Cela date d’au moins une dizaine d’années : le recours à l’Internet pour la vie de tous les jours était presqu’inexistant et les nouveautés intéressantes vous arrivaient sur des disquettes 3 ½ pouces. C’est dans ces conditions que m’est tombé entre les mains un programme avec des questions en anglais mais pas trop compliqué. Un test, pour savoir si votre cerveau droit l’emportait sur votre cerveau gauche ou le contraire ; et si vous étiez plutôt visuel ou auditif.
Test et paradoxe
Une fois répondu aux questions, le verdict. Divine surprise (avais-je triché ? il me semblait que pas trop) : équilibre presque parfait entre le gauche et le droit, et entre l’auditif et le visuel. Mais il y avait un commentaire circonstancié : la douche froide… Il prenait acte des résultats tels que je viens de les indiquer, pour conclure (toujours en anglais) : "Mon cher Raoul, situé à ce point d’équilibre, vous êtes dans l’incapacité d’avancer ou de reculer, d’aller d’un côté ou de l’autre… et ainsi de prendre des décisions."
En clair, j’étais dans la situation de l’âne de Buridan qui est mort de faim et de soif entre son picotin d’avoine et son seau d’eau, faute de choisir par quoi commencer (philosophe de la première moitié du 14ème siècle, Jean Buridan, à qui on attribue ce paradoxe légendaire, fut aussi recteur de l’Université de Paris). C’est peu dire que, pendant un certain temps, j’ai considéré avec envie une de mes connaissances dont le score était bien éloigné du centre de la cible.
Les deux hémisphères du cerveau
Relation de cause à effet ? Le temps a passé et j’apprends de source bien informée qu’un ouvrage de lecture abordable mais de bon niveau est récemment paru, sous le titre : “The Master and his Emissary” (voir les références à la fin de ce billet). Le point de départ concerne précisément les deux hémisphères du cerveau et le point d’arrivée transparaît dans le sous-titre : ”The divided brain and the making of the Western world”, la thèse étant que le cerveau gauche l’ayant progressivement emporté au cours de l’évolution de la culture occidentale, celle-ci est désormais affligée d’un handicap dont il serait judicieux de parvenir à l’en débarrasser.
Servi par une belle clarté d’expression et un réel souci pédagogique, l’ouvrage est non seulement riche mais également volumineux. Au bout de quelques dizaines de pages, la question commence à poindre de savoir si l’on a bien assimilé ce qui avait précédé. C’est dans cet esprit que je me suis pris par la main en vue d’en dégager et mettre en noir sur blanc les lignes de force. Ce qui suit en est le résultat en ce qui concerne les premières pages.
Et la suite ? Je suis conscient de m’être aventuré dans une expédition qui pourra prendre du temps et se traduire par une certaine quantité d’articles dans ce bloc-notes. Même si la règle du jeu est de le partager avec d’éventuels lecteurs, je m’en sens le premier bénéficiaire. Il ne faut pas, par ailleurs, s’attendre à une quelconque qualité professionnelle, s’agissant du passage de l’anglais au français : en dépit de la longueur qui subsistera c’est bien un condensé, avec pour conséquence d'estomper certains aspects.
Voici donc, réduite à environ un tiers de son volume, la première partie de l’introduction de l’ouvrage de Iain McGilchrist.
Introduction
Il s’agit ici d’un livre sur nous-mêmes, sur le monde et comment nous en sommes arrivés là où nous sommes. C’est surtout une tentative pour comprendre quelle est la structure de ce monde que notre cerveau – lui qui est à la croisée de la pensée et de la matière – a en partie créé.
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A cet égard, la structure dudit cerveau nous fournit des indices sur celle du monde dont il nous aide à prendre connaissance : pourquoi, notamment, est-il constitué de deux hémisphères bien distincts et, qui plus est, asymétriques ?
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Ce n’est que vers le milieu du 19ème siècle qu’on s’est mieux rendu compte de cette asymétrie – le langage résidant de façon préférentielle dans l’hémisphère gauche. On s’est ensuite aperçu que c’est l’hémisphère droit qui était le mieux équipé pour l’imagerie visuelle. Étape suivante : on a concédé que l’un et l’autre hémisphère traitaient aussi bien les mots que les images… mais chacun à sa façon.
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La croyance populaire en est restée à un hémisphère gauche rationnel, réaliste et plutôt tristounet, le droit étant plus fantasque, plus créatif, bref, plus passionnant. Et, comble de l’affirmation erronée, l’hémisphère gauche serait typiquement masculin, à l’opposé du droit, féminin.
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Ne pas croire, en revanche, que c’est au seul hasard qu’on devrait la répartition de tel ou tel aspect des activités cérébrales : ceux qui ont bien étudié la question ont conclu qu’il y avait quelque chose de bien plus profond et qu’il valait la peine de chercher à l’expliquer. Mais s’en tenir à la seule neurologie et à la psychologie serait un peu court : mieux vaut élargir les investigations à la philosophie, à la littérature, aux arts et – pourquoi pas – à l’archéologie et à l’anthropologie.
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Pour l’auteur, la façon dont les deux hémisphères du cerveau diffèrent a une signification. Mais il faut aller au-delà du simple schéma descriptif : cette différence intéresse également ce qui se passe dans notre vie et permet même d’expliquer la trajectoire qui a été suivie pour ceux qui se sont inscrits dans l’évolution du Monde occidental.
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Sa thèse est que, en tant qu’êtres humains, nous avons affaire à deux réalités opposées, à deux modes d’expérience, chacun ayant une importance fondamentale pour aborder ce monde qui est à la portée de la connaissance humaine. Cette différence s’enracine dans la structure à deux hémisphères de notre cerveau. Que ne coopèrent-il pas ? Ce serait idéal. L’auteur croit pourtant assister à une sorte de lutte : lequel va prendre de l’ascendant sur l’autre ? Ce qui donnerait une clé pour comprendre sous bien des aspects ce qui prévaut dans la culture du Monde occidental contemporain.
The Master and his Emissary - The divided brain and the making of the Western world - Iain McGilchrist - Yale University Press - 2009 - 597 pages.
Le présent billet inaugure une séquence qui sera regroupée sous le thème "Cerveau" (voir la liste des thèmes dans la marge de droite). Il n'est pas exclu qu'au cours de la traduction et en cherchant à condenser, il y ait eu des erreurs ou une mauvaise compréhension : se référer directement à l'ouvrage mentionné ci-dessus.