mercredi 22 mars 2017

“Clause Molière” ou “clause Tartuffe” ?

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Plusieurs élus locaux ont décidé d'imposer l'usage du français sur les chantiers dont ils sont maîtres d'œuvre.
Le Premier Ministre Bernard CAZENEUVE a estimé que cette  "clause Molière" ne tiendrait pas juridiquement la route…
Et, les échanges se faisant entre bords politiques opposés, l’a considérée comme une "clause Tartuffe".
Ce sur quoi des représentants syndicaux, y compris de syndicats patronaux qu’on aurait pu croire de l’autre bord, lui ont emboîté les pas.
Mais interrogeons Molière.
Voici quelques extraits de son “Monsieur de POURCEAUGNAC”.
Jouée pour la première fois devant Louis XIV, au château de Chambord, elle obtint par ailleurs un vif succès auprès du public.
(Acte II, scènes 3, 7 et 8 – Les noms des personnages ont été légèrement modifiés).

Cette pièce a été écrite à une période où son auteur maîtrisait bien la langue :
L’année précédente, il avait produit “L’Avare” et “Tartuffe”.
L’année suivante sera celle du “Bourgeois Gentilhomme”.

SCÈNE III (LE NAPOLITAIN, qui se fait passer pour un marchand flamand, LE PARISIEN)


LE NAPOLITAIN.- Montsir, avec le fostre permission, je suisse un trancher marchand flamane, qui foudrait bienne fous temandair un petit nouvel.
LE PARISIEN.- Quoi, Monsieur ?
LE NAPOLITAIN.- Mettez le fostre chapeau sur le teste, Montsir, si ve plaist.
LE PARISIEN.- Dites-moi, Monsieur, ce que vous voulez.
LE NAPOLITAIN.- Moi le dire rien, Montsir, si fous le mettre pas le chapeau sur le teste.
LE PARISIEN.- Soit. Qu’y a-t-il, Monsieur ?
LE NAPOLITAIN.- Fous connaistre point en sti file un certe Montsir Le Parisien ?
LE PARISIEN.- Oui, je le connais.
LE NAPOLITAIN.- Et quel homme est-ile, Montsir, si ve plaist ?
LE PARISIEN.- C’est un homme comme les autres.
LE NAPOLITAIN.- Je vous temande, Montsir, s’il est un homme riche qui a du bienne ?
LE PARISIEN.- Oui.
LE NAPOLITAIN.- Mais riche beaucoup grandement, Montsir ?
LE PARISIEN.- Oui.
LE NAPOLITAIN.- J’en suis aise beaucoup, Montsir.
LE PARISIEN.- Mais pourquoi cela ?
LE NAPOLITAIN.- L’est, Montsir, pour un petit raisonne de conséquence pour nous.
LE PARISIEN.- Mais encore, pourquoi ?
LE NAPOLITAIN.- L’est, Montsir, que sti Montsir LE PARISIEN  donne son fille en mariage à un certe Montsir le Limosin.
LE PARISIEN.- Hé bien.
LE NAPOLITAIN.- Et sti Montsir le Limosin, Montsir, l’est un homme que doivre beaucoup grandement à dix ou douze marchanne flamane qui estre venu ici.
LE PARISIEN.- Ce Monsieur le Limougeot doit beaucoup à dix ou douze marchands ?
LE NAPOLITAIN.- Oui, Montsir ; et depuis huite mois, nous afoir obtenir un petit sentence contre lui, et lui à remettre à payer tou ce créanciers de sti mariage que sti Montsir LE PARISIEN donne pour son fille.
LE PARISIEN.- Hon, hon, il a remis là à payer ses créanciers ?
LE NAPOLITAIN.- Oui, Montsir, et avec un grant défotion nous tous attendre sti mariage.
LE PARISIEN.- L’avis n’est pas mauvais. Je vous donne le bonjour.
LE NAPOLITAIN.- Je remercie, Montsir, de la faveur grande.
LE PARISIEN.- Votre très humble valet.
LE NAPOLITAIN.- Je le suis, Montsir, obliger plus que beaucoup du bon nouvel que Montsir m’avoir donné. Cela ne va pas mal ; quittons notre ajustement de Flamand, pour songer à d’autres machines ; et tâchons de semer tant de soupçons et de division entre le beau-père et le gendre, que cela rompe le mariage prétendu. Tous deux également sont propres à gober les hameçons qu’on leur veut tendre ; et entre nous autres fourbes de la première classe, nous ne faisons que nous jouer, lorsque nous trouvons un gibier aussi facile que celui-là.

SCÈNE VII (L’OCCITANE de Pézenas, LE PARISIEN, LE LIMOUGEOT)


L’OCCITANE.- Ah ! tu es assy, et à la fy yeu te trobi aprés abé fait tant de passés. Podes-tu, scélérat, podes-tu sousteni ma bisto ?
LE LIMOUGEOT.- Qu’est-ce que veut cette femme-là ?
L’OCCITANE.- Que te boli, infame ! Tu fas semblan de nou me pas connouysse, et nou rougisses pas, impudent que tu sios, tu ne rougisses pas de me beyre ? Nou sabi pas, Moussur, saquos bous dont m’an dit que bouillo espousa la fillo; may yeu bous declari que yeu soun sa fenno, et que y a set ans, Moussur, qu’en passan à Pezenas el auguet l’adresse dambé sas mignardisos, commo sap tapla fayre, de me gaigna lou cor, et m’oubligel praquel mouyen  à ly douna la man per l’espousa.
LE PARISIEN.- Oh, Oh.
LE LIMOUGEOT.- Que diable est-ce ci ?
L’OCCITANE.- Lou trayté me quitel trés ans aprés, sul preteste de qualques affayres que l’apelabon dins soun païs, et despey noun ly resçauput quaso de noubelo ; may dins lou tens qui soungeabi lou mens, m’an dounat abist, que begnio dins aquesto bilo, per se remarida danbé un autro jouena fillo, que sous parens ly an proucurado, sensse saupré res] de sou prumié mariatge. Yeu ay tout quitat en diligensso, et me souy rendudo dins aqueste loc lou pu leau qu’ay pouscut, per m’oupousa en aquel criminel mariatge, et confondre as elys de tout le mounde lou plus méchant day hommes.
LE LIMOUGEOT.- Voilà une étrange effrontée !
L’OCCITANE.- Impudent, n’as pas honte de m’injuria, alloc d’estre confus day reproches secrets que ta conssiensso te deu fayre ?
LE LIMOUGEOT.- Moi, je suis votre mari ?
L’OCCITANE.- Infame, gausos-tu dire lou contrari ? He tu sabes be, per ma penno, que n’es que trop bertat ; et plaguesso al Cel qu’aco nou fougesso pas, et que m’auquesso layssado dins l’estat d’innoussenço et dins la tranquillitat oun moun amo bibio daban que tous charmes et tas trounpariés oun m’en benguesson malhurousomen fayre sourty ; yeu nou serio pas reduito à fayré lou tristé perssounatgé qu’yeu fave presentomen ; à beyre un marit cruel mespresa touto l’ardou que yeu ay per el, et me laissa sensse cap de pietat abandounado à las mourtéles doulous que yeu ressenty de sas perfidos acciûs.
LE PARISIEN.- Je ne saurais m’empêcher de pleurer. Allez, vous êtes un méchant homme.
LE LIMOUGEOT.- Je ne connais rien à tout ceci.

SCÈNE VIII (L’INTRIGANTE, soi-disant Picarde, L’OCCITANE, LE PARISIEN, LE LIMOUGEOT)


L’INTRIGANTE.- Ah je n’en pis plus, je sis toute essoflée. Ah finfaron, tu m’as bien fait courir, tu ne m’écaperas mie. Justiche, justiche ; je boute empeschement au mariage. Chés mon mery, Monsieur, et je veux faire pindre che bon pindar-là.
LE LIMOUGEOT.- Encore !
LE PARISIEN.- Quel diable d’homme est-ce ci ?
L’OCCITANE.- Et que boulés-bous dire, ambe bostre empachomen, et bostro pendarié ? Quaquel homo es bostre marit ?
L’INTRIGANTE.- Oui, medeme, et je sis sa femme.
L’OCCITANE.- Aquo es faus, aquos yeu que soun sa fenno ; et se deû estre pendut, aquo sera yeu que lou faray penjat.
L’INTRIGANTE.- Je n’entains mie che baragoin-là.
L’OCCITANE.- Yeu bous disy que yeu soun sa fenno.
L’INTRIGANTE.- Sa femme ?
L’OCCITANE.- Oy.
L’INTRIGANTE.- Je vous dis que chest my, encore in coup, qui le sis.
L’OCCITANE.- Et yeu bous sousteni yeu, qu’aquos yeu.
L’INTRIGANTE.- Il y a quetre ans qu’il m’a éposée.
L’OCCITANE.- Et yeu set ans y a que m’a preso per fenno.
L’INTRIGANTE.- J’ay des gairants de tout cho que je dy.
L’OCCITANE.- Tout mon païs lo sap.
L’INTRIGANTE.- No ville en est témoin.
L’OCCITANE.- Tout Pézenas a bist nostre mariatge.
L’INTRIGANTE.- Tout Chin-Quentin a assisté à no noche.
L’OCCITANE.- Nou y a res de tan beritable.
L’INTRIGANTE.- Il gn’y a rien de plus chertain.
L’OCCITANE.- Gausos-tu dire lou contrari, valisquos ?
L’INTRIGANTE.- Est-che que tu me démaintiras, méchaint homme ?
LE LIMOUGEOT.- Il est aussi vrai l’un que l’autre.
L’OCCITANE.- Quaign’inpudensso ! Et coussy, miserable, nou te soubenes plus de la pauro Françon, et del paure Jeanet, que soun lous fruits de nostre mariatge ?
L’INTRIGANTE.- Bayez un peu l’insolence. Quoy ? tu ne te souviens mie de chette pauvre ainfain, no petite Madelaine, que tu m’as laichée pour gaige de ta foy ?
LE LIMOUGEOT.- Voilà deux impudentes carognes !
L’OCCITANE.- Beny Françon, beny, Jeanet, beny, toustou, beny, toustoune, beny fayre beyre à un payre dénaturat la duretat qu’el a per nautres.
L’INTRIGANTE.- Venez, Madelaine, me n’ainfain, venez-ves-en ichy faire honte à vo père de l’inpudainche qu’il a.
JEANET, FANCHON, MADELAINE.- Ah mon papa, mon papa, mon papa.
LE LIMOUGEOT.- Diantre soit des petits fils de putains.
L’OCCITANE.- Coussy, trayte, tu nou sios pas dins la darnière confusiu, de ressaupre à tal tous enfants, et de ferma l’aureillo à la tendresso paternello ? Tu nou m’escaperas pas, infame, yeu te boli seguy per tout, et te reproucha ton crime jusquos à tant que me sio beniado, et que t’ayo fayt penia, couqui, te boli fayré penia.
L’INTRIGANTE.- Ne rougis-tu mie de dire ches mots-là, et d’estre insainsible aux cairesses de chette pauvre ainfain ? Tu ne te sauveras mie de mes pattes ; et en dépit de tes dains, je feray bien voir que je sis ta femme, et je te feray pindre.
LES ENFANTS, tous ensemble.- Mon papa, mon papa, mon papa.
LE LIMOUGEOT.- Au secours, au secours, où fuirai-je ? Je n’en puis plus.
LE PARISIEN.- Allez, vous ferez bien de le faire punir, et il mérite d’être pendu.

Adapté d’un article repéré le 15 mars dans le blog D. Dumas, Théâtres – Coups de cœur et commentaires ( http://ddumasenmargedutheatre.blogspirit.com/ ).
Danièle DUMAS a dirigé la revue L’Avant-Scène du Théâtre, de 1986 à 2004.

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