourtant, ce à quoi l’un et l’autre hémisphères font face est, à la fois, tout autant un ensemble agrégé, en relation avec un contexte, qu’un regroupement de parties qui le composent : à cet égard, leur fonctionnement et leur mode d’attention diffèrent.

Personnel versus impersonnel
Ne cherchant pas à se situer dans l’abstrait mais dans un contexte, l’hémisphère droit s’intéresse à ce qui a une qualité personnelle. C’est ce qui fait et sa force et sa faiblesse. Par ailleurs, il se repose de préférence sur une mémoire de nature émotionnelle (on verra plus loin à ce sujet une tendance vers des sentiments de tristesse).

Vivant versus non-vivant
L’hémisphère droit s’intéresse davantage à des individus vivants qu’à des objets que l’homme a fabriqués – c’est, dans ce dernier cas, le gauche qui s’en charge… et qui considère, si besoin, certains êtres vivants comme des choses qu’il peut utiliser ou comme des proies potentielles. Notons cependant que, pour ce que nous venons d’aborder, la nourriture et les instruments de musique se rangent du côté du vivant.

Tourné vers le mécanique, l’hémisphère gauche montre une affinité pour les mots et les concepts relatifs aux outils et à ce qui a été fabriqué par l’homme. Avec un hémisphère droit endommagé, on continue à savoir se servir d’outils (bien que certaines actions en séquence ne soient plus aussi faciles à mener)… mais si c’est le gauche, adieu aux marteaux, clous, clés, etc.

L’hémisphère droit donne la priorité à ce qui se passe effectivement, ce qui nous concerne, ce qui a un sens dans un monde vivant… Il tient également compte de l’environnement. Il arrive que ce soit le gauche qui se trouve le plus à l’aise face à des images non-réalistes, fantastiques ou bizarres, artificielles ou sans grande signification.

Empathie et "Théorie de l’esprit"
Avant de rendre compte de cette sous-partie, il me faut souligner que son titre en anglais (Empathy and “Theory of mind”) m’a d’abord laissé perplexe. Fallait-il traduire par Théorie de l’esprit ou par Théorie de la pensée ? Mais, surtout, qu’est-ce que cela voulait dire ? Sans pousser bien loin mes recherches, je me suis rabattu sur Wikipedia – dont on sait la richesse mais aussi les limites. Comme dans d’autres occasions, la première réjouissance à laquelle il ne faut pas manquer de goûter est de mettre en regard ce qui est rédigé sur le même sujet dans plusieurs langues différentes. J’ai commencé par le français et par l’anglais. Première constatation : Theory of mind existe bien et c’est à Théorie de l’esprit que l’on aboutit en français – quels que soient mon étonnement et mon incompréhension pour ce terme et, plus encore, pour ce qu’il est censé signifier.

En anglais, on explique :
Presumption that others have a mind is termed a theory of mind because each human can only prove the existence of his or her own mind through introspection, and no one has direct access to the mind of another. Jusqu’ici, ça va. Mais la définition à la quelle on aboutit est :
Theory of mind is the ability to attribute mental states – beliefs, intents, pretending knowledge, etc. – to oneself or others and to understand that others have beliefs… etc., that are different from one’s own.

En français, on y va de façon plus ramassée : En sciences cognitives, l’expression théorie de l’esprit désigne les processus cognitifs permettant à un individu d’expliquer ou de prédire ses propres actions et celle des autres agents intelligents. On précise ensuite que le but affiché est de créer une science générale du fonctionnement de l’esprit. Belle révérence à ce qui nous parvient de l’autre rive de l’Atlantique, le même article cite les conférences Macy puis les travaux de Gregory Bateson comme étant à l’origine de ces évolutions conceptuelles – Macy et Bateson sont pourtant inconnus au bataillon de Wikipedia en anglais.

Le titre de la présente rubrique faisant clairement référence à l’empathie, que donnent ces mêmes recherches ? En français,
le concept de Théorie de l’esprit se distingue de celui d’Empathie car il désigne la compréhension de tous les états mentaux, tandis que l’empathie s’applique aux sentiments et aux émotions [qui sont irréductibles à une explication physique – c’est ce qu’on appelle des qualia]. En anglais
Empathy is a related concept, meaning experientially recognizing and understanding the states of mind, including beliefs, desires and particularly emotions of others, particularly emotions of others, often characterized as the ability to put oneself in another’s shoes.

L’un et l’autre article de Wikipedia ont fait l’objet, notamment cette année, de nombreuses révisions depuis leur lancement vers 2004-2005. Les dernières versions datent de juin-juillet. Autres articles de taille un peu conséquente sur le même sujet, en allemand et en russe. Viennent après ceux en espagnol et en italien (Teoria de la / della mente) ainsi qu’en polonais. Quelques uns encore, très succincts. La plupart comportent une rubrique sur l’autisme. Signalons enfin que, en français, la théorie de l’esprit est une faculté propre à l’homme, qu’en anglais on va néanmoins voir du côté des chimpanzés, et que l’article en allemand évoque les chiens.


Revenons à l’ouvrage The Master and his Emissary. A ce stade, l’auteur avance que l’hémisphère droit, qui s’ouvre à la relation entre les choses, s’intéresse plus spontanément aux autres en tant qu’individus et joue un rôle de médiateur pour l’identification empathique (ex. : Si je m’imagine souffrir, mes deux hémisphères sont mis à contribution… mais votre souffrance à vous, elle est pour mon hémisphère droit). C’est lui qui, d’une façon générale, attribue un contenu – émotionnel ou non – à l’état d’esprit de quelqu’un d’autre, en particulier si cela touche à l’affectivité.

Mais il faut que cet autre soit un être vivant. Nous avons une propension à imiter quelqu’un qui agit – et cela de façon plus marquée que quand ça part de notre propre désir volontaire. Mais, si ce qui précède est vrai par rapport à une personne, ça ne l’est plus face à un ordinateur. Ce comportement se trouve chez les primates ; chez l’enfant, il ne se stabilise que vers l’âge de 4 ans ; et certains autistes n’y parviennent jamais. Une absence ou un déficit de l’hémisphère ou du cortex frontal droits vont à l’encontre de l’empathie.

Il faut ici dire un mot à propos des neurones miroirs qui s’activent aussi bien quand nous faisons quelque chose que quand nous observons d’autres personnes faire cette même chose. On en avait initialement identifié dans l’hémisphère gauche, mais depuis qu’on en trouve tout autant dans le droit, la question qui portait sur la capacité d’imiter l’autre s’est déplacée vers la manière dont ça se passe. Lorsqu’il s’agit d’une imitation à visée instrumentale, se sont les neurones miroirs de l’hémisphère gauche qui sont en première ligne. Si c’est à caractère non-instrumental, ce sont ceux de l’hémisphère droit.

The Master and his Emissary – The divided brain and the making of the Western world – Iain McGilchrist – Yale University Press – 2009 – 597 pages.
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Le présent billet fait suite à celui du 10 août. Il fait partie d’une séquence sur le Cerveau commencée le 4 juin 2010 (voir la liste des thèmes dans la marge de droite). Il n'est pas exclu qu'au cours de la traduction et en cherchant à condenser, il y ait eu des erreurs ou une mauvaise compréhension : se référer directement à l'ouvrage mentionné ci-dessus.

mardi 10 août 2010

Entre les deux… (7)


Intégrer versus morceler
Nous poursuivons l’examen de ce qui différencie les hémisphères du cerveau. C’est ainsi que, au sein de l’hémisphère gauche et des régions qui le composent, l’interconnexion est relativement intense, alors que le cortex droit est plutôt en communication avec des régions qui lui sont extérieures. Ceci illustre la tendance du gauche à se référer de préférence à lui-même et à un monde déjà connu. Le droit est, lui, en mesure d’intégrer des informations en provenance des différents sens de la perception et de construire un monde spatial à trois dimensions. De plus, sa mémoire active se maintient sur une plus longue durée, et se dégrade donc moins.

Hiérarchie de l’attention
L’attention exploratoire globale qui le caractérise fait que l’hémisphère droit mène le jeu – et pas seulement à cause d’une anticipation qui ne serait que temporelle. Il sert alors de guide en façonnant l’attention d’un hémisphère gauche qui, dans une phase ultérieure, va s’accrocher à des éléments pré-catalogués comme prioritaires (à titre d’exemple, pour un schizophrène - qui a perdu cette capacité globalisante de l’hémisphère droit - la figure qui illustre le présent billet comporte une foule de petites lettres E... mais il ne reconnaît pas la forme d’un plus grand H qu’ils dessinent pourtant).

Lorsque nous avons le sentiment d'être parvenu à identifier une image, en donnant pour raison que nous l’aurions reconstruite après coup à partir de ses éléments, cette suposée démarche est en quelque sorte une illusion qui prend naissance dans un hémisphère gauche à dominante verbale et proche de la conscience.

On remarque aussi que l’hémisphère droit (qui est globalisant et qui reçoit préférentiellement ce qui lui provient des champs visuel et auditif qui sont sur notre gauche) a cependant accès à la moitié droite de cet espace. Pour l’hémisphère gauche, cela se passe de façon beaucoup plus stricte : seule la moitié droite de l'espace lui est accessible.

On s’en aperçoit chez les patients chez qui le passage entre les deux hémisphères a été sectionné : ceux qui, de plus, ne dépendent que de l’hémisphère gauche n’arrivent plus à prendre en compte la moitié spatiale gauche, au point de ne plus pouvoir lire, se raser ou s’habiller de ce côté-là (voir - très schématiquement - le demi-chien qui est tout ce qu'un patient de ce type parvient à le dessiner, dans l’illustration qui introduit ce billet). Soyons clair : ce ne sont pas des questions de mauvaise vision ou de surdité – c’est dans le cerveau que cela se passe.

Constatation supplémentaire : livré à lui-même, puisque l’hémisphère droit est neutralisé, le gauche semble chercher à surcompenser en portant une attention accrue à la moitié droite de l’espace avec laquelle il est en relation – et ce dans son propre registre qui consiste à privilégier les éléments plutôt que l'ensemble. Exemple : un patient dans ce cas et qui était sur le point de franchir le pas d’une porte, est resté scotché à fixer des yeux les gonds qui étaient sur la droite.

Les observations que l’on vient de faire ne se transposent pas quand c’est l’hémisphère droit qui fonctionne seul (il continue d’avoir accès à la totalité de l’environnement spatial). Il est probable que ce soit cet hémisphère qui contrôle la coordination du mouvement des yeux. Par ailleurs, non seulement l’hémisphère gauche prend le relais à partir de ce qui lui a été fourni par le droit, mais il lui restitue ensuite ce à quoi il est parvenu. Il faut enfin noter que par le biais du pont jeté entre les deux hémisphères (corps calleux), le droit a une capacité inhibitrice sur le gauche, plus importante que celle en sens inverse.

Le tout versus les parties
A l’opposé de l’hémisphère gauche, le droit voit donc d’abord un tout et non une somme de parties : sa recherche relève de la reconnaissance des formes complexes. Exemple de cette démarche : un dalmatien dans l’ombre tachetée d’un arbre pas trop touffu ; ou une tenue de camouflage. Ils sont difficiles à repérer mais cela devient plus évident si une partie se détache en plein soleil sur un fond plus homogène – c’est à ce moment qu’on a la surprise de les découvrir.

Revenons au cas de personnes dont le passage entre les hémisphères a été sectionné : ils parviennent difficilement à faire le lien entre quelque chose qu’ils ont vu et ce qu’on leur donne à tâter de la main droite (qui est commandée par l’hémisphère gauche), alors que cela va nettement mieux avec la main gauche.

Graphiquement, ceux dont l’hémisphère droit est endommagé ont grand mal à dessiner un ensemble : pour le dessin d’un bonhomme, la position des bras ou du tronc pourra être aberrante – si jamais ils y figurent. Mais si c’est l’hémisphère gauche qui a été atteint, le dessin de l’ensemble – même appauvri – sera beaucoup plus convenable. Ce qui vient d’être évoqué ne se limite pas au seul champ visuel ; il inclut notamment l’ensemble de la perception et la motricité.

Contexte versus abstraction
Non seulement l’hémisphère voit chaque chose comme un tout mais aussi dans son contexte. Le gauche, en revanche, s’appuie sur des étiquetages (ex. : il déduit qu’on est en hiver parce qu’il a trouvé janvier). Ceci a son importance en matière de langage, seul l’hémisphère droit sachant en traiter les aspects autrement qu’à la lettre – grâce à quoi il peut accéder au sens de l’humour… auquel les schizophrènes, qui ont un déficit de ce côté-là, ne parviennent pas.

Le gauche s’accroche, en revanche, à la cohérence logique interne – ce qui peut être une force dans les cas où il faut se dégager de certaines fausses pistes de l’intuition (ce qui arrive parfois pour la philosophie). On est alors dans le domaine de l’abstraction (on s’extrait du contexte) qui, couplé au raisonnement par catégories, se traduit par une plus grande capacité intellectuelle.

L’hémisphère gauche stocke une information qui demeure relativement invariante en dépit du contexte, tandis que le droit a affaire à ce qui existe effectivement dans le monde réel. Le langage de cet hémisphère provient de choses enracinées dans leur contexte, et il s’occupe des relations que ces choses ont entre elles. Les concepts, les mots, la synthèse abstraite… relèvent de l’hémisphère gauche. Dès que celui-ci occupe le devant de la scène, il masque que son alter ego, à droite, dispose pourtant d’un vocabulaire plus riche qui comporte des mots parfois assez longs, inhabituels et ne se raccrochant pas forcément à des images.

Autre élément de différentiation : l’emploi de symboles à multiples ramifications (par ex. le symbole de la rose) par l’hémisphère droit, par opposition à ceux à signification limitée (ex. feu rouge = stop) par le gauche. Capacité enfin de la part de l’hémisphère droit de comprendre les métaphores – tandis que le gauche ne s’en tient qu’à des formes dégradées (par ex. ce que l’on appelle des clichés) et peut, dans de tels cas, parfois faire illusion.

Éléments individuels versus catégories
L’hémisphère droit est le mieux équipé pour distinguer des exemples spécifiques au sein de catégories. C’est grâce à lui que nous pouvons identifier des lieux, des visages, des voix… Il est donc d’abord concerné par le côté unique ou l’individualité des personnes ou des choses, vivantes ou non.

Côté hémisphère gauche, ce sont les catégories, ce qui est le plus général, les objets non-spécifiques… qui l’emportent. Sa supériorité se manifeste pour identifier des formes simples. Dans certains cas particuliers (ex. : excès de dopamine, médicaments pour la maladie de Parkinson), et même un peu chez chacun d’entre nous… l’hémisphère gauche a tendance à s’emballer et se met à rassembler et à catégoriser pour son propre compte plutôt que de recueillir ce qui lui vient de son voisin de droite… parfois dans une ambiance de collectionnite aigue.
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The Master and his Emissary – The divided brain and the making of the Western world – Iain McGilchrist – Yale University Press – 2009 – 597 pages.
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Après une pause juilletiste, le présent billet fait suite à celui du 7 juillet. Il fait partie d’une séquence sur le Cerveau commencée le 4 juin 2010 (voir la liste des thèmes dans la marge de droite). Il n'est pas exclu qu'au cours de la traduction et en cherchant à condenser, il y ait eu des erreurs ou une mauvaise compréhension : se référer directement à l'ouvrage mentionné ci-dessus.

samedi 7 août 2010

Entre les deux… (6)


Nous venons de nous intéresser à l’asymétrie qui caractérise notre cerveau. Voyons maintenant plus en détail ce qu’y font les deux hémisphères. Nous aborderons les sentiers de la connaissance, avant de nous arrêter sur un série de mises en opposition : largeur d’éventail / focalisation ; l’éventuel / le prévisible ; rassembler / diviser ; le tout / les parties ; contextuel / abstrait ; individualités / catégories ; personnel / impersonnel ; le vivant / le non-vivant ; rationnel / irrationnel… en passant par des développements sur : la hiérarchie de l’attention ; les différences dans la similitude ; l'empathie et penser à la place de l'autre ; l’asymétrie, la réceptivité et l’expressivité émotionnelles ainsi que les différences dans l’affinité émotionnelle ; les corps jumeaux ; le significatif et l’implicite ; la musique et le temps ; la profondeur ; la conscience de soi et le timbre émotionnel ; le sens moral ; le soi ; le problème devant-derrière. Vaste programme donc, qui occupe 15% de l’ouvrage et dont nous allons déguster quelques extraits concentrés à la petite cuiller.

Nous avons déjà pu identifier d’importantes différences entre les deux hémisphères, en termes de localisations anatomiques et fonctionnelles. Tout significatif que cela soit, a-t-on pour autant épuisé le sujet ? Une approche analytique en effet, tend à mettre l’accent sur les différentes parties étudiées et à restreindre une activité dans une partie délimitée du cerveau, quitte à laisser dans l’ombre le fonctionnement dynamique d'ensemble.

Nous avons aussi vu que – chez l’homme comme pour la plupart des mammifères – l’hémisphère droit était plus long, plus large et plus lourd que le gauche. Ce dernier ne prend sa revanche que dans l’aire pariéto-occipitale postérieure et l’on peut, dès la 31ème semaine de la grossesse, y identifier le développement de celle de la parole.

On constate aussi une meilleure communication des neurones entre les différentes parties de l’hémisphère droit (imagerie globale), alors que, pour le gauche, cette communication se fait de préférence à l’intérieur de chaque région. Différences aussi, au plan neurochimique pour la sensibilité aux hormones (ex. : tostérone du côté droit) ou aux neurotransmetteurs (ex. : dopamine, à gauche). Mais c’est surtout lorsqu’on va et vient du qu’est-ce que c’est ? (whatness) au comment ? (howness) que les véritables oppositions apparaissent.

Sur les sentiers de la connaissance
Ne raisonnons donc pas trop à partir de fonctions localisables mais plutôt comme s’il s’agissait de réseaux fonctionnant comme un tout.

Pour étayer ce que nous cherchons, diverses situations peuvent être étudiées : les cas de personnes avec une lésion dans le cerveau ; la désactivation temporaire de l’un des hémisphères en y injectant un anesthésiant ; l’émission, d’un côté seulement, de stimuli artificiels (visuels ou auditifs) ; le cas où l’on a sectionné le corps calleux qui relie les deux hémisphères – la personne est dans l’incapacité, par exemple, de nommer un objet qui se trouve dans son champ visuel gauche, alors qu’il arrive à le désigner de la main ; les différentes techniques (électro-encéphalogramme, imagerie du cerveau, résonance magnétique…).

Il faut néanmoins tenir souvent compte du QI, du fait que le sujet est droitier ou gaucher, du sexe, de la complexité des tâches… De plus une approche prise isolément ne suffit pas et, à l’opposé, le cumul de diverses approches peut ne pas aboutir à un ensemble très cohérent. On parvient néanmoins à discerner des différences qui caractérisent chaque hémisphère.

Large éventail et flexibilité versus focalisation et ancrage
Importance de l’attention : notre cerveau nous met en relation avec ce qui existe en dehors de nous – mais selon des aspects qui dépendent de la nature de notre attention.

Lorsqu’il s’agit d’utiliser le monde à notre avantage, il nous faut être sélectif. Cela implique un certain filtrage opéré sur une sorte de copie virtuelle, une représentation que nous nous en sommes faite à partir d’expériences antérieurement accumulées. Cette capacité à visée utilitaire relève de l’hémisphère gauche et d’une attention focalisée. L’hémisphère droit fait appel à un spectre d’attention plus large et plus flexible, qui dépend moins de schémas préconçus

A partir de fonctions qui se rattachent à certaines zones du cerveau, la neuropsychologie ordonne l’attention selon un axe d’intensité (vigilance, attention soutenue, vivacité) et un autre de sélectivité (focalisée ou répartie). L’étude des lésions, par exemple, tend à montrer que ces fonctions sont présentes dans l’hémisphère droit, à l’exception de la sélectivité focalisée qui caractérise le gauche. C’est ainsi que, selon les lésions, les personnes qui ne peuvent s’appuyer que sur l’hémisphère gauche, partent de préférence des éléments avant de reconstituer un tout – tandis que celles qui ne peuvent s’appuyer que sur l’hémisphère droit privilégient une approche plus globale.

Ce qui est nouveau versus ce qui est déjà connu
Nous avons eu l’occasion de rappeler que l’hémisphère droit était en charge d’une vision plus périphérique. C’est aussi par lui que nous appréhendons ce qui est nouveau. Il est d’ailleurs meilleur réceptacle de la noradrénaline et l’on observe des modifications préférentielles dans l’hippocampe droit. Il en va de même pour l’apprentissage relatif à de nouvelles informations, et de nouveaux savoir-faire. Une fois ceux-ci acquis, l’hémisphère gauche prend le relais, comme sélectionneur plus efficace parmi ce qui est connu et prévisible. En revanche, le droit reprend l’avantage dans les situations moins prévisibles – cela vaut aussi pour une bonne partie des mammifères.

L’éventuel possible versus le prévisible
Une personne ayant une lésion au lobe frontal droit peut ne plus arriver à faire face à de nouvelles situations et cherche alors, de façon inappropriée, à reproduire des réponses qui avaient antérieurement fait leurs preuves. Devant un problème à résoudre, l’hémisphère droit présente différentes solutions : celles-ci restent disponibles pendant que les autres sont en cours d’examen – à la limite, il se fait l’avocat du diable.

Ce qui précède ne se cantonne pas au seul champ visuel et joue pleinement du côté verbal. Alors que l’hémisphère gauche opère un tri très sélectif sur les significations et sur les mises en relation des mots, le droit va chercher beaucoup plus loin – d’où un style plus créatif. Cela vaut, de plus, à un méta-niveau, au point de pouvoir utiliser ce que fait l’hémisphère gauche, alors que la réciproque n’est pas vraie.

A cet égard, plutôt que de faire un effort de volonté (par exemple, quand on a un mot sur le bout de la langue) allant dans le sens d’une plus grande focalisation, il peut être préférable de s'en abstenir, de se relaxer, afin de parvenir à la solution. On fait ainsi appel à une plus grande créativité, aussi bien intellectuelle qu’émotionnelle, celle-ci pouvant aussi se déployer lorsque l’hémisphère gauche est sous effet de choc. Il faut néanmoins reconnaître qu’il arrive que la créativité relève des deux côtés à la fois. A preuve qu’elle est affectée dans les cas où le corps calleux, qui établit la jonction entre les deux hémisphères, a été sectionné – c’est donc une fonction importante qu’il assume.


The Master and his Emissary – The divided brain and the making of the Western world – Iain McGilchrist – Yale University Press – 2009 – 597 pages.
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Après une pause juilletiste, le présent billet fait suite à celui du 25 juin. Il fait partie d’une séquence sur le Cerveau commencée le 4 juin 2010 (voir la liste des thèmes dans la marge de droite). Il n'est pas exclu qu'au cours de la traduction et en cherchant à condenser, il y ait eu des erreurs ou une mauvaise compréhension : se référer directement à l'ouvrage mentionné ci-dessus.

lundi 2 août 2010

Attention aux courants d’art


La Wallace Collection se trouve à Londres. Ouverte au public depuis 1900, c’est un musée qui renferme ce dont la veuve du collectionneur et philanthrope Richard Wallace (1818-1890 – le même que celui des Fontaines Wallace parisiennes) avait fait don à l’État britannique en 1894. Sa collection de peintures est une des plus riches d’Angleterre – elle n’est surpassée que par celle de la National Gallery. On y trouve notamment de nombreuses œuvres de ce que l’on appelle les peintres rococo français du XVIIIe siècle.

Décadence et épuisement
Le critique britannique Ben Lewis qui, fin mai dernier, a signé dans le mensuel Prospect un article intitulé The dustbin of art history, rappelle que dans un Ancien Régime corrompu et décadent, ce mouvement faisait l’éloge de la frivolité, du luxe et du dilettantisme. Mais là n’est pas l’essentiel de son propos : il profite du fait que Damien Hirst, un peintre contemporain, a exposé quelques unes de ses œuvres à la Wallace Collection – donc à proximité des salles consacrées à l’art rocaille français – en octobre 2009, pour affirmer que nous vivons actuellement en ce domaine une période de décadence et d’épuisement.

Sous un titre assez fantaisiste, l’article de Ben Lewis a fait l’objet d’une traduction beaucoup plus fidèle, pour paraître deux mois plus tard dans Courrier International. Une partie de mon billet est redevable des formulations que j’y ai trouvées, et dont je remercie sincèrement le traducteur.

De telles périodes ont quelque chose de paradoxal. Le rococo était pourtant un style éminent lorsqu’il a sombré puis disparu avec la Révolution de 1789 : ainsi les commandes passées à François Boucher (voir notamment sa Toilette de Vénus) s’étaient avérées pour lui de plus en plus lucratives. Au XVIe siècle, la Renaissance italienne avait déjà débouché sur le maniérisme (ex. : Suzanne et les vieillards d’Alessandro Allori). Plus près de nous, l’académisme de la fin du XIXe siècle fit la fortune et la célébrité de bien des artistes (sont cités Le Jour de William Bouguereau et 1814 de Jean-Louis Meissonier), alors qu’à l’aube du siècle suivant leur réputation et leur valeur marchande se sont effondrées.

Un mécanisme bien actuel
Ben Lewis en démonte le mécanisme. Au départ, ce sont bien des concepts nouveaux, des procédés, des techniques, des thèmes artistiques. Puis vient le temps des formules toutes faites, des citations, de l’exagération, jusqu’à l’autoparodie et l’ossification. Or, pour lui, le conceptualisme qui a été le mouvement dominant de ces trois dernières décennies, ainsi que le projet moderniste, viennent, depuis 10 ans, de connaître un processus similaire : hormis son absurde valeur marchande, il y a dans une grande partie de l’art reconnu à notre époque quelque chose de fondamentalement perverti… Retour sur Damien Hirst, ainsi que Jeff Koons et Takashi Murakami, plus beaucoup d’artistes exposés dans des musées publics.

L’article s’en arrêterait là qu’on pourrait le taxer de prise de position gratuite pour le plaisir d’en afficher une. Mais l’auteur l’illustre de façon relativement détaillée et charpentée par des développements sur quatre thèmes :

- Les formules toutes faites qui en viennent à se décliner en lignes de produits – ce qui l’amène à remarquer qu’un éventail de théories artistiques fumeuses, regroupées sous la bannière du postmodernisme, est apparu pour masquer ce processus : l’originalité est périmée, l’appropriation en vogue, le style mort, le pluralisme à l’ordre du jour.
- Le narcissisme. Malgré les promesses postmodernistes de déboulonner la mythologie de l’artiste, c’est à l’inverse que bon nombre de créations contribuent. Alors qu’entre les mains de Marcel Duchamp, de Man Ray, de Joseph Beuys, un objet (un prêt-à-l’emploi) pouvait être utilisé pour subvertir les définitions fondamentales de l’art (l’urinoir), explorer l’inconscient ou être déployé à des fins symboliques… il exprime désormais l’idée que toute expérience humaine peut devenir de l’art, à partir du moment où l’artiste la présente comme tel.
- Le sentiment. Le conceptualisme – qui s’était donné à l’origine pour mission de dépasser les conventions et d’explorer la perception visuelle – est désormais dénoncé comme une sècheresse. Mais le clinquant de l’art actuel, superficiel, complaisant envers lui-même en vient à en appliquer les styles à des fins sentimentales. Son ambition intellectuelle s’estompe, il n’est même pas émouvant.
- Le cynisme. Celui-ci consiste à embrasser une bonne part des faiblesses qui viennent d’être citées… pour mieux les étouffer. En cette phase finale du modernisme, l’artiste partage un esprit de confession qui avait déjà prévalu du temps du rococo ou de l’académisme. Un sens étonnamment honnête de l’échec et de la faillite des idées en deviennent des composantes fondamentales. Il ironise sur l’adulation et la critique dont son art fait l’objet.

En guise de morale
Alors que le marché jusqu’alors florissant de la peinture académique s’effondrait, des artistes comme Manet, Courbet, Degas, les impressionnistes… avaient – sans le même battage – exposé et attiré l’attention de certains collectionneurs. Contrairement à celle de prédécesseurs qui faisaient la loi dans les Salons, leur réputation survit encore aujourd’hui.

Cela ne vous rappelle-t-il pas quelque chose ?
Les plus anciens, courageux et assidus lecteurs de ce bloc-notes auront peut-être repêché dans un coin de leur mémoire quelques-uns de mes billets, datant de fin 2008. Aux plus curieux qui veulent les découvrir ou les redécouvrir, je suggère de cliquer sur le thème Zapolska, dans la marge à droite de l’écran et de parcourir ceux du 17 décembre (Zapolska et la peinture, Van Gogh puis Impressionnistes et après) et du 18 (Gauguin puis les Nabis).

Actrice polonaise dans la trentaine, ainsi qu’écrivain, Gabriela Zapolska effectue un séjour de 6 années à Paris (1889-95) où elle est par ailleurs devenue correspondante de journaux varsoviens : ses articles ont été publiés sous forme d’ouvrage en Pologne en 1958 (ils totalisent dans les 800 pages) et une partie a été récemment traduite en français. Fréquentant les peintres de l’époque et se rendant dans les Salons, elle a notamment rédigé en 1894 un article de fond (Les nouveaux courants dans l’art, une quinzaine de pages) dont la teneur rejoint, un bon siècle à l’avance, les préoccupations de Ben Lewis.

1894 : une analyse à chaud des derniers jours de l’académisme
Je reprends ici cette phrase d’introduction : Le Salon de Champs-Élysées, distribuait des prix à de gentils petits garçons qui se pressaient sous l'aile protectrice du conservatisme et de la routine. Ayant ainsi fait un sort à l'actualité du moment et dit le mal qu'elle pense de Bouguereau dans la bouche duquel elle met un Ça se vend ! à répétition, digne d'une comédie de Molière (Ben Lewis enfonce aujourd’hui le clou, en lui attribuant : Chaque minute de mon temps coûte 100 francs.), elle peut nous entretenir de ces fameux courants – ou orientations – qu'elle voit se dégager à l'approche de la Fin-de-Siècle.

Zapolska nous propose alors un retour sur les impressionnistes dont les représentants ont à l’époque entre 50 et 65 ans (si Manet est décédé depuis déjà 10 ans, Monet, Degas ou Renoir passeront largement le tournant du siècle). Elle se livre ensuite à une analyse particulièrement fouillée de la démarche de Van Gogh, décédé 4 ans plus tôt. Elle dit aussi son admiration pour Gauguin (45 ans à l'époque), sans oublier son compagnon, Sérusier, et les Nabis qui l'entourent.

A la lecture de The dustbin of art history, on peut s’interroger sur la pertinence de l’analyse de Ben Lewis : qui est en mesure d’analyser les courants de la peinture d'aujourd'hui avec la relative certitude que son jugement tiendra encore la route dans un siècle ? C'est pourtant la performance que semble avoir ici réussie Gabriela Zapolska à partir de ce qu'elle voyait en 1894… et qui donne rétrospectivement un intérêt à la tentative publiée dans Prospect.

Sous un autre angle : Jorge Semprún
Jorge Semprún est connu pour son activité politique et pour son activité littéraire. Il est issu d’une famille de la grande bourgeoisie espagnole qui, s’étant néanmoins rangée du côté républicain et du gouvernement de Front national de 1936, s’exile aux Pays-Bas puis en France. Il fréquente ainsi le lycée Henri IV puis étudie la philosophie à la Sorbonne. A 20 ans à peine, il rejoint la Résistance, est arrêté puis déporté à Buchenwald où il œuvre au sein de l’organisation communiste clandestine. Membre actif du PC espagnol après la guerre, il y assume des responsabilités importantes depuis la France au cours des années ’50, en est exclu en 1964, et se consacre dès lors à une activité littéraire. Retour pour quelques années (1988-91) en politique dans le gouvernement socialiste espagnol de l’époque, comme ministre de la Culture – ce point est à noter pour ce qui va suivre.

Entre local et global
Dans Une Tombe au creux des nuages, ouvrage paru au début de cette année, il rassemble une petite vingtaine de ses textes ou discours entre 1986 et 2005. L’un d’entre eux, prononcé à l’Académie des Arts de Berlin en 1997 – il se trouve que c’est quelques jours après l’inauguration du musée Guggenheim de Bilbao – traite de l’art à l’époque de la mondialisation. Il l’introduit avec la question : Comment inventer un art qui ne soit ni l’expression du local et l’exaltation sournoise du nationalisme, ni la menace d’une unification, d’une globalisation comme on dit aujourd’hui, de l’ensemble des cultures de la planète ? D’autant que la révolution technologique en cours modifie radicalement les données de la production et de la conservation des objets artistiques.

Exemples plus proches de ses préoccupations il met incidemment en regard le musée Guggenheim destiné à abriter des expositions sur l’art moderne américain, et l’installation de la collection Thyssen, du temps où il était justement ministre de la Culture. A Madrid, souligne-t-il, nous avons apporté des toiles, plutôt qu’un bâtiment – avec le choix d’un architecte dont le but était moins d’attirer l’attention sur lui-même et sur son travail que de parvenir à ce que ce soit la peinture exposée qui se fasse remarquer.

Marx sur la mondialisation
S’agissant en premier lieu de la mondialisation, qu'il ne cantonne pas pas à sa dimension économique ou financière et qu'il élargit au champ de la culture... et au risque de surprendre, il cite en orfèvre des passages du Manifeste du Parti communiste – donc du jeune Karl Marx de 1848, quand il avait 30 ans. Extraits complétés par d’autres de la correspondance avec Engels et que ne semble pas dénaturer l’interprétation qu’il en fait que Marx avait une vision positive de la mondialisation, que l’objectif – et ce qu’il considère comme la mission historique – de la bourgeoisie avait précisément été cette mondialisation du marché – et que le temps était ainsi venu d’une crise préludant à la révolution socialiste. On sait que s’il y a eu et continuera d’y avoir des crises du système mercantile et capitaliste, il n’y a pas eu la crise finale attendue.

Les totalitarismes et l’art
S’agissant de l’art, Jorge Semprún s’arrête un instant sur l’Exposition universelle de 1937 à Paris : deux pavillons s’y affrontent : celui de l’Union soviétique de Staline et celui de l’Allemagne de Hitler. Malgré la contradiction violente qui les oppose, leur rhétorique grandiloquente et réaliste et la ressemblance de l’art qu’ils proposent – en opposition aux audaces provocatrices des avant-gardes artistiques – constitue un phénomène impressionnant. C’est la même année que s’ouvre à Munich l’exposition de l’art dégénéré : Hitler a tranché contre une certaine récupération de la modernité. En Union soviétique, le contrôle confié aux bureaucrates du Parti a étouffé l’identification qui s’était initialement produite entre la révolution et les avant-gardes artistiques et littéraires.

Une remarque de Semprún encore - qui peut laisser perplexe et engager le lecteur vers des réflexions les plus diverses : un des aspects essentiels de la peinture contemporaine est la disparition de la figure humaine. Au point qu’un critique en est arrivé à dire que chaque fois que se produit une poussée de totalitarisme, la figuration émerge à nouveau dans la peinture.